‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 15 sur 44 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Dieu, à qui tous les tems sont présents et tous les empires parfaitement soumis, aiant puni les François par des châtiments proportionnés à leurs crimes, et annoncés par des prodiges dans F air et sur la terre longtems avant les incursions des peuples du nord (a) , se souvint enfin de n’avoir voulu leur faire sentir le poids de sa justice et de son courroux que pour les instruire, et non pour les perdre entièrement. Rou ou Rollon, le dernier chef de ces barbares, mais le plus grand et le plus terrible ennemi de la France, après avoir pillé la Neustrie et la Bourgogne durant seize ans, écouta les exhortations deFrancon, archevêque de Rouen, qui necessoit de le presser de finir la guerre, de songer qu’il étoit mortel et qu’il y avoit un Dieu qui le jugeroit après la mort. Comme ce prince necherchoit

(a) Mézerai, Abrégé de l’Hist. de France, in-4°, t. I, p. 163.

qu'un établissement commode et à devenir, de chef de pirates, prince légitime, il accepta les conditions de paix que le roi Charles-le-Simple et les seigneurs du royaume, ennuyés de voir leur païs ruiné de puis plus de soixante-dix ans, lui firent faire parle prélat, de lui donner Giselle, fille du roi, en mariage, et de lui céder en propriété tout le païs (a) entre la rivière d’Epte et la Bretagne, à condition qu’il se feroit chrétien. La paix ainsi résolue, on convint d’une trêve de trois mois, pendant lesquels le roy et Rollon dévoient avoir une entrevue pour conclure le traité.

L'an 911. — Le lieu de la conférence fut marqué à Saint-Clair-sur-Epte. Charles et Rou s’y rendirent, chacun à la tête de son monde, la rivière entre les deux. Le traité fut conclu ; tout le païs nommé depuis Normandie fut cédé à Rou, qui en fit hommage au roy, et lui promit fidélité en mettant ses mains entre les siennes, et donnant ordre à un de ses chevaliers de lui baiser le pied, selon l’usage, ne le voulant pas faire lui-même. Ceci se passa sur la fin de l’an 91 1 .

L’an 912. — Après ces cérémonies, ce prince Normand revint à Rouen avec le duc Robert, qui lui avait offert d’être son parrain au baptême, et l’archevêque Francon, qui travailla avec tout le zèle d’un vrai pasteur à cathéchiser le nouveau duc avec ses soldats, pour les disposer à recevoir la grâce régénérante. Ce pieux archevêque ne tarda pas à se voir au dernier but de

(a) Ann. Ben., t. III, et Ord. Vital., 1. III.

ses vœux. Dès le commencement de l’année suivante, (912) , il le baptisa solennellement avec un grand nombre de ses gens, en présence du duc Robert, qui le leva des fonts sacrés et lui donna son nom. Incontinent après Rou, que nous n’appellerons plus que Robert de Normandie, demanda à l’archevêque Francon quelles étoient les églises les plus célèbres de ses nouveaux états, et leurs saints patrons les plus dignes de respect. L’archevêque ayant nommé les églises de Rouen, de Bayeux et d’Evreux, dédiées à la Ste-Vierge, de Saint-Ouen, dans un des faubourgs de Rouen, du Mont- Saint-Michel et de Saint-Pierre-de-Jumièges, où le duc avoit fait sa première station près d’une chapelle dédiée à S. Wast, dans laquelle il déposa le corps d’une vierge nommée Ameltrude l, qu’il avoit apporté sur ses vaisseaux avec la châsse dans laquelle le saint corps étoit renfermé, le duc fit présent d’une terre à chacune de ces églises, pendant les six premiers jours de son candidat; et le septième, avant de quitter l’habit

1 Le récit de la translation des reliques de sainte Ameltrude à Jumièges, fait d’abord par Dudon de Saint-Quentin (De Morib. et A et. normann. lib. II, ad ann. 87(3) a été reproduit par ses imitateurs, Guillaume de Jumièges (De Gest. normann ., lib. II, cap. 9), Mathieu de Westminster (Histore Anglic., lib. II, ad ann. 897), Robert Wace (Rom. de Rou , vers, 1151), Benoit de Saint-More (Chron., t. I, p. 189), etc., etc. Cette question a été controversée ; on consultera avec fruit les savantes remarques de MM. Léopold Delisle ( Normann . nov. chronic., p. 18, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie , t. XVIII, 4e partie) ; J. Lair (Etude hist. eterit. sur Dudon de Saint - Quentin, ibid., t. XXIII, 2e partie, pp. 58 et 152) et l’abbé Cochet (Les Eglises de l’arrondissement d’Yvetot, t. I, p. 56).

blanc qu’on portait au baptême, il donna la terre de Berneval 1 à l’abbaïe de Saint-Denis, que Francon lui avoit dit être le saint le plus renommé et le plus grand en mérites auprès de Dieu dans le païs voisin.

U an 917. — Le huitième jour, le duc quitta les habits blancs; et, aiant fait le partage de ses terres, il épousa solennellement la princesse Giselle, et acheva de serrer par cette alliance les nœuds de la paix. Il mourut cinq ans après (a), sans laisser d’enfants de Giselle ; mais il avoit eu, d’un premier mariage avec Poppe, fille de Bérenger, comte de Bay eux, Guillaume dit Longue-Epée, et une fille nommée Gerloc ou Adèle, qui fut mariée, en 927, à Guillaume, surnommé Têted’Etoupes, comte de Poitiers, et depuis duc de Guienne. Il fut universellement regretté, et il semble même encore aujourd’hui que les Normans l’appellent à leur secours parle cri de haro, comme s’ils disoient ha. , Rou, secourez-nous ! et, en effet, la clameur de haro n’a lieu que chez eux.

Guillaume de Longue-Epée succéda à Robert dans le duché de Normandie. Il ne parut pas moins zélé que son père pour la réparation des églises, et la religion commença à refleurir dans toute la province. Les religieux, que la crainte des barbares avoit dispersés, revinrent dans leurs monastères, et s’y établirent autant

(a) Ord. Vital., 1. III.

1 Berneval-le-Grand, Berneval-le-Petit, communes, aujourd’hui réunies, du canton de Dieppe, dans la Seine-Inférieure. Ce pays dépendit de l’abbaye de Saint-Denis de Paris jusqu’à la Révolution.

qu’ils les trouvèrent en état d’être habités. Ceux de Jumièges étoient presque tous morts, si l’on en excepte deux, dont Guillaume de Jumièges nous a conservé les noms et le retour dans leur ancienne demeure, lorsque, plus de quinze ans après le traité de Saint-Clair, ils ne purent plus douter que leurs persécuteurs ne fussent devenus, non seulement leurs pères^ mais les conservateurs de la tranquillité publique dans tout le païs. Baudouin et Gondouin, c’est le nom de ces deux respectables vieillards, restes précieux de tant de serviteurs de Dieu dans 1 abbaïe de Jumièges avant sa ruine, partirent du monastère de Haspres, où ils s’ étoient retirés aux approches des Normans, et vinrent revoir les ruines de leur ancienne habitation. Ils ne purent retenir leurs larmes a la vue des déplorables débris de cette sainte maison, qui n’était plus qu’une retraite de bêtes féroces et d’animaux immondes. Cent fois ils reculèrent d’horreur et délibérèrent sur le parti qu’ils avaient à prendre ; mais Dieu fixa leur irrésolution, et les fit triompher de toutes leurs répugnances.

« Pourquoi, se disoient-ils l’un à l’autre, sommes-nous « venus icy ? quelle a été notre première pensée en « nous proposant d’y venir ? la gloire de Dieu, qui « nous y a appelés, ne doit-elle pas nous engager à y « demeurer ? Hatons-nous donc de lui témoigner notre « reconnaissance pour ce choix qu’il a fait de nous ;

« nous sommes les derniers enfants de cette maison de

(a) Willem, gem., 1. III, c. 7.

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