GUILLAUME DE RENÇON, QUARANTE-DEUXIEME ABBE
Ce qui demeure constant, c'est qu'après la démission ou la mort d'Alexandre , dont le tombeau se voit encore aujourd'hui dans le chapitre, les religieux nommèrent Guillaume de Rençon pour lui succéder. Il étoit de Rençon même , à une demi-lieue de Saint- Vandrille; mais il préféra le monastère de Jumièges à celui-ci, afin de s'éloigner davantage de sa famille et de pouvoir servir Dieu avec plus de facilité. Il n'y fut pas longtemps sans donner des marques de sa sagesse et du progrès qu'il faisoit dans le chemin de la vertu. C'est ce qui porta Alexandre à lui confier l'administration du priejiré de Saint-Martin-de-Boafle , et à l'établir depuis prieur de Jumièges, où il répondit parfaitement au choix de son abbé. Son caractère étoit la douceur, mais une douceur éclairée, qui n'avoit rien de cette faiblesse qui dégrade l'autorité et qui in-
troduit le désordre. Il gouverna durant vingt-sept ans avec une satisfaction égale de la part des religieux et de quelques uns même de ceux qui sembloient n'attendre que la mort d'Alexandre pour continuer leurs poursuites au sujet de leurs prétendus droits de séjour dans l'abbaïe à certains jours de l'année. Mais cette satisfaction ne fut pas universelle dans le dehors, où il eut souvent des contradictions à essuier.
A peine était-il nommé qu'il fut contraint de faire le voiage de Coutance pour deffendre les intérêts de son monastère contre le doien et les chanoines de Saint-Cande de Rouen , qui lui disputoient la dîme des terres essartées dans la forêt de la Londe, sur la paroisse d'Imfreville, près du Bourgtheroude. L'affaire avoit été portée devant le pape , et il avoit nommé pour juges l'évêque de Coutances et le chantre de son église. Guillaume arriva le premier et pressa ses juges d'examiner ses titres; mais ils le refusèrent, sous prétexte que Jourdan , évêque de Lisieux , à qui étoit le doienné ^ de la collégiale de Saint-Cande, n'étoit pas encore arrivé. Il ne fut pas nécessaire de l'avertir que la politique avoit dicté cette réponse et que l'évêque de Lisieux n'arriveroit point. Il sortit donc de Coutance à l'heure même , et vint trouver Tévèque Jourdain, qui parut si satisfait de cette dé-
1 On sait que l'église Saint-Cande, bien qu'enclavée dans la ville de Rouen, était le chef-lieu d'un doyenné exempt de la juridiction de l'archevêque et dépendant de l'évêché de Lisieux. — Cf. Floquet, Anecdotes normandes.
marche qu'il consentit de traiter avec lui et de lui céder à perpétuité les dîmes contestées, à condition que l'abbaje de Jumièges paieroit tous les ans à l'église de Saint-Cande un cierge de deux livres, et que les nouveaux essarts, qui pouroient être faits dans la suite, ne seroient point sensés compris dans le présent accord, qu'ils scellèrent chacun de leur sceau, au mois de mars 1213 (a).
Le dessein de Guillaume n'étoit pas de demander autre chose à l'évêque. Sa mission étoit même remplie au-delà de ses espérances. Mais Jourdain aiant voulu apprendre de sa bouche ce que la renommée publioit de la charité des moines de Jumièges, il fut si touché du détail de leurs aumônes et de la dépense qu'ils faisoient dans la réception des hôtes, que l'abbé, voiant couler ses larmes, eu prit occasion de lui demander un règlement pour la portion du desservant de Saint-Michel-de-Croupte, et de la remise du droit épiscopal, que ses prédécesseurs avoient exigé d'eux à chaque mutation. Jourdain l'avait lui-même refusé quelques années auparavant, mais dans des circonstances différentes, et principalement parce qu'il ignoroitla vie austère et cachée des religieux de Jumièges et le bon usage qu'ils faisoient de leurs biens. L'admiration que lui causa le récit de l'abbé ne lui permit pas de persévérer plus longtemps dans son refus. Il le félicita sur le bonheur qu'il avoit de gouverner une si sainte famille, et, pour contribuer en quelque chose cà
(a) Archives. — Cartul., c. 231.
r accroissement de leurs bonnes œuvres, il leur abandonna, par une charte dans laquelle il les comble de louanges et qu'il fit confirmer par le doien et les chanoines de sa cathédrale, tout le droit qu'il avait coutume de prendre sur leurs dîmes de Croupte, et consentit de s'en faire payer à l'avenir sur Vautelage, ou portion du desservant, lors de son institution (a).
On n'avoit pas compté à Jumièges, quand Guillaume en partit, que son retour dût être aussi prompt. La surprise fut générale en le voiant. Les moines crurent l'affaire de la Londe perdue, mais il les désabusa bientôt, en leur racontant l'extrême facilité qu'il avoit trouvée dans l'évêque de Lisieux, et en leur faisant voir les deux chartes qu'il avoit expédiées en leur faveur. Ils donnèrent mille bénédictions au prélat, et rendirent grâce à Dieu du nouveau bienfait dont il avoit pris plaisir à les combler dans un tems ou il sembloit qu^après les tentatives inutiles qu'ils avoient faites, ils devaient moins espérer que le prélat se laisseroit fléchir. Guillaume reçut aussi leurs exclamations les plus sincères ; mais elles ne furent pas sans quelque mélange d'inquiétude, car, aiant appris à l'heure même que le souverain pontife, auquel il avoit porté les plaintes de la communauté contre Richard d'Yvetot, qui prétendoit unir la dime des Novales et des Essarts de la forêt de Croixmare à la chapelle de Saint-Nicolas, qu'il avoit fait bâtir l'année précédente, avoit chargé l'abbé de la Noue, le chantre et un chanoine de
(a) Cartul., c. 168, 169 et 170.
Véglise cathédrale d'Evreux de terminer au plus tôt ce différent, il craignit que la preuve de capacité et de zèle qu^il venoit de donner dans l'affaire d'Infréville et de Croupte avec l'évêque de Lisieux , n'engageât ses frères à le presser de se mettre encore à la tête de celle-cy, et que la régularité ne souffrît de son absence. Dans cette pensée il voulut user de son autorité et faire tomber le choix sur un autre ; mais on étoit si persuadé que nul ne la manieroit avec plus d'habileté que lui, que, quelques mesures qu'il eût prises, on ne voulut pas même en délibérer. Ce fut donc une nécessité pour lui de se remettre en route. Il alla trouver le seigneur d'Yvetot ; il l'amena au point qu'à l'arrivée des commissaires du pape, on termina le différent par une transaction conforme à la justice de sa cause (a) .
Il rentra dans sa solitude au commencement du mois de décembre de l'année 1213, avec le dessein de n'en plus sortir, tant pour sa propre sûreté que pour entretenir, par ses exemples et par ses instructions, l'esprit de pénitence et de recueillement que la décadence des temps n'avoit point encore affoibli dans son monastère. Sa retraite dura près de trois ans, pendant lesquels il ne parla qu'à ses religieux, à l'archevêque de Rouen, qui venoit souvent le visiter, et à Valeran, comte de Moulant, dont ou croit qu'il avoit la direction. Il étoit caché pour toute autre compagnie, quelque respectable qu'elle fût. Le prieur et les officiers tenoient sa place et recevoient les étrangers. Mais s'il prit plaisir à se
(a) Ga^tul., c. 38.
dérober à la vue des hommes, par amour pour son devoir, les plus grands seigneurs de la province mirent leur gloire à faire du bien à son abbaïe en sa seule considération et pour avoir part à ses prières. Le comte Valeran commença par la remise d'un cheval, que les moines de Jumièges étoient obligés de lui donner tous les ans pour le libre passage de leurs vins à Mantes (a). Sa charte est remarquable par les expressions de très cher père, de Seigneur et d'ami particulier, qu'il donne à l'abbé Guillaume ; elle est datée de Vattevillesur-Seine, où il faisoit sa résidence ordinaire, pour être plus à portée de recevoir ses avis. Un autre seigneur de grande piété, nommé Nicolas le Sénéchal, donna à r abbaïe, en 1216, son fief de Neuviliette, dans la paroisse duThuit-Simer^, à condition que les revenus qui en proviendroient seroient emploies par le chantre à l'entretien des livres du choeur {b). La même année, Thomas d'Iville, dont on a déjà parlé, la gratifia de deux portions de vavassorie à Iville, où elle avoit déjà quelques menues rentes, qui furent cédées à son fils, en 1230, pour son droit de séjour à Jumièges, les veilles de Noël et de Pâques (c).
Ainsi s'étoient passées les trois premières années du gouvernement de l'abbé de Guillaume, lorsqu'en 1216, l'aumônier de l'abbaïe vint lui annoncer que Geoffroi
(a) Cartul., c. 5.
{h) Archives. — Cartul., 195.
(c) Ihid., 217.
(') Canton d'Amfreville, arrondissement de Louviers (Eure).
de Monthiart ^ leur disputoit les deux parts des émouluments du moulin de Launai ^ sur la rivière des Vieux, sous Ecales ^, et prétendoit avoir droit de panage dans les bois de Jumièges. Guillaume ne perdit point de temps. La crainte d'occasionner par sa faute un procès, qu'une sortie de quelques jours pouvait empescher, l'emporta sur l'amour de la retraite , qu'il avoit résolu de ne point quitter. Il partit avec son religieux, et alla trouver Geofroi, qui vint à sa rencontre et se regarda dès lors comme vaincu. On ne laissa pas néanmoins de disputer longtemps, parce que Geofroi voulut couvrir son mauvais procédé de quelque lueur de justice, mais l'abbé le pressa par de si bonnes raisons, qu'il le mit dans l'impossibilité d'y répondre, et le força d'avouer qu'il avoit agi par passion et par avarice. Ilétoit prêt d'en passer déclaration; mais, comme il restoit quelques articles qui pouvoient devenir la matière d'une nouvelle contestation, ils jugèrent à propos, l'un et l'autre, de prendre des arbitres pour les régler et de n'en faire qu'un seul acte. On choisit l'abbé de Saint- Vandrille, Guillaume de Durescu'*, et Gautier de Villers, bailli deCaux^, qui, après avoir entendu les plus anciens
1 Geoffroy De Monthiart figure parmi les tenant-fief de l'abb.é de Jumiéges, dans le Registre de Philippe-Auguste. — Rec. des hist., XIII, 615 G.
2 Désigné plus haut sous le nom de Moulin de l'Aunoi, p. 198.
3 Villers-Ecalies, canton de Duclair.
* Seigneur duMesnil-Durescu; il figure à ce titre au Registre de Philippe-Auguste et dans le pouillé d'Eudes Rigaud. — Rec. des historiens, t. XXIII, pp. 615 et 524.
5 Gautier de Villers était bailli de Caux en 1258 et encore en 1269. —
du lieu, rendirent une sentence où il fut premièrement stipulé que l'abbé et les religieux de Jumièges auroient les deux tiers de la monte de tous grains au moulin de de Launay, et le seigneur de Monthiart un tiers ; 2° que les réparations seroient faites à l'avenir aux dépens de Tabbaïe, mais que Geofroi seroit obligé de faire conduire le bois et les meules depuis le port de Duclair jusqu'au Launai, et de paier en outre un tiers du prix des meules ; 3° que l'aumônier auroit deux jours libres dans la semaine, sçavoir, le dimanche et le jeudi, pour faire moudre les grains destinés au pain des pauvres. Quant au droit de panage, les mêmes arbitres ordonnèrent que le seigneur de Monthiart en jouiroit, en paiant comme les autres (a) .
On voit, par le troisième article de cette sentence, que les aumônes qu'on distribuoit à Jumièges étoient considérables, puisqu'on occupoit un moulin à eau deux jours de la semaine, pour satisfaire seulement à celles qui se faisoient en pain , ce qui pouvoit monter à quarante-huit ou cinquante boisseaux de grains par semaine, qui produisoient, à la mesure de Duclair, deux,
De la Roque, Eist. généal. de la maison d'Harcourt, II, 1130 ; Rec. des historiens, XXII, passim.
Cette famille fournit, du reste, deux grands baillis du Cotentin. Luc (I248-I252) et Nicolas (1292-1294), et un bailli de Caen, Gautier (1276), le même, peut-être, que le bailli de Caux sus-nommé. — Mém. de la Soc, des Antiq. de Normandie, XIX, 77; XXV, 129-133; XV, 207.
Pierre de Villers et Gautier son frère figurent au Registre des fiefs de Philippe- Auguste pour le fief de Villers-la-Chaussée , relevant de Péronne. — Rec. des historiens, XXIII, 647 J.
(a) Archives. — Petit Cartul., c. 146 et 152,
trois ou quatre cent livres pesant, dont l'aumônier faisoit la distribution le lundi, le mercredi, le vendredi et le samedi de chaque semaine. Il étoit encore chargé de l'aumône générale du 16 décembre, jour de l'anniversaire du duc Guillaume de Longue-Epée, et cette aumône montoit, année commune, à cent vingt boisseaux de froment (a) . La suite de cette histoire nous fera connoitre que la charité des moines, bien loin de s'être refroidie en ce point, n'a fait qu'augmenter.
La même année 1316, la persécution fut ouverte contre les religieux du prieuré de Montaterre, dépendant de l'abbaïe. Un gentilhomme, nommé Robert de la Tourette, leur défendit la pêche dans la rivière d'Aquetherre^, dont ils avoientj oui jusqu'alors. L'avantage qu'ils en retiroient surtout depuis l'augmentation de trois religieux en 1208, étoit trop grande pour en souffrir la privation avec patience. Ils poursuivirent leur droit devant le juge du lieu ; on peut dire même qu'ils l'étabhrent. Mais le juge n'osa prononcer, et il fallut encore que Guillaume fit le voiage de Montaterre. La persécution cessa à son arrivée. Le seigneur de la Tourette l'ala voir au prieuré, et reconnut, en présence de son chapellain et du maire de Pléville, que le droit de pêche appartenoit aux seids religieux de Jumièges, dans l'enceinte de Saint-Léonard^ et sur la rivière
{a) Archives.
1 Cette rivière a changé de uom ; ce peut être la Nonnette, le Thériu ou le Thériuet, petits affluents de l'Oise.
2 Commune de l'arrouùissement et du canton de Senlis (Oise). Tome I 24
d'Aqueterre, depuis leur moulin de Leuret et la pointe de risle Saint-Loup jusqu'au pont de pierre ; l'acte est daté du mois d'octobre 1? "^ {a).
Le pacifique voyageur se toit de quelque repos à son retour, et ses espérances étoient d'autant mieux fondées, qu'avant son départ plusieurs seigneurs avoient fait des donations à son monastère, tant à Varengeville qu'à Quillebeuf ; mais la providence ne permit pas que son séjour fût si tranquille ni si long qu'il l'avoit espéré {h). Guillaume Leprévot et Geofroi de Hotot l'inquiétèrent au sujet du patronage des églises d'Oisj et de Hotot-l'Auvrai, qu'ils prétendoient leur appartenir. On plaida près de dix mois à l'archevêché de Rouen, et ce fut toujours l'abbé qui parut pour faire face à tout. Geofroi céda le premier (c), comme l'on voit par la charte de l'archevêque Robert, en date du 14juinl218. G. Leprévot, n'aiant pas de meilleures raisons pour prouver son droit sur l'église d'Oisy, se fit honneur de l'imiter, et se désista de ses prétentions le 4 septembre suivant {d) .
On rapporte à cette même année, et au procez dont nous venons de parler, la construction de la chapelle de Saint-Filbert, à Rouen, par l'abbé Guillaume, pour la commodité des religieux de Jumièges, quand leurs affaires les appelleroient à Rouen. Il Térigea à côté de
(a) Archives. — Cartul., c. 1.
(b) Cartul,, 410 et 494.
(c) Ibid., c. 344.
{d) Cartnl., c. 156.
l'hôtel de la poterne, du consentement des religieux de Saint-Lô, curés du territoire, à condition que les bourgeois du quartier continueroient de faire lapâques dans leur église, et que les offrandes leur appartiendroient comme curés, à la réserve des oblations qui pouroient être faites par les locataires de l'hôtel et maisons dépendantes de l'abbaïe. La permission est du mois de mars 1218, et fut confirmée dans le même mois par l'archevêque Robert, et par Hugues Veret, évêque de Coutances, qui n'avoit pas encore abandonné ses droits sur l'église de Saint-Lô , quoiqu'elle n'eût été cédée à l'un de ses prédécesseurs que par manière de refuge dans le tems que les normans ravageoient le Cotentin. Cette chapelle n'a jamais eu aucun titre et ne peut être regardée que comme un oratoire de dévotion, que les religieux de Jumièges ont même abandonné^ depuis que l'abbaïe de Saint-Ouen leur a été ouverte, par leur commune réunion, à la congrégation de Saint-Maur^. Une réflexion, qui ne fait pas peu d'honneur à nos moines, trouve naturellement icy sa place; c'est qu'ils étoient aussi recueillis dans leurs vojages;, aussi dévots, aussi fervents, qu'ils l'étoient en effet dans le cloî;.re au milieu de leurs frères. On ne les voioit dans les maisons séculières que pour les intérêts de la leur;
1 Les dernières traces de cet oratoire et de l'hôtel des religieux ont disparu récemment, par suite des travaux d'agrandissement du musée de Rouen.
2 Dés le premier chapitre général (1618) pour Jumièges, mais seulement en 1660 pour Saint-Ouen — L'abbé Sauvage, L'Ecole de Bonne-Nouvelle, p, 7.
ils n'y passoient que le tems nécessaire, etjamais celui de l'office divin, qu'ils récitoient dans l'oratoire de Saint-Filbert aux heures de la communauté. La prière, la méditation, la lecture, la célébration des saints mistères avoient aussi leurs heures réglées. Ils ne mangeoient point en ville, etn'invitoient personne à manger avec eux. Leur repas étoit simple et frugal. Deux sols six deniers, valant à peu près, de notre monoie courante, trois livres quinze sols, fournissoient chaque jour à la dépense d'un religieux, d'un domestique et de deux chevaux (a). Aussi revenoient-ils le cœur aussi détaché du monde que s'ils ne Teussent pas vu, et l'esprit aussi uni à Dieu que s'ils eussent passé le tems dans une oraison continuelle.
Une vie si pure et si dégagée des sens les fit recevoir partout où leurs affaires les demandoient, avec des témoignages particuliers d'estime et de vénération. Les juges étoient si prévenus en leur faveur, qu'en quelque tribunal qu'on les appelât, ils étoient sûrs de gagner leur procez, parce qu'on sçavoit que l'équité ne leur permettoit pas d'en soutenir un mal fondé. Leurs adversaires perdirent courage et se lassèrent de les inquiéter, surtout depuis qu'en 1220 l'échiquier fut tenu à Jumièges (6). Plusieurs seigneurs leur firent même du bien, en considération de leur piété, soit en leur remettant des droits injustement prétendus ou en les comblant de nouveaux bienfaits. Guillaume de Tourville et
(a) Archivés.
(h) GalL Christ., t. XI, p. 42Ô.
Richard Desbus, seigneurs de Flancourt, furent du nombre des premiers. L'un renonça^ en présence de l'archevêque de Rouen, au patronage de Saint-Martinde-Tour ville ; l'autre fit remise de douze pains, d'un settier de vin, de trois galons de cervoise, d'un mouton, d'une charretée de paille, et des privilèges et immunités qu'il pouvoit avoir et prétendre dans les ports et marchez de Jumièges à cause de la dîme de Flancourt, que ses auteurs avoient donnés à l'abbaïe (a) . Guillaume de Mouri leur donna, en 1219, son clos et sa grange, proche l'église de Foligni, à condition qu'Alberede, sa belle-mère, en auroit l'usufruit sa vie durante (b) . Le 3 janvier 122 1 , Robert III, comte de Dreux et seigneur de Saint- Valeri, ratifia à Fermencourt la transaction de 1 158, entre eux et son ajeul, au sujet des partages deBû-la-Vieville, au diocèse de Chartres, et leur permit de prendre chaque semaine, pendant dix mois de l'année, dans sa forêt de Crotte ^, six charretées de bois mort pour leur chauffage à Bû, et le bois à bâtir autant de fois que leur manoir prierai auroit besoin de réparations ou de réédifications (c).
L'exemple d'un si bon père n'empêcha pas le fils
(a) Archives.
(b) Cartul., c. 192.
(c) Archives.
1 C'est-à-dire la forêt de Dreux ; notre auteur traduit un peu trop littéralement le nom de cette forêt, foresta Crotensis (1135) ; on l'appelait plus fréquemment la forêt de Crotais ou de Crotois, et le hois de Bu en faisait partie. — Cf. Lucien Merlet, Dict. topog. du dép. d'Eureet-Loir, vo Dreux.
d'usurper en 1234 une partie des droits de l'abbaïe dans la seigneurerie de Bu. Les religieux s'y étant opposés, et ne pouvant fléchir son opiniâtreté, eurent recours à l'archevêque de Reims, exécuteur testamentaire de Robert III, et en obtinrent une reconnaissance. Dès la même année, le comte parut y acquiescer, et l'on avait tout lieu de croire que les religieux de Bu jouiroient paisiblement de leurs droits ; mais le prélat étant venu à mourir, le comte, prévenu par quelques personnes mal intentionnées, leur disputa de nouveau le droit de justice, et forma tant d'empêchements et de difficultés, que le procès dura jusqu'en 1265, qui fut terminé par une transaction, qui a servi de règle jusqu'à la fin du xvif siècle, que M. de BeJlebat s'inscrivit en faux contre la première transaction , comme nous l'observerons en son tems (a).
Pendant le repos que les ennemis de l'abbaïe donnèrent aux religieux de Jumièges, une femme de grande piété, nommée Dreux de la Vilette, se trouvant sans logement après la mort de son mari, obtint d'eux, en 1221, une place vague au Vieux- Verneuil, pour y en bâtir un à son gré. Leur charité ne fut pas sans récompense. La pieuse veuve, y aiant passé environ 17 ans, voulut reconnoître le service qu'ils lui avoient rendu, et de peur qu'après sa mort ses parents ne prétendissent à la possession d'un bien qui ne leur appartenoit qu'en partie, elle en fit don à l'abbé et aux religieux de Ju-
(a) Archives
mièges, qui y rentrèrent au mois de novembre de l'année 1238 (a). En 1222 ils firent quelques donations aux prémontrés de Silly, que l'évêque Gervais leur avoit recommandés (6). On voit encore, dans un acte de l'année précédente, qu'ils inféodèrent leurs eaux de Longueville, qui sont de la même étendue que la seigneurerie, à un Odon de Giverny, qui s'obligea de les tenir féodalement, moiennant cinquante sols de rente, et à condition de ne vendre, ni engager, ni donner le droit de pèche, en tout ou en partie, qu'à ses enfants ou aux religieux, auxquels il est en effet revenu, sans que nous sachions ni le temps ni la manière.
Deux ans après l'inféodation des eaux de Longueville, Roger de Salmonville, abbé de Saint-Evroult, fit une association de prières avec eux. Il y en avoit ^u une du tems du bienheureux Thierri de Matonville, religieux de Jumiègeset restaurateur delà discipKne monastique dans Fabbaïe de Saint-Evroult ; mais les religieux de Jumièges reje-èreut cette société comme indigne d'eux, depuis qu'en 1057 l'indocilité de quelques moines de Saint Evroult força le saint abbé à se démettre de sa chatge et à fa^re le voiage d'outiemer, où il mooruL l'année suivante ^ On remarque l'estime que Ro^e^-faiso'iidela communauté de Juœiè'2,es, par la dénomicatioa de i>a',/>le comû u.w, é qu'il lui don !e en sa le': re, où, après avoir attribué à ses péchez et
(o) Archives.
(è) Cartat. de S! ly.
1 Voir plus haut, pp. 162 ei- 1
à ceux de ses frères l'infraction du premier traité, il prie Fabbé Guillaume d'agréer celui qu'il lui envoie au nom de sa communauté, dans la forme suivante (a): «Les « religieux de Jumièges seront reçus à Saint-Evroiût « et traités en toutes choses comme ceux de la mai- « son. Ils auront voix au chapitre, conserveront leur « rang de profession et célébreront la messe conven- « tuelle à leur tour, quand ils seront envoies par l'abbé- « Celui qui viendra sans obédience, s'il est à cheval, « sera reçu comme dessus ; il ne sera point admis au « chapitre qu'on n'ait sçu auparavant le sujet de sa « disgrâce ; mais il aura la liberté de rester dans la « communauté jusqu'à ce que, par sa médiation, il « soit rentré en grâce avec son abbé et avec ses frères. « L'abbé de Jumièges viendra tous les ans , ou au « moins une fois en deux ans, faire la visite de Saint « Evroult, et après s'être informé de l'état présent des « religieux, il pourra ordonner et corriger ce que la « prudence lui suggérera pour l'avantage du chef et « des membres, qui s'obligent à le recevoir solennel- « lement et en corps la première fois qu'il les visitera, « lui et ses successeurs, pourvu qu'ils soient bénis ». Roger ne demandoit pour tout cela que le renouvellement de la première association, dans laquelle il étoit marqué qu'un religieux de l'une ou l'autre communauté étant décédé, on diroit pour lui l'office des morts, avec une messe solennelle, et qu'on donneroit pendant un
(a) Archives.
mois une portion de religieux aux pauvres. Mais l'abbé Guillaume ne voulut point y entendre, et cette société n'eut Heu que près de soixante ans après.
Un gentilhomme, que nous ne connoissons que sous le nom de Martin, fils de Gautier, fit remise, cette même année, à Tabbaïe de Jumièges, d'un service de cheval, auquel les religieux de Boafle étoient tenus envers lui, à chaque mutation de prieur (a) ; il la fit à la sollicitation de l'abbé, qui lui céda un quartier de vigne en dédommagement, avec un pré dans la paroisse de Boafle, près de sa maison. L'année suivante, Raoul du Méuil-Vacé confirma à l'abbaïe la possession des dimes sur son fief, dans la paroisse de Saint- Paërt (6; . Ce pourroit bien être le fief du Menil-Variu, qui se seroit insensiblement formé de celui du Mesnil- Vacé. Il lui donna le même droit dans toute l'étendue des trois autres fiefs, Montfort, Camelland et Alagaiteor ; mais ces fiefs nous sont inconnus (c). Guillaume Lordel lui donna aussi une terre à Saint- Vast de Dieppedale, et Emmeline Gastinel au Vieux- Verne tdl.
Roger Torel, seigneur de la Bucaille, fit, cette année 1224, une entreprise contre l'abbaïe, qui auroitété une matière de procez, si l'abbé Guillaume n'avoit mieux aimé prendre la voie d'accommodement. Nous avons déjà remarqué que le pape Alexandre III avoit confirmé à l'abbaïe, en 1163, la jouissance de la chapelle de
(a) Archives.
(b) Ibid.
(c) Ibid.
Saint-Nicolas, au hameau de la Bucaille^ pour être desservie en toute honneur et profit par les religieux de Jumièges, qui l'avoient fait bâtir pour la commodité d'une partie des habitants de Guisiniers. Les religieux étoient donc libres de n'y dire la messe que quand il leur plaisoit. Cependant Roger Torel, qui faisait sa résidence ordinaire à la Bucaille, et qui se considérait comme bienfaiteur de Tabbaïe, parce qu'il lui avoit donné environ vingt acres de terre avec le bois Rochard et quelques rentes en argent, les voulut astreindre à célébrer tous les jours, ou à lui abandonner la chapelle pour être unie à son fief. Sur leur refus, il nomma un chapelain. Ses religieux s'en plaignirent amèrement à l'archevêque, et firent d'abord quelques poursuites, mais l'oncle de Roger, qui étoit religieux de Jumièges, s'emploia avec tant de zèle auprès de l'abbé et de son neveu, que toute la procédure fut arrêtée et le chapelain remercié (a). On convint ensuite à l'amiable que les rel'gieux de Jumièges, qui demeureraient à Guisiniers pour la régie de leurs biens, diroient la messe dans la chapeUe de la Bucaille, alternativement av. i le curé, le dimanche, le mercredi et le vendredi de chaque semaine, à une heure convenable, excepié les jours de Noël, Pâques, Pentecôte et les fêtes de S. Pierre, de la Dédicace, de l'église
(a) Archives.
1 Hameau de Guisiniers; c'était jadis un fief relevant de Château- G;; !'ard. — Dict. topog. de l'Eure, v» BucAiLfî.
de Jumièges et de Tous les Saints ; que les religieux fourniroient le livre pour la messe, et le seigneur de la Bucaille le calice avec les ornements nécessaires, sans autres revenus ou autres rétributions, pour le curé ou les religieux, que les oblations par moitié. Quant aux habitants du hameau, ils sont déclarés paroissiens de Guisiniers, et, en cette qualité, obligés d'y faire à la vie et à la mort les devoirs de paroissien. L'acte est daté de Jumièges, le 23 novembre 1224.
Peu de temps après, les religieux de Jumièges eurent une contestation avec ceux de Marmoutier, touchant la dîme des novalles ' de la forêt du Routoir, située dans leur censive, entre Dammarie et Belesme. N'aiant pu convenir entre eux, ils firent un compromis. L'affaire fut abandonnée, sous peine de 10 marcs d'amende pour les contrevenants, à la décision de Garin, abbé de Josaphat ^ et de Royer, doien de l'église collégiale de Saint-Maurice de Chartres, qui ordonnèrent, au mois de décembre 1226, sous la même peine, qu'à l'avenir les dimes du Routoir seroient partagées également (a). Ils n'auroient pas jugé de la sorte, dans l'incertitude où ils déclarent eux-mêmes qu'ils étoient du droit des parties, si le pape Honorius III avoit répondu plus tôt à la demande de l'abbé Guillaume au sujet des novales, dans les lieux où l'abbaïe était en possession
{a) Archives.
i On appelait ainsi les terres nouvellement défrichées et labourées' qu'on avait mises en valeur et semées.
* Abbaye bénédictine, à une lieue de Chartres, fondée en 1117.
de percevoir la dime. Le pape les lui adjugeoit sans contredit, mais parce que la sentence arbitrale étoit déjà rendue, la réponse du pape demeura sans effet. Elle est du 22 décembre 1226, l'onzième année du pontificat d'Honorius (a) .
A quelques tems de là, le pape donna aux religieux de Jumièges de nouvelles marques de sa protection, par une bulle qu'il leur accorda, le 10 de février 1227, contre ceux qui prétendoient avoir droit de procuration ^ ou de gîte dans l'abbaïe et dans les terres qui en dépendoient. Cette bulle est la dernière qu'ils obtinrent d'Honorius. Il mourut le 18 mars de la même année, après avoir tenu le Saint-Siège dix ans huit mois. Le même jour, fut élu le cardinal Hugolin, évêque d'Ostie ^. 11 prit le nom de Grégoire IX et ne les honora pas moins de sa bienveillance que n'avoit fait son prédécesseur. Il leur en donna des preuves autentiques, dès la première année de son pontificat, par deux brefs datés de Rome, le 14 may 1227, pour les maintenir dans le privilège de ne paier aucunes pensions, conformément aux décrets du concile de Latran, ni dimes de leurs jardins et bestiaux dans les métairies de leur dépendance {b).
(a) Archives.
[b) Archives.
1 Le droit de procuration permettait de prendre repas. C'est une extension du droit de gîte.
2 C'est le 19 mars que les cardinaux s'assemblèrent pour l'élection du successeur d'Honorius III. Leur choix tomba d'abord sur Conrad, cardinal-évêque de Porto ; mais, sur son refus persévérant, ils élurent le cardinal Hugolin, qui fut couronné le 21 mars.
Une protection si marquée acheva de rabattre la fierté de quelques gentilshommes, qu'on n'avoit encore pu résoudre à renoncer à leur prétendu droit de procuration dans l'abbaïe, à la fête de Saint Pierre. Hugues Poignant fut le premier qui se désista, et son exemple attira tous les autres. Telle fut la fin des droits de gîte dans l'abbaïe de Jumièges, dont la bizarerie avoit souvent causé bien du chagrin à l'abbé Guillaume et à ses prédécesseurs.
La bulle de Grégoire IX pour l'exemption des pensions n'eut pas sitôt son effet. Le pape même se relâcha en faveur d'un ecclésiastique de Saint-André de Rome , et lui fit donner une pension de vingt-cinq marcs d'argent sur la cure de Winterbernestoche, en Angleterre, dépendante de l'abbaïe de Jumièges, à cause du prieuré d'Helling. Grand nombre de clercs, à son exemple, eurent recours au Saint-Siège pour se maintenir dans les bénéfices dont le pape Honorius les avoit pourvus, et, ne pouvant réussir, ni à s'y conserver, ni à obtenir des pensions, il cherchèrent à s'en venger en disputant le patronage de ces bénéfices à l'abbé et aux religieux de Jumièges, qu'ils se promettoient de fatiguer par la longueur des volages et les dépenses excessives qu'ils leur faisoient faire en les traduisant dans les tribunaux les plus éloignés ; en effet, l'abbé Guillaume se lassa de ces difficultés, mais, sans abandonner les droits de sonabbaïe, il recourut au pape et en obtint une bulle par laquelle le Saint-Père défendoit à tous clercs et laïques, nonobstant toutes lettres
apostoliques, d'assigner les religieux de Jumièges à plus de deux diètes ^ ou journées de leur monastère {a). La bulle est datée de Rieti, le 6 des Calendes de mars, la 5^ année de son pontificat, c'est-à-dire le 24 de février 1232.
Uan 1233. — L'année suivante, l'archevêque de Nicée vint en Normandie et fit quelque séjour dans l'abbaïe de Jumièges, où il fut reçu avec beaucoup d'honneur. Il officia pontificalement le dimanche de la quinquagésime, 5® jour de mars, et bénit une cloche, à laquelle il donna le nom de Marie (h). Cependant Guillaimie de Rençon ne pensait plus qu'à achever sa course en paix, depuis que la tranquilité lui avoit été rendue par la dernière bulle de Grégoire IX ; mais, dès le mois de juin de la même année 1233, le curé de Croixmare lui suscita un procèz à l'archevêché de Rouen, pour la dime du lin, du chanvre et des fèves, qu'il prétendoit lui appartenir à droit de clocher. On plaida l'affaire pendant plusieurs audiences, et l'archevêque la termina, au mois de décembre suivant, à la satisfaction de l'abbé et des religieux.
Presqu'en même temps, le comte de Dreux ^ sans avoir égard à la transaction de 1158, renouvelée et ratifiée par son père en 1221, entra sur les terres du prieuré du Bu, et ravagea tout le pais pour forcer les
(a) Archives.
(6) Cariul., c. 538.
1 Diète, dans le style de la chancellerie romaine, signifie le chemin qu'on peut faire en un jour, c'est-à-dire dix lieues. (Diœta.)
moines d'en sortir. A cette nouvelle, Guillaume se rendit auprès de lui pour accomoder tous les différends qui pouroient être entre eux au sujet de cette seigneurie ; mais, n'aiant pu en venir à bout, il reprit la route de Jumièges , bien résolu de renoncer au soin des affaires temporelles et d'élire un procureur od liies , sous prétexte que son grand âge ne lui permettoit plus d'en faire les fonctions. Il tint une assemblée de toute la communauté pour lui faire part de son dessein, et se plaignit avec douceur de n'avoir pu trouver personne jusques là qui voulût partager avec lui le poids d'une multitude d'affaires dont il étoit accablé depuis son entrée dans le gouvernement. Il remit ensuite la procuration qu'on lui avoit donnée, et voulut en même temps procéder à l'élection d'un nouveau procureur ; mais ses remontrances , comme ses plaintes, furent inutiles: on lui représenta qu'on avait besoin qu'il agît en personne, et on le pria avec tant d'instances, qu'il ne put s'y refuser. Un second voyage qu'il fit à Dreux, l'an 1234 , procura la paix à ses religieux de Bu par la médiaiion de l'archevêque de Reims , dont la mort leur occasionna bientôt après de nouveaux troubles, ainsi que nous l'avons remarqué et que nous l'observerons encore dans la suite.
Cependant les religieux de Jumièges, volant que leur abbé vieillissoit, l'obligèrent de prendre un domestique de plus pour l'accompagner dans ses volages et pour couchei" dans sa chambre. Plusieurs jeunes gens du petit peuple vinrent lui offrir leurs services ; mais
Guillaume voulut avoir un homme de compagnie avec lequel il put manger lorsqu'il seroit seul, et qui lui tît honneur dans l'occasion. C'est ce qu'il nous fait luimême entrevoir dans l'accord qu'il fit, au mois de mai de l'année 1235, avec un des plus apparents de Jumièges, qu'il fit son écuier, dignité qui avoit alors beaucoup de rapport avec celle de maréchal des logis dans une compagnie réglée, comme il est aisé d'en juger par le pouvoir qu'on lui donne de faire seul, en temps de guerre, la levée des soldats que l'abbaïe devoit au roj pour la presqu'isle de Jumièges et les fiefs de sa dépendance {a). Mais ce qui prouve mieux la conformité de sa charge avec celle de maréchal des logis, c'est l'obligation même où il étoit de former aux exercices militaires les nouveaux soldats qu'il enrôloit, et d'apprendre aux vassaux des trois paroisses de Jumièges, d'Yain ville et du Mesnil, à monter achevai et à combattre à pied, de les conduire àTarmée, et de fournir à leur dépense pendant les quarante jours que duroit le service en tems de paix; il résidoit dans la péninsule et n'en pouvoit sortir sans permission de l'abbé ; il devoit le servir à table, quand il donnoit à manger à un comte, à un archevêque ou à un évêque , mais il mangeoit avec lui dans les volages. Si l'abbé avoit un présent à faire au roy ou à quelque seigneur de la première distinction, il l'envoioit par son écuier, qu'on nomme aussi maréchal, et celui-cj mette it son
(a) Archives.
fils à sa place pour veiller sur l'écurie et faire distribuer le foin et l'avoine. Il étoit entretenu dans l'abbaïe et nouri comme les religieux ; mais, dans les jours de Noël, de Carnaval, de Pâques et de Saint-Pierre, on faisoit acheter de la viande pour lui et son domestique ce qui prouve que la communauté faisoit encore maigre toute l'année. Ou lui donnoit d'appointements cinq mines de bled et quarante- deux deniers d'argent, avec le profit des vieux équipages, le panage pour ses porcs dans les bois de Jumièges, et le droit de franchise dans tous les ports, marchez et foires de l'abbaïe.
Les bons offices et les secours empressés que les religieux de Jumièges recevoient continuellement du nouvel écuier lui firent une si grande réputation parmi eux, qu'ils lui confièrent bientôt tout le soin de leur maison, sous la conduite du chapellain de l'abbé; et avec raison , car on ne vit jamais les afiaires expédiées avec plus de célérité que quand il s'en mêla. L'abbaïe lui est redevable de plusieurs retraits et cessions de biens aliénés ou usurpés, et même de quelques donations qui lui furent faites, à sa recommandation, dans les paroisses de Duclair, de Saint-Etienne-sous- Bailieul, de Saiut-Paër et autres lieux (a). 11 obligea Guillaume de la Houssaïe à renoncer, en faveur des religieux, au droit de heurtage, qu'il prétendoit sur les bateaux, chargés ou vuides , depuis Iville jusqu'au port de Jumièges {b). Il tira de Pierre de Briône,
(a) Archives.
{b) Ibid.
seigneur du Lendin, une déclaration comme il n'avoit aucun droit de quai sur la rivière, et fit détruire celui qu'il j avoit bâti au-dessous de son château ; ce qui servit beaucoup au procez de 1687 contre la dame Angélique Fabert, marquise de la Mailleraïe, et épouse non commune en biens de Messire François d'Harcourt, marquis de Beuvron, qui soutenoit avoir une extension de fief dans Jumièges au hameau de Heurteauville. Mais rien ne prouve mieux son intelligence et son habileté dans les affaires temporelles, que le silence de touts les titres de l'abbaïe sur l'abbé Guillaume , durant l'espace de cinq ans qui lui restèrent encore à vivre depuis qu'il l'eût choisi pour son écuier. Il falloit qu'il s'en rapportât bien à lui pour être demeuré tout ce temps dans l'inaction, si ce n'est qu'en 1238 il obtint du pape Grégoire IX une bulle de confirmation de tous les biens de l'abbaïe et la protection du Saint-Siège pour son monastère; il j termina heureusement ses jours le 6 mai 1239, et fut enterré dans la partie supérieure du chapitre, au-dessous de la chaire abbatiale.
Guillaume fut sans contredit un des plus grands supérieurs qui eiit gouverné l'abbaïe de Jumièges depuis S. Gontard, et ce n'est point porter trop loin son éloge que de dire qu'il fut aussi grand serviteur de Dieu qu'il nous a paru zélé pour les intérêts de sa maison. Fidèle observateur de la règle, il jeunoit en compagnie avec la même rigueur que dans le cloitre; il ne portoit pas de linge, et ne voulut jamais permettre
à ses religieux d'en porter; quoique sa manse fut séparée, il n'en touchoit point le revenu , et, chaque fois qu'il sortoit, il demandoit de l'argent au cellerier. Dans la maison, il s'appliquait à la prière et à la lecture, sans jamais se dispenser des divins offices, auxquels il assistoit avec une modestie et une attention que rien ne pouvoit distraire. Les jours de fêtes et de dimanches, ce qui lui restoit de temps après les offices, il l'emploioit à faire de pieuses exhortations à ses religieux, sur le mistère du jour ou sur les vertus du saint dont on faisoit la fête ; et, ces jours-là, jamais il ne recevoit de visites, de quelque qualité que fussent les hôtes qui survenoient dans le cours delà semaine ; il ne souffroit point qu'on servît gras à sa table, quoiqu'elle fut alors séparée de la communauté. Il évitoit dans les repas les folles dépenses, autant qu'il pouvoit, se contentant de faire servir houêtement et proprement. Il mourut âgé d'environ soixante-quinze ans, dont il en avoit passé huit au prieuré de Saint-Martin-de Boafle, dix dans la charge de grand-prieur de Jumièges, et près de vingt-sept dans les fonctions d'abbé (a).