‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 16 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

« prière ; préparoDS-nous à relever les marques « publiques de la religion que nous y avons pro- « fessée, en purifiant et en renouvellant le temple du « Seigneur ».

Ils ne se furent pas plustot excités par ces paroles, que, se mettant au-dessus de toutes les difficultés, ils pénétrèrent à travers les ronces et les épines jusqu’au lieu du grand autel, qui étoit celui du choeur de l’église, dédiée à la Sainte-Vierge ; et, l’aiant raclé et lavé, ils formèrent au-dessus et aux environs un berceau avecles branches des arbres les plus proches, et s’en firent un oratoire où ils offraient sans cesse à Dieu leurs vœux et ceux du peuple; ils bâtirent ensuite pour eux-memes une petite cabane auprès de leur chapelle, afin d’y préparer ce qui étoit nécessaire à la vie, et de n’être incommodes à personne. Leur nourriture étoit de l’eau et du pain d’orge, que les païsans les plus affectionnés leur fournissoient et qu’ils apprêtoient eux-mêmes ; car , encore qu’ils eussent été les maitres du païs et que le duc Robert eût donné une terre à Saint-Pierre-de- Jumièges, ils ne profitèrent nullement de sa libéralité, soit qu’ils n’en fussent point informés, ou que quelque particulier s’en fût mis en possession en voiant la terre abandonnée.

U an 928. — Il y avoit quelques années qu’ils vivoient dans ce détachement parfait des choses de la terre, lorsque Dieu, voulant récompenser leur zèle et leur désintéressement à son service, permit que le duc

Guillaume vint chasser, en 928 (a), dans la forêt de Jumièges. Les vastes ruines de l’abbaïe ne purent échapper à ses yeux. Il s’avança de ce côté, et aïant trouvé ces deux moines occupés à arracher les bois excrus sur les débris de leur monastère, il leur demanda d’où ils étaient venus là, ce qu’ils y faisoient, et ce qu’avoit été autrefois ce désert, où il voioit encore les lestes de tant et de si grands édifices. Ils répondirent à ses questions et lui racontèrent par ordre tout ce qui regardoit ce lieu ; après quoy, selon la coutume des moines, ils lui présentèrent du pain d’orge et de l’eau ; c étoit tout ce qu’ils avoient. Le duc méprisa leur civilité, et, les quittant brusquement, il s’enfonça dans la forêt. La providence voulut qu’il fut aussitôt rencontré par un sanglier furieux qui, poursuivi par ses chiens et blessé d un trait que le duc décocha contre lui, revint sur l’aggresseur, le renversa et déchira ses habits à force de le pousser avec son boutoir. On le croioit mort ou prêt à expirer, mais, aiant repris ses sens, il déclara qu’il ne sentoit pas même de douleur, ce qu’il regarda comme un miracle et un signe visible de la protection de Dieu sur lui, par l’intercession des saints titulaires de la péninsule et des deux serviteurs qui l’y louoient jour et nuit. Releve de sa chute et entièrement revenu à lui-même, Guillaume retourna vers les moines, reçut d’eux le rafraîchissement qu’il avoit refusé, puis leur promit de rebâtir leur monastère et de s’y faire lui-même religieux.

{a) Willelm. gem., t. 3, c. 7.

Ce ne fut point une vaine promesse que l’idée d’un danger encore récent lui eût arraché. Ses premiers soins, en arrivant à Rouen, furent d’envoierà Jumièges une troupe d’ouvriers pour ôter les décombres et tout ce qu’il y avoit d’inutile dans l’emplacement où les deux solitaires souhaitoient que le nouvel édifice fut construit. On commença par l’église de Saint-Pierre, dont les murs, comme on l’a dit, étoient encore debout, et le duc fit des dépenses considérables pour son embellissement. 11 n’épargna pas davantage l’argent de son trésor pour la réédification du cloître et des lieux réguliers, qu’il rendit habitables en les diminuant de leur première grandeur (a). L’ouvrage achevé, Guillaume ne pensa plus qu’à donner des compagnons aux deux moines qui étoient revenus d’Hâpres. Il envoia prier la comtesse de Poitiers, sa sœur, de lui en envoier du monastère de Saint-Cyprien 1 qui fussent exercés dans la règle. La comtesse jetta les yeux sur l’abbé, qui, ne cherchant que la gloire de Dieu, se détermina sans peine à entreprendre le voiage de Normandie pour la procurer.

Vers Ïan930. — Martin, c’est le nom du pieux abbé de Saint-Cyprien de Poitiers, partit aussitôt avec douze de ses religieux, et fut reçu à Rouen avec beaucoup de joie et d’humanité par le duc même, qui le conduisit à Jumièges et le mit en possession du monastère, le

(a) Ibid. — Ord. Vital., 1. III. — Ann. Ben., t. III, p. 447, etc.

1 Saint-Cyprien-lès-Poitiers. Abbaye fondée en 828, par Pépin Ie' , roi d’Aquitaine.

20 de février 930, s’il est vrai que le jour de son arrivée soit le même que celui de la dédicace de S. Pierre, dont on fait la fête tous les ans à pareil jour l.

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