‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 23 sur 44 · GE0FR0Y, VINGT-NEUVIÈME ABBÉ · texte numérisé non relu

GE0FR0Y, VINGT-NEUVIÈME ABBÉ

L’abbaïe de Jumièges avoit été près de deux ans sans pasteur, lorsque le nouvel évêque de Londres, persuadé de la nécessité de la résidence pour tous les prélats, crut devoir se démettre de son abbaïe pour le soulagement de sa conscience; ce qu’il lit par une démission pure et simple, dans un voyage qu’il fit à Jumièges vers le mois d’aoust de la même année 1045 ; un religieux de la maison, nommé Godefroi, fut son successeur, comme le plus propre à l’exécution du projet que Robert avoit formé de bâtir la plus belle église de la province. Godefroi, qui avoit un goût décidé pour l’architecture, entra en effet dans les vues de son prédécesseur et pressa l’ouvrage autant que ses fonds et les aumônes qu’il recevoit d’Angleterre le lui permirent ; mais il vécut trop peu pour en voir la fin. Comme il était sçavant et curieux des bons livres, il en fit venir plusieurs des païs étrangers, dont il fit faire des copies, et, par reconnoissance, il ordonna un service à perpétuité, tous les premiers lundis de careme, ou 1 on avoit coutume de distribuer les livres

aux religieux, selon la règle de S. Benoît, pour le repos des âmes de ceux qui en auroient fait présent à l’abbaïe, qui en composeroient de nouveaux, ou qui s’occuperoient à les transcrire. Ce qui prouve que, s’il \ y avoit d’habiles copistes à Jumièges, où les bonnes études étoient alors en honneur, il y avoit aussi des sçavants capables d’enrichir la République des lettres/ Peut-être Font-ils fait et que nous n’en sommes pas instruits 19 pour avoir négligé de mettre leurs noms à la tête de plusieurs ouvrages manuscrits dont les auteurs nous sont inconnus.

Quelques années après l’élection de Godefroi, Roger, comte de Montgommeri, confirma la donation qu’un de ses gentilshommes, nommé Goisfrid, fils de Gozelin Stantuin, avoit faite de sa terre de Fontaine à l’abbaïe de Jumièges, en s’y consacrant à Dieu sous l’habit religieux. La charte porte que la terre de Fontaine sera à l’avenir affranchie de toutes redevances et servitudes envers le comte de Montgommeri, et que l’abbé Godefroy lui avoit donné un cheval du prix de trente livres, et une cuirasse valant sept livres. Cette charte n’est point datée, mais il est aisé de voir à quel tems on la doit rapporter (a), s’il est vrai, selonl’ancien nécrologe de Fabbaïe, que Godefroi, dont il y est fait mention, soit mort le 24 de may 1048.

(a) Voyez les Preuves, art. 14.

1 Phrase incorrecte que nous avons respectée, et qui doit s’entendre ainsi : « Peut-être avons-nous eu à cette époque des savants à Jumièges sans que nous en soyons instruits, parce qu’ils ont négligé de mettre leurs noms à la tête de plusieurs ouvrages manuscrits dont les auteurs nous sont inconnus. »

ROBERT III, TRENTIÈME ABBE (l’aN 1048).

Robert III fut son successeur, et Mauger, archevêque de Rouen, le bénit huit jours avant le Concile qu’il tint dans sa ville vers le mois de septembre de la même année 1048 1.

L’année suivante, Robert Champart, évêque de Londres2, fut pourvu delà coadjutorerie de Cantorbéry, dont l’archevêque Edsi venoit d’exclure Siward, abbé d’ Abbendon 3, à cause de son ingratitude et des mauvais traitements qu’il en recevoit depuis près de cinq ans qu’il l’avoit honoré de cette charge dans l’espérance de se donner un digne successeur en sa personne. Robert, qui étoit né avec un désintéressement si géné-

ral qu’il étoit incapable de former aucun désir pour son propre avantage, n’hésita point, en acceptant cette

1 La première édition des conciles de Rouen, publiée par D. Pommeraye et Aug. Godin, indiquait ce concile comme s’étant tenu en 1050 ( Sonet . Rotomag. Eccles. Concilia et Synod., 1677, in-4°, p. 65). D. Bessin rectifie cette note en prouvant que le Concile est antérieur au Concile de Rheims de 1049 ( Concilia Rotomag. provinc., 1717, in-fu, p. 40) ; mais il ne précise point autant que notre auteur.

3 Le même que Robert II, abbé de Jumièges, dont il a été question plus haut.

2 Jumièges fournit deux abbés au monastère d’ Abbendon, Athelelme dont il sera parlé plus loin, et Rainold, qui fit présent au monastère

normand d’un évangéliaire splendide, enrichi d’or, d’argent, et de pierres précieuses, qu’on y gardait encore vers 1750 ( Hist . Littér. de la France , tom. VII, p. 72). Nous ignorons ce qu’il est devenu.

nouvelle dignité, à demander au roi l’évêché de Rochester pour le malheureux Siward, ce qui lui fut accordé.

Pour lui, il renonça à celui de Londres, et passa dixhuit mois à soulager l’archevêque de Cantorbéry dans les fonctions du saint ministère et dans le gouvernement de son diocèse, dont il demeura chargé en 1050, par la mort du vieillard Edsi, son prédécesseur.

Il n’oublia point, dans son élévation , qu’il avoit été abbé de Jumièges, et que la basilique de Notre-Dame étoit son ouvrage. Depuis son passage en Angleterre, les religieux s’étoient trouvés hors d’état de l’achever, tant à cause de leur grand nombre que par le concours prodigieux des étrangers qui abordoient à Jumièges pour étudier sous le bienheureux Thierri, qui y exerçoit, avec la dignité de prieur, l’emploi d’écolâtre pour les séculiers et les réguliers. Il crut donc ne pas faire un mauvais usage des revenus de son évêché en en consacrant une partie à F avancement d’un édifice que la piété seule lui avoit fait entreprendre. Depuis qu’il fut évêque de Londres, il apporta tous les ans à Jumièges le fruit de son épargne, dont nous ne faisons pas difficulté de dire que dépendoit la perfection de ce monument public, pour lequel il fit présent à l’abbaïe de plusieurs ornements très riches, et d’un magnifique missel à l’usage de l’église anglicane *, enrichi de par-

1 Le Missale anglo-saxonicum, dont nous avons parlé plus haut, et qu’on voit encore aujourd’hui à la Biblioth. munie, de Rouen. — Cf. Montfaucon ( B iblioth. 1216-1217).

faitement belles miniatures, lettres initiales et autres figures en or (a).

Quelque grandes que fussent ses libéralités envers l’abbaïe de Jumièges, on peut assurer que sa charité pour les pauvres de son diocèse étoit encore plus abondante, puisqu’il ne se contentoit pas de leur donner tout ce qu’il pouvoit des revenus de son évêché, mais qu’il étoit à leur égard comme le dispensateur du superflu des riches innocents qu’il avoit accoutumés, par ses prédications et par ses exemples, à ne rien amasser pour un avenir incertain et pour des héritiers qui dissiperoient leurs biens en festins et en divertissemens après leur mort. Les indigens venoient à lui de tous côtés ; il les recevoit tous, leur donnoit quelquefois à manger, les servoit lui-même à table et leur distri— buoit après le repas l’argent et les vêtements dont ils avoient besoin. C’ étoit là, outre la lecture et la méditation des choses saintes, ses occupations ordinaires à Londres. Il se conduisit de même à Cantorbéry, et soutint sans faste l’honneur de la primatie sur toute la Grande Bretagne et l’Irlande, attachée à son siège. Egalement sage et éclairé, il exerça un ministère plein de douceur, sans procez, sans discussion d’éclat, sans même la moindre difficulté, ni avec son chapitre, ni avec aucune autre église d’Angleterre, quoique celle d’York fut dès lors, comme elle a été depuis, dans l’usage de se croire indépendante de sa juridiction. Mais cette paix entre le chef et les membres fit ombrage au

(a) Preuves , art. 13. .

comte Goodwin. C’étoit un de ces hommes ambitieux que la réputation de Robert et son crédit auprès du roy mettoient au désespoir. Il s’en vengea de la manière la plus étrange et la plus inouie, le faisant bannir par sentence des états généraux assemblés, comme un esprit remuant et 1$, principale cause des troubles qui avoient agité le roiaume à l’occasion de l’insulte faite à Eustache, comte de Boulogne, par les habitans de Douvres, en 1051 1 .

L’abbaïe de Saint Evroult 2, dans la forêt d’Ouche, aux extrémités des diocèses d’Evreux et de Lisieux, avoit été relevée dès l’année précédente par la piété de Hugues et de Robert de Grand-Mesnil. Ils l’ avoient mise en état d’y recevoir des religieux qui se sentoient eux-mêmes assez de courage pour entrer dans cette carrière 3 ; mais ils avaient besoin d’un maître et de quelques compagnons pour les conduire et les exciter dans la voie où ils se proposoient de marcher. Ils en cherchèrent en divers lieux, et, s’étant arrêtés à Jumièges, ils prièrent l’abbé Robert de les aider dans l’exécution de leur pieux dessein. Robert, qui

v/i Cf. Robert de Torigny, ad ann. 1064, t. I, p. 51.

2 L’abbaye de Saint Evroult ou d’Ouche faisait partie de l’ancien diocèse de Lisieux, aujourd’hui réuni au diocèse de Bayeux, département du Calvados.

Orderic Vital a consacré à l’histoire de cette abbaye , dont il était moine, une grande partie des livres III, V et VI de son Histoire ecclésiastique.

3 Robert de Grentemesnil (de Grentemaisnilio ) prit l’habit religieux en cette même année 1050. Orderic. Ilistor. eccles ., lib. III, cap. VL

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