GUILLAUME, VINGT-SEPTIEME ABBÉ
Huit jours après , le prieur claustral convoqua une nouvelle assemblée pour l’élection d’un abbé ; il fut choisi lui-même d’une commune voix, et installé, après bien des difficultés de sa part, car il étoit humble et avoit un mérite que ses frères sçavoient estimer comme ceux du dehors ; il se regardoit comme le dernier d’entre eux et le moins digne de leur préférence. Le premier soin de Guillaume , c’est le nom du prieur claustral de Jumièges élevé à la charge d’abbé, fut de gouverner ses religieux plus par ses exemples que par ses paroles. Il étoit le premier aux exercices de jour et de nuit, persuadé que sa
1 Mabillon cite en effet Y Ordinarium vêtus du monastère de Jumièges dans le Syllabus librorum sacramentorum, missarium, etc., qui pré. cède son beau traité De Antiquâ Ecclesiæ disciplina in divinis cele brandis officiis ; et dans ses trois volumes in-4° De Antiquis Ecclesiæ ritibus publiés et composés en grande partie à Rouen ; mais c’est surtout dans son De antiquis monachorum ritibus qu’il faut chercher les détails indiqués par notre auteur.
Le précieux manuscrit dont il s’agit est aujourd’hui conservé à la bibliothèque municipale de Rouen.
régularité particulière, beaucoup plus que sa puissance et son rang, serviroit à maintenir la règle et l’observance de la discipline dans son monastère. La communauté de Jumièges étoit alors composée d’un grand nombre de vieillards respectables par leur exactitude, et d’une jeunesse florissante, sous la conduite de Thierri, que le dernier abbé, dont il étoit neveu, avoit commis à l’éducation de ces jeunes élèves. Guillaume s’appliqua avec lui à les former dans l’amour des sciences, qui faisoit son caractère dominant, et dans l’art de copier les livres les plus propres à nourrir la piété et à cultiver l’esprit ; il recommença pour ainsi dire ses études avec eux.
Cette occupation ne l’empêcba pas néanmoins de vaquer aux affaires temporelles de sa maison, qui demandoient sa présence, et ce fut en un de ces cas que, ses officiers se croiant avec raison moins en état que lui de s’opposer à l’injustice d’Albert, il fut contraint de les accompagner à Senlis, où se trouvait alors le roi Robert, pour engager ce prince à lui faire restituer ses biens de Montaterre l, dont ce seigneur les avoit dépouillés. Son voiage eut tout le succès qu’il en pouvoit attendre (a). Le roy le reçut avec bonté, écouta ses plaintes, et rendit en sa faveur le jugement dont nous avons parlé plus haut, en faisant l’énumération des biens que Ste Bathilde avoit aumônés à l’abbaïe. Cette
(a) Preuves, art. II.
1 Montataire, département de l'Oise, arrondissement de Senlis, canton de Creil.
charte, ainsi qu’on l’a dit, étant signée de Richard II, duc de Normandie, ne peut être plus tard que 1028.
U an 1030. — Vimoutier. — Deux ans après, le duc Robert, surnommé le Magnanime , devenu plus chrétien, rendit à l’abbé Guillaume le marché de Vimoutier, que Roger de Montgommeri avoit supprimé pour le transférer à Montgommeri. Non content de cette restitution, il priva l’usurpateur du droit de marché dans son propre bourg, et voulut qu’il n’y en fut établi qu’avec l’agrément de l’abbé et des religieux de Jumièges, ce qui fut exécuté la même année après beaucoup de prières et d’instances de la part de Roger, et aux conditions qu’il augmenteroit le revenu de Vimoutier d’une livre de deniers par an.
Verneuil. — L’abbaïedeMicy, au diocèse d’Orléans, avoit encore pour abbé le vénérable Albert. Il avoit été tiré de Jumièges, ainsi que nous l’avons remarqué, et l’on peut dire que son cœur y étoit plus souvent qu’à Micy. Il en donna des marques vers la fin de l’année 1031, en cédant à ce monastère la terre de Verneuil 1 avec l’église et la chapelle de Mont-Baudri 2 , son annexe, le moulin, les bois, vignes, prez et généralement tous les droits et profits de la dite terre (*), dont Vautier et Gilbert avoient joui jusqu’à ce jour à titre de bénéfice.
(*) Voyez les Preuves , art. 12
1 Verneuil, chef-lieu de canton de l’arrondissement d’Evreux, au département de l'Eure.
2 Mont-Baudry, fief dépendant de Saint-Martin-du-Vieux-Verneuil. De Blosseville, Dictionnaire topographique de l'Eure , p. 144, col. 1.
Ce ne fut pas la dernière grâce que l’abbaïe de Jumièges reçut d’Albert. Tedbold avoit donné à l’abbaïe le patronage et les dixmes de G-auville 1, près du Vieux- Verneuil 2, avec autant de terre que quatre bœufs en pouvaient labourer aux trois saisons de l’année. Foulques, fils de Tedbold, s’en saisit à la mort du donateur, comme d’un bien de patrimoine; Albert la racheta par six livres de deniers, monnoie de Chartres, et la rendit à Jumièges. Nous verrons dans la suite que les héritiers de Foulques ne gardèrent pas plus de mesure ni d’équité que leur père.
Vers l’an 1032. — Boafle. — Valeran, comte de Meulan, donna aussi de l’exercice à la charité d’Albert. Comme ils avoient toujours été liés d’une amitié très étroite, Albert, après avoir donné la terre de Boafle aux religieux de Jumièges, crut ne pouvoir mieux faire que de la mettre sous la protection de son amj, qui avoit lui-même ses biens aux environs ; il lui fit même présent d’une mule de grand prix, pour obtenir que lui, ni ses gens, ne fissent aucun dommage sur cette terre. Le comte observa là dessus la convention, jusqu’à ce que Robert, duc de Normandie, lui aiant enlevé quelques domaines qu’il avoit en cette province, lui , par représailles, se jeta sur la terre de Boafle et la réunit à son domaine ( a ) ; ce qu’ Albert et l’abbé Guillaume
(a) Archives.
1 Commune réunie à Verneuil en 1844. — Ibid.
2 Le Vieux-Verneuil, situé sur la rive droite de l'Avre, forma une paroisse distincte de Verneuil jusqu’en 1791.
aiant appris, ils l’allèrent trouver et firent tant par leurs exhortations, peut-être plus. encore par une somme de dix livres qui lui fut offerte, qu’il se désista de ses prétentions par une charte qu’il signa avec le comte Hugues, son fils, et la comtesse Adélaïde, sous le règne du roi Henry, successeur du roi Robert, mort le 20 juillet 1031.
Dammarie. — Albert se chargea encore depuis de la construction d’une nouvelle église à Dammarie ; mais ce ne fut pas gratuitement. Il fit de trop grandes dépenses pour ses fonds, ce qui l’obligea, de s’adresser aux religieux de Jumièges, qui, étant alors dans le besoin et manquant même du nécessaire, furent contraints d’engager aux moines de Micy les revenus de leur terre de Dammarie, jusqu’au parfait remboursement de douze livres de deniers, que ceux-ci avancèrent pour eux. Albert survécut peu à l’exécution de son entreprise. Jumièges fut le lieu de sa mort et de sa sépulture ; mais on ne peut pas dire qu’il ait été inhumé d’abord au côté droit du chœur de la grande église, qui n’était pas encore bâtie, quoiqu’on y voie aujourd’hui son tombeau avec une épitaphe conçue en ces termes :
Hic jacet Albertus, quondam regalia spernens,
Pruûens atque pius, tantum cælestia cernens :
Mundi divitias cum régal i ditione Gemeticâ primas sprevit pro religione ;
N amque Dei forma monachorum venit amore.
Hic post sub normâ pastorum fulsit honore Luceat ante Deum, careat magnoque labore Usque modo per eum Domini sunt dona valore.
Obiit die 14 Januarii 1036.
ROBERT II , VINGT-HUITIÈME ABBÉ (l’an 1037)
L’abbé Guillaume mourut aussi Farinée* suivante, 1037, le 9e jour d’avril; il eut pour successeur Robert II, dit Champart ou le Normand, religieux de Jumièges, homme d’esprit et très habile en toutes sortes de sciences.
Couches. — Herfast, abbé de Saint-Ouen de Rouen, connoissant son mérite,, l’avoit fait prieur de son monastère en 1034, et ce fut en cette qualité qu’en 1035 il signa la charte de fondation de l’abbaïe de Saint-Pierre de Conches, par Roger de Toni [a). Il exerçoit les fonctions de sa charge avec toute la capacité que l’on pouvoit attendre d’un si grand maître, lorsque Guillaume, dont il étoit parent, sevoiantprêt de mourir, le proposa à ses religieux pour le remplacer ; en quoi l’on fut persuadé qu’il se conduisoit par l’esprit de Dieu plustôt que par aucune considération de la nature et du sang. Aussi la communauté se trouva parfaitement d’accord avec son pasteur dans un choix si sage ; elle y applaudit, et le confirma unanimement dans la
(a) Ann. Ben., 1. LVII, n° 51.
première assemblée qui fut tenue pour son élection, protestant qu’elle ne le choisissoit qu’à cause de ses rares vertus et de sa grande piété. L’abbaïe de Jumièges rassembloit alors des hommes très-capables d’en juger. On trouve parmy les noms de ces illustres personnages ceux de S. Thierri1, qui fut premier abbé de Saint-Evroult depuis sa restauration, de Rodolphe, de Hugues et de beaucoup d’autres, dont Orderic Vital a relevé le savoir et la régularité par les plus magnifiques éloges (a).
Robert fit bientôt connoître au dedans et au dehors qu’on ne s’étoit pas trompé dans le choix qu’on avoit fait de lui pour gouverner l’abbaïe de Jumièges. Son esprit, naturellement vif et brillant, le mit au commencement si fort au-dessus des fonctions spirituelles de sa charge et de l’embarras des classes qu’il faisoit à ses religieux pour leur expliquer l’Ecriture sainte, qu’ après avoir rempli toutes ces fonctions, il lui restoit toujours du temps au delà de celui qu’il y emploioit, pourconnoitre par lui-même l’état de sa maison et soulager ses officiers dans l’administration de leurs emplois. Son loisir ne se borna pas à la simple connoissance du temporel ; cette connoissance fit une autre, impression sur son cœur, et il forma dès lors le projet de rebâtir
(a) L. III, p. 462,
1 Plus connu sous le nom du Bienheureux Thierry de Mathonville, né à Veauville-Lesquelles, département de la Seine-Inférieure ; il remplît à Jumièges les fonctions d’écolâtre et celles de prieur. Le martyrologe de Saint-Allais affirme que son culte est répandu dans l’île de Chypre. Cf. Hist. litt. de la France , t. VII, pp. 70, 72, 83 et 84.
entièrement l’église de Notre-Dame, que la mort d’un de ses prédécesseurs avoit interrompu.
L'an 1038. — Cette pieuse résolution prit de merveilleux accroissements par la donation que Richard, comte d’Evreux, fils de Robert, archevêque de Rouen, fit àl’abbaïe, en 1038, du moulin de Gravigny1, sur la rivière d’Iton (a). Un gentilhomme, nommé Raoul Havot, offrant son fils pour être religieux, donna aussi quatre-vingt-dix arpens de terre, proche de Gournai (b)2. Enfin, un particulier, nommé Robert, fit présent de sa terre de Cupine 3, dans le comté d’Evreux, près de Gauciel, où les religieux de Jumièges avoient déjà des biens considérables. Mais on a sujet de croire que l’abbé Robert, qui se conduisoit en tout avec les précautions d’une prudence éclairée, ne se contenta pas pour commencer son entreprise du revenu de ces fonds, qui venoient de lui être abandonnés. Le succès avec lequel il avança la réédification de l’église montre assez qu’il eut d’autres moiens pour cette œuvre, à moins qu’il n’ait vendu ces fonds, dont on ne trouve plus aucun signe de propriété dans la suite, comme des préparatifs nécessaires à son dessein.
U an 1043. — C’est en effet ce que nos manuscrits semblent nous insinuer : omnia quæ ubique acquisivit
(a) Archives.
(b) Ibid.
1 Gravigny (Eure), dans le canton d’Evreux.
2 Probablement Gournay-le-Guérin, dans le canton de Verneuil.
3 Ce lieu dit ne figure point (du moins sous cette forme) dans l’excellent Dictionnaire topograhpique du département de l'Eure.
ad peragendum opus delegavit ; quoi qu’il en soit, l’édifice fut commencé en 1040 et continué par les soins de Robert jusqu’à la solennité de Pâques de l’année 1043, qu’Edouard, fils d’Etbelred II et d’Emme, sœur de Richard, duc de Normandie, ayant été couronné roy d’Angleterre, l’appela auprès de lui pour le récompenser des bienfaits qu’il en avoit reçus pendant son séjour en Normandie, où il avoit été obligé de fuir après la mort de son père et la trahison de Goodwin, comte de Kent, sur Alfred, son frère aîné. Le Saint roi les racontoit aux grands de sa cour avec une tendre reconnoissance et prenoit plaisir à lui donner devant eux des marques sensibles de son estime et de son affection. L’abbé de Jumièges travailla à les mériter de plus en plus par tous les services qu’il put lui rendre, mais particulièrement par sa fidélité à répondre au choix que ce prince fit de lui pour être son conseil et l’arbitre des grâces qu’on lui demandoit.
Il n’y avoit pas encore un an que Robert Champart étoit passé en Angleterre, lorsque le comte Goodwin accusa la reine Emme, mère d’Edouard, d’un commerce scandaleux avec Alwin, évêque de Winchester. La reine voulut prouver son inno cence par l’épreuve ordinaire dufeu, et, la condition acceptée, on s’assembla dans l’église de Winchester, où cette reine se dépouilla de son manteau roial et marcha les yeux bandés sur douze socs de charue, sans en souffrir aucun dommage, au grand étonnement du roy, des évêques et d’une multitude de spectateurs. La reine ainsi justifiée,
Edouard lui demanda pardon, et reçut, suivant l’usage du teins, la discipline de sa main et de celle de l’évêque injustement accusé. Le perfide Goodwin fit retomber l’injustice de cette accusation, et l’épreuve faite en conséquence, sur l’abbé Robert, qu’il regardoit comme son rival. Le peuple le crut ; les seigneurs, jaloux de son crédit, confirmèrent ces faux bruits, et Robert fut obligé de sortir du roiaume pour retourner à Jumièges, laissant au roi le soin de le justifier et de calmer les esprits.
U an 1045. — Sa cause ne pouvoit être en de meilleures mains. Edouard n’eut pas plustot sçu son départ, qu’il apaisa la tempête en découvrant le calomniateur. Robert fut rappelé, on courut au-devant de lui; , on le reçut avec respect et on s’empressa de lui témoigner la joie que causoitson retour. La sienne fut complète
lorsqu’il vit la reine et l’évêque de Winchester prendre part à cette feste publique, qui fut suivie, peu de mois après, de sa nomination à l’évêché de Londres, vacant par la mort d’Alvood, qui arriva en 1045 1.
i C'est à Robert Champart que Jumièges doit ces splendide manuscrits anglo-saxons dont s’énorgueillit aujourd’hui la bibliothèque de Rouen, et qui ont été décrits trop de fois pour qu’il nous soit besoin d’insister davantage sur leur haute importance historique et artistique. Cf. Ed. Frère, Manuel des Bibliographes normands, t. I, p. 91 et t. II, p. 310.