‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 3 sur 44 · Tome I o · texte numérisé non relu

Tome I o

S. Filbert fut élu d’un consentement universel des religieux de Rebais pour le remplacer. Sa nouvelle dignité dans laquelle il fut confirmé par S. Ouën, alors archevêque de Rouen, ne lui enfla point le cœur. Il se regarda toujours comme le dernier, quoique par sa charge et l’excellence de ses mérites il fut en effet élevé au dessus de tous. Il fit paroitre dans son gouvernement beaucoup de prudence et de zèle pour l’extirpation des vices, dès qu’il les connoissoit, pour le maintien de la discipline qu’il avoit trouvée si bien établie; pour les exercices de la charité tant à l’égard de sa religieuse famille qu’envers les pauvres du dehors, et de l’hospitalité envers les étrangers. Il s’acquittoit de toutes les obligations de son ministère avec une intégrité si égale et si uniforme qu’il ne faisoit aucune acception des personnes. Il ne voulut emploier dans les diverses fonctions du monastère, soit pour le spirituel, soit pour le temporel, que ceux en qui il remarqua plus de capacité et d’amour pour le bon ordre; ce qui lui attira sans doute la haine de quelques mécontents, qui ne cherchèrent dès lors qu’à le décrier, traitant toutes ses vertus d’hipocrisie, et son zèle d’une indiscrétion impérieuse que l’on verroit bientôt dégénérer en tirannie, si l’obéissance aveugle de ses religieux la laissoit affermir. Ces murmures ne produisant aucun effet sur l’esprit de ceux qu’ils s’efforçoient de

S. Léger, évêque d’Autun, ea 673, furent tour à tour emprisonnés. — Luxeuil est l’ancien Luxovium des Romains. L’abbaye subsista jusqu’à la Révolution. Elle sert aujourd’hui de séminaire.

corrompre, ils se soulevèrent contre lui jusqu’à vouloir le chasser de son église ; mais cet attentat ne demeura pas impuni : Dieu prit lui même la défense de son serviteur injustement opprimé, et arma les créatures pour le venger de ses ennemis. Un d’entre eux périt par la foudre dont il fut écrasé ; un second se sentant pressé de quelque nécessité naturelle, entra dans un lieu destiné à se soulager, et y finit sa malheureuse vie par une mort tout à fait semblable à celle du traitre Judas 1 et du perfide Arius.

Filbert n’eut pas de peine à gouverner ensuite sa communauté. Ses religieux épouvantés de l’effroiable punition de leurs confrères rebelles, lui promirent de nouveau et lui rendirent en effet une entière et parfaite obéissance. L’abbaïe de Rebais devint en peu de tems un paradis terrestre sous la conduite d’un si bon père ; mais l’idée de la justice divine sur les deux malheureux dont nous venons de parler l’importuna si fort, qu’attribuant leur perte à son indignité, il crut que Dieu ne l’avoit pas appellé à une charge dont les commencements avoient été marqués par un évènement si tragique. Il paroit néanmoins par l’auteur de sa vie, que le désir d’une plus grande perfection fut la seule cause de la démission qu’il en fit peu de temps après, au grand étonnement de ses frères, qui pour le mettre dans la nécessité de reprendre sa place après ses courses, ne voulurent point lui donner de succes-

rAllusion à ce passage des Actes des apôtres : Et suspensus crepuit médius et diffusa sunt omnia viscera ejus. (b 18).

seur. Quoi qu’il en soit, il abandonna le monastère de Rebais pour suivre l’esprit de Dieu partout où il voudroit le conduire. Il alla visiter l’abbaïe de Luxeu1, celle de Bobio 2, et la plus part des autres monastères delà France, de la Bourgogne et de l’Italie, surtout ceux que S. Colomban avoit fondés ou qui avoient embrassé son institut. Son dessein étoit d’observer par lui même quelle en étoit la discipline, et de recueillir à l’exemple des abeilles, ce qu’il y remarqueroit de plus louable et de plus parfait, pour l’imiter. C’étoit dans la même vue qu’il lisoit assidue ment les règles de saint Basile, deS. Macaire, de S. Benoit etde S. Colomban.

Après s’être ainsi rempli du suc de tant de fleurs, il revint dans son abbaïe de Rebais, pour y former ces rayons de miel, que goûtèrent dabord ses premiers disciples, avec lesquels il demeura encore quelque temps ; et ensuite un nombre presqu’infini de personnes de l’un et de l’autre sexe, dans les abbaïes de Jumièges, de Nermoutier 3 et de Quinçai 4, qu’il fonda pour les hommes ; dans celles de Pavilly et de Montivilliers, qu’il bâtit pour des filles, et en beaucoup d’autres monastères, dont on lui confia le gouvernement.

1 Luxeuil faisait partie de la Franche-Comté, au pied du mont de Vauge.

2 Bobbio, dans le Milanais, situé sur une colline des Apennins. C’est là aussi que S.Wandrille, l’émule et l’ami de S. Philibert, alla se former à l’esprit monastique.

3 Noirmoutier, dans une île de l’Océan atlantique , près de la côte de Vendée.

4 Quincey, près Poitiers.

FONDATION DE l’ABBAÏE DE JUMIEGES

Il y avoit près de six mois que de retour des volages, Filbert, devenu l’objet de la consolation de ses religieux, les instruisoit familièrement sur leurs devoirs, lorsqu’une voix du ciel le leur enleva une seconde fois, pour établir ailleurs la même forme de vie qu’il leur avoit prescrite. Cette voix fut entendue avec plaisir et reçue avec soumission de la part du serviteur, mais quelque grand que fût le désir qu’il avoit d’y répondre, il se trouva fort embarassé sur les moiens d’exécuter un ordre, qui, à n’en juger qu’humainement, lui paroissoit impossible.

An 654. — Plein de ces pensées il se souvint d’avoir vu dans les bois deJumiègesun vieux château, dont l’assiette lui parut propre à son dessein. Il l’obtint du roi Clovis II et de la reine Bathilde qui tenoit alors plus que le roi le timon des affaires, et il y jetta les fondements de l’abbaïe, en 654, selon l’opinion la plus communément reçue et la plus vraisemblable, quoique nos manuscrits par trop de respect pour quelques anciennes légendes, contredites même par d’autres non moins anciennes, mettent son commencement en l’an 638, sous Dagobert I qu’ils prétendent en être le fondateur. Nous ne répéterons point ce que nous avons dit

dans la préface pour détruire ce sentiment. Ceux qui ne liront que pour s’instruire pourront y recourir, s’ils ont négligé de la lire .

Le plus ancien auteur qui favorise notre opinion touchant la fondation de l’abbaïe de Jumièges sous le règne de Clovis II, étoit religieux de l’abbaïe même, et ne vivoit que vingt ou vingt-cinq ans après la mort de S. Filbert, dont l’abbé Cocbin lui commanda d’écrire la vie. Il ia composa dans un stile simple, mais vrai, dit Harcufie, moine de S. Riquier, dans la chronique de son abbaïe ( a ). Son témoignage ne doit donc pas être suspect. Le voici rendu en abrégé du latin en notre langue ( b ) : « Dieu voulant élever « S. Filbert sur le chandelier de son église, pour « éclairer les peuples par l’éclat de sa sainteté, « lui inspirale désir de bâtir un monastère, et le ser- « viteur fidèle, pour l’exécution de ce dessein, obtint « du roi Clovis et de la reine Bathilde le lieu appelé « anciennement Jumièges au diocèse de Rouen *.

Je trouve dans la vie de cette sainte reine, écrite par un auteur contemporain, à la suite d’une longue énumération des biens que cette princesse avoit faits à l’église, qu’elle donna aussi à S . Filbert de grosses

(a) T. 1er. c. 26.

(b) Vit. S. Filb. apud . Mab.

* On voit par cette ancienne dénomination du pais que l’étimologie de Jumièges ne vient pas, comme quelques-uns l’ont prétendu, des gémissements des moines dans ce saint lieu ni de l’histoire des jumeaux de France, fils de Clovis et de Ste Bathilde, dont nous aurons occasion de parler dans la suite.

sommes d’argent avec plusieurs bois et prairies dépendantes de son domaine, pour y bâtir un monastère ; à la vérité il n’y est point fait mention de Clovis, comme dans la vie de S . Filbert ; ce qui pourroit donner lieu de croire que Ste Bathilde seroit seule fondatrice de l’abbaïe de Jumièges ; auquel cas il faudroit reculer la fondation jusqu’en 656, qui fut l’année de la mort de Clovis. Mais on répond à cette objection que Fauteur de la vie de Ste Bathilde ne s’étant proposé que d’écrire les actions de cette sainte, n’a rapporté qu’à elle ce qui lui étoit commun avec le roi son mari ; peut être, dit le père Mabillon ( a ) , parce que cette donation n’avoit été faite que sur les instances et à la sollicitation de la reine.

Un de nos manuscrits, ancien de plus de sept cents ans, lève ainsi la difficulté : « Après que S . Filbert « eut obtenu du roi Clovis et de la reine Bathilde la « terre de Jumièges, il y bâtit un monastère, où il mit « -d’abord jusqu’à soixante-dix religieux. » Ce que Guillaume de Jumièges, qui vivoit vers lexiif siècle, confirme en ces termes : « L’abbaïe de Jumièges fut « bâtie par S. Filbert du temps de Clovis, à la « sollicitation de la reine Bathilde ». Gabriel du Moulin, dans son Histoire de Normandie (b) est du même sentiment, ainsi que le sieur de Bourgueville, page 31 des « Recherches et antiquités de la province de Neustrie, » où il assure sans hésiter que l’abbaïe

(a) Ann., 1. XIV, p. 430.

de Jumièges fut fondée par Clovis II en 654. Dom Mabillon (a), Mr Fleury ( b ), MrBaillet(<?), et dom Bouquet (d) n’en ont pas écrit autrement. Meyer, que tout le monde sçait avoir été partisan de nos légendaires touchant les années de Dagobert, n’attribue qu’à Clovis seul et à Ste Bathilde la fondation de Jumièges ; en quoi nous voions qu’il a été précédé et suivi par Orderic Vital, dans son « Histoire ecclésiastique » (e) ; S. Antonin, archevêque de Florence et religieux de S . Dominique (f) ; Vincent de Beauvais (g) ; Guillaume Gazét (h) et le célèbre Adrien Le Valois dans sa notice des Gaules, que l’on sçait être un des plus précieux fruits de ses veilles.

Il y avoit dans la presqu’isle de Jumièges, avant la fondation de l’abbaïe, un vieux château presque ruiné (i), depuis que nos rois avoient cessé d’y faire faire garde pour défendre la France contre les peuples de la grande Bretagne qui avoient lontemps désolé ces contrées dans les siècles précédents. Clovis et Ste Bathilde ne donnèrent pas seulement les matériaux à S. Filbert pour bâtir son monastère, ils lui donnè-

(а) Ann., 1. XIV.

(б) Hist. eccl., t. VIII, p. 494.

(c) Vie de S. Filbert.

(e) L. V ad ann. 1080, ubi de S. Audoeno.

( f) 2e part., Sum. hist., tit. 13, c. 6, sect. 18.

(g) L. XXIII, Spec. hist., c. 94.

(h) Vie des Saints, 20 août.

(0 Anonym., in vita S. F. Ann., I. XIV. ad ann. 655. — Yepez, t. II, an 684.

rent encore, avec des sommes considérables, le fief, terre et seigneurie du lieu, sans se rien réserver de tout ce qu’ils y avoient possédé, soit en terre, soit en bois. C’est ce que nous apprenons de l’auteur de la vie de Sainte-Bathilde , dont nous avons déjà parlé, et de dom Jacques Flament, qu’il faut entendre de Clovis tout ce qu’il rapporte des donations de Dagobert à l’abbaïe de Jumièges.

Après que S . Filbert eut obtenu du roi des lettres de concession, il vint aussitôt se rendre auprès de S. Ouën son ancien ami, et de là à Jumièges, où la divine providence l’appelloit si visiblement. Il en choisit le lieu le plus propre pour l’habitation et pour le pâturage sur le bord de la Seine, et il y bâtit avec une diligence extraordinaire trois églises de différente grandeur. La première en forme de croix fut dédiée à la Sainte Vierge ; un autel enrichi d’or et d’argent, et relevé par l’éclat de plusieurs pierres précieuses dont la reine avoit fait présent à S. Filbert, fit l’ornement sensible delà partie supérieure. Chaque aile du milieu eut aussi son autel ; l’un sous le nom de Saint- Jean-Baptiste, l’autre sous le titre de S. Colomban. La seconde Basilique, du côté du septentrion, n’ avoit qu’un autel dédié au martyr S. Denis et à S. Germain. La troisième au midi, sous l’invocation du prince des apôtres, renfermoit à main droite, dans l’enceinte du choeur même, une petite chapelle en l’honneur de S. Martin, sur laquelle le saint abbé fit pratiquer une chambre et un escalier qui subsistent

encore aujourd’hui, afin de pouvoir plus facilement et plus librement, dans le secret de la nuit, satisfaire sa dévotion au très saint sacrement et aux saints particuliers qu’il avoit choisis pour les anges tutélaires de sa nouvelle abbaïe.

Pendant qu’on travailloit à l’église et aux deux oratoires de S. Pierre et de S. Denis, S. Filbert qui n’ avoit pas moins à cœur de voir finir en même temps les murs de clôture et le logement des religieux, qu’il destinoit à louer Dieu dans cette paisible retraite, donna tant de soins à l’un et à l’autre, qu’on vit en fort peu de temps élever, du côté du midi, dans une enceinte prodigieuse de murs de pierre * flanquée de petites tours de distance en distance, deux dortoirs de 290 pieds de longueur sur 50 de largeur. Il les rendit commodes autant qu’il fut possible. Chaque lit avoit sa fenêtre et étoit éclairé durant la nuit d’une lampe qui n’éteignoit qu’au jour, pour la commodité de ceux qui vouloient lire. Il fit divers retranchements dans le bas, pour servir de réfectoire, cellier et autres officines, où Ton préparoit tout ce qui pouvoit être nécessaire à la vie, sans que l’on fut jamais obligé de sortir du monastère pour y pourvoir.

Les Basiliques achevées et le monastère rendu habitable (a), le saint architecte ne pensa plus qu’à le peupler de religieux capables d’entrer dans le dessein

* Cela fait assez sentir l’illusion de ceux qui jugent de l’état ancien de J umièges par son état moderne.

(a) A et. S. S. ord. Bened., t. II, p. 691, c. 16.

qu’il avoit d’y servir Dieu dans la plus sublime et la plus éminente piété. Il en trouva dabord jusqu’à soixante-dix qu’il tira, selon l’opinion commune, des abbaïes qu’il avoit été visiter peu de tems auparavant. Il leur proposa la règle de S . Benoit qu’ils embrassèrent volontiers, et qu’ils observèrent toujours avec d’autant plus de zèle qu’il ne leur prescrivoit jamais rien, dont il ne fut le premier à leur donner l’exemple. Tous à l’envi s’efforçoient de marcher sur ses traces et d’imiter sa ferveur et sa pénitence. Leur détachement de toutes les choses de la terre, et leur amour pour la pauvreté étoient si grands, que quand il leur manquoit quelque chose, c’étoit alors que ces serviteurs de Dieu étoient les plus satisfaits et les plus contents. Leur unique soin consistoit à le servir et à lui plaire. Ils regardoient comme perdu tout le temps qui n’étoit pas employé à quelqu’acte d’obéissance, à l’office divin, à la prière, à l’action de grâces, à la contemplation ou à l’étude. Ils trouvoient tant de douceur dans la retraite qu’ils ne se lassoient jamais d’être seuls, et ceux là s’estimoientles plus heureux qui avoient plus de loisir de demeurer dans leurs cellules.

Telle étoit la ferveur et la gloire de cette maison naissante, que l’auteur de la vie de S . Filbert loue singulièrement sa charité, son abstinence, son humilité, sa chasteté : « Charitas ibidem fulget mira, absti- « nentia magna, humilitas summa, castitas per omnia ». Lorsque Dieu fit connoître au saint abbé qu’il lui seroit agréable de voir travailler ses religieux à la

conversion des peuples, dont plusieurs se perdoient pour n’être pas suffisamment instruits des vérités de l’Evangile (les longues incursions des peuples barbares avoient occasionné cette ignorance), S. Fil— bert y remédia par la prédication, à laquelle il emploia plusieurs de ses religieux sous le bon plaisir de S. Ouën, sans l’agrément du quel il ne faisoit jamais rien. Leur mission fut le salut de la Neustrie. La province retentit de la voix de ces hommes apostoliques, qui jusque là n’avoient été attentifs qu’à travailler à leur propre sanctification, et le tout Puissant répandit tant de bénédictions sur leurs travaux spirituels, qu’en moins de dix ans ils eurent la consolation non-seulement d’annoncer Jésus-Christ dans la Neustrie et aux environs, mais de voir augmenter leur communauté de 800 religieux, tous convertis par la force de leurs discours et par la sainteté de leur vie.

Les plus riches d’entre eux qui se convertissoient, donnoient leurs biens au monastère, ou en apportoient le prix aux pieds de S . Filbert, qui se servoit d’eux et de leurs aumônes pour racheter des troupes de captifs dans les païs étrangers et barbares, où il les envoioit tantôt sur des vaisseaux marchands, tantôt sur des vaisseaux équipés aux dépens de l’abbaïe, travailler à une si bonne œuvre (a). Ils ne délivrèrent pas* seulement de ces malheureux esclaves qui étoient vendus souvent pour être remis à la boucherie et mangés,

(a) Act. SS. ord. Bened., t. II, p. 691, c. 21.

comme le porc et le boeuf ; ils firent encore passer à la liberté des enfants de Dieu un grand nombre de personnes libres selon le monde, mais esclaves du péché et du démon, sur qui l’exemple d’une charité si rare et leurs discours édifiants firent une impression très-vive pour leur salut. La plus illustre de leurs conquêtes fut celle de S. Saens, qu’ils amenèrent d’Irlande à Jumièges (a). S. Filbert le reçut avec bonté, et sçachant qu’il avoit été élevé dans les principes de la religion et les exercices de la piété chrétienne, il lui accorda volontiers la grâce qu’il lui demanda d’être admis au rang des frères. Dès que Saens en eût pris l’habit, il se montra si exact et si zélé dans l’observance de la règle, qu’il devint en peu de temps un modèle de régularité pour cette grande communauté. Personne ne paraissoit plus humble ni plus mortifié que lui. Il mangeoitpeu, macéroit son corps par diverses austérités, et lui laissoit prendre peu de repos la nuit. Il veilloit continuellement sur lui même pour conserver une pureté parfaite dans la chasteté dont il faisoit profession. Tant de vertus déterminèrent S. Filbert à lui donner l’office de cellerier, dont il s’acquitta dignement jusqu’ en 678, que S. Ouën, qui l’honoroit de son amitié et de sa confiance, l’établit abbé d’un monastère de son diocèse bâti par le roi Thierry III dans le païs de Caux, à quatre lieues 1 de Rouen , où il mourut en odeur de sainteté vers l’an 689.

(a) S. Saens , (abrégé de sa Vie), Bult., t. III, c. 24.

1 II faut lire huit lieues (32 kilomètres).

Les sciences sont cultivées à Jumièges. — On ne sçauroit douter après ce que nous venons de dire de la conversion des peuples de Neustrie et du soin de S. Filbert pour la rédemption des captifs dans les païs étrangers et barbares, qu’on ne cultivât les lettres à Jumièges avec un soin particulier. Autrement on n’auroit pu y former des prédicateurs pour annoncer la parole de Dieu non-seulement aux gens du païs, mais dans des royaumes dont la langue sans ce secours leur auroit été inconnue. On peut même assurer, et je ne l’avance que sur le témoignage des auteurs qui nous ont donné l’état des lettres dans les Gaules au septième siècle, qu’il n’y avoit guère que cette école et celle de Fontenelle en réputation dans toute la Neustrie. Nous aurons occasion de- parler dans la suite des grands hommes qu’elle a produits, tels qu’ont été Saens, S. Eucher évêque d’Orléans, S. Hugues archevêque de Rouen, S. Thierry, S. Gontard, et les auteurs des vies de S. Filbert, de S. Aicadre, de Ste Austreberte, et autres écrivains à la fin du septième siècle et dans les suivants.

Après la mort de Clovis, qui arriva, comme nous l’avons dit, en 656, Ste Bathilde gouverna le roiaume durant la minorité de Clotaire III, et n’oublia pas dans les aumônes qu’elle fit abondamment couler dans le sein de plusieurs églises, l’abbaïe de Jumièges qu’elle avoit toujours affectionnée. Le malheur des tems ne nous permet pas de mettre au jour les titres originaux des donations qu’elle y fit pendant les neuf années

de sa régence; mais deux chartes très anciennes nous ont conservé la mémoire de quelques unes de ses libéralités, qui serviront au moins à entretenir jusqu’à la fin notre reconnoissance et notre vénération pour cette pieuse princesse. La première est de Drogon ou Dreux comte d’Amiens, donnée à Meulant en 1030, la 42e année du roi Robert à compter du premier Janvier 988, où il fut sacré à Orléans et associé à Hugues Capet son père dans le gouvernement de la Monarchie francoise. Dreux reconnoit par cette charte que Ste Bathilde avoit autrefois donné à l’abbaïe de Jumièges la terre de Genès-ville avec toutes ses appartenances, maisons, églises, moulins, etc., et qu'injustement Gautier son ayeul, sous la sauve garde duquel l’abbé Robert avoit mis cette terre dans des temps de troubles, avoit abusé du titre d’avoué ou protecteur pour imposer aux vassaux, à son profit, des charges indues qu’ils ne pouvoient porter (a). Nous expliquerons cette charte plus en détail en parlant de l’abbé Thierri qui l’avoit sollicitée trois ou quatre ans plustot qu’elle n’est dattée, et qui mourut avant de l’avoir pu obtenir. La seconde est du roi Robert en 1028, comme il paroit par la signature de Henri premier sonfils, qui ne fut couronné qu’en 1027, et de Richard III, duc de Normandie, que l’on sçait n’avoir gouverné cette province que dans l’espace de deux années, 1027 et 1028. Ce qui rend cette datte incontestable, c’est le nom de l’abbé Guil-

(a) Neustra pia, p. 331. — Voiez aussi les preuv. Just. art. 1er, et Act. SS. ord. SS. B. S, 5, p. 909.

laume emploie dans la charte, personne n’ignorant qu’il ne fut élu qu’à la fin de Mai de l’an 1028. Quoiqu’il en soit de la datte et des signatures de cette charte, elle ne sert pas moins à justifier les libéralités de Ste Bathilde envers l’abbaïe de Jumièges. En voici le sujet. L’abbaïe possédoit dès le tems de Ste Bathilde (ce sont les termes de la charte) un bien dans le Beauvaisis nommé Montaterre. Ce bien passa en main séculière vers la fin du dixième siècle, par la faute d’un moine de la maison qui F afferma à un chevalier nommé Hermann; et le tems de la ferme étant expiré, Albert seigneur de Criel en Valois s’en empara à force ouverte. Guillaume alors abbé de Jumièges et ses moines en portèrent leurs plaintes au roi Robert, qui cita Albert à comparoitre dans la ville de Senlis, où aiant reconnu l’injustice commise par ce seigneur, il le condamna à restituer la terre, et en resaisit l’abbé par cette charte (a).

Jumièges devenoit de jour en jour plus florissant. La vie admirable qu’on y menoit, répandoit une odeur de sainteté dans tous les lieux, qui enlevoit l’estime et les louanges de tous les peuples ; mais rien ne contribuoit davantage à sa réputation que S. Filbert, que ses grandes lumières, sa sagesse et sa prudence , enfin le don des miracles et de prophétie le faisoient plustot regarder comme un ange, que comme un homme revêtu d’un corps mortel (6). S. Ouën l’honoroit de son amitié,

(fl) Collect. amp., t. Ier col. 389 etPreuv. art. 2.

(b) Act. SS. ord. S. B. t. II, p. 820. c. 9. et seq.

et venoit souvent s’entretenir avec lui et Saint Vandrille dans un hospice dépendant de Fontenelle (a) où l’on voioit encore avant la destruction de cette abbaïe par les Danois, les chaises et les lits qui avoient servi à ces grands hommes dans leurs conférences 1 . S. Lambert successeur de S. Vandrille le respectoit comme son père, malgré le différent qui s’éleva entre eux touchant ce partage de la forêt de Jumièges, où leurs abbaïes étoient bâties. S. Ouën quiavoit été chargé de leur partager par moitié (b) neFavoit pas fait avec une égalité si parfaite, que S. Filbert n’eut quelque lieu de se plaindre; mais pour assoupir dans sa naissance cette division, qui auroit pu avoir des suites odieuses, S. Ouen transféra à l’abbaïe de Duclair ce qu’il avoit donné de trop au monastère de S., Vandrille, et moiennant ce nouveau partage, la paix fut rétablie entre les deux saints abbés. L’abbaïe de Duclair 2, que nous ne connoissons que par cette dispute, étoit dédiée sous l’invocation de S. Denis, et c’est encore l’église parois-

(a) Spicil, t. III p. 193.

(b) Mabil. Ann. Ben. t. I, p. 506.

1 II s’agit probablement ici de la chapelle de saint Amand, sise au hameau de Gôville ou Gauville (paroisse de Saint Wandrille), chapelle qui subsistait encore au commencement de ce siècle, puisque M. Lesage a pu la dessiner en 1828 dans des Monuments civils ou religieux de la ville de Caudebec-en-Caux (bibl. de Rouen, ms Y).

2 Tous les historiens de la Normandie font mention de cette abbaye au vue siècle, elle se composait de moines et a été gouvernée par un abbé du nom de Lidoald, mais aucun ne donne sur ce monastère des renseignements précis. On conjecture qu'il aura été détruit lors de l’invasion des Normands au ixe siècle.

sialle du bourg, à laquelle l’abbaïe de Jumièges présente1. S. Lambert n’étoit pas le seul qui eut de la vénération pour la vertu de S. Filbert : plusieurs abbés non-seulement de Normandie (a), mais aussi des autres provinces le regardoient comme l’oracle de leur siècle, et venoient eux-mêmes, ou envoioient sous sa direction des religieux ou des prêtres, qui retournant ensuite dans leur cloîtres y établissoient la même observance et la même forme de vie qu’il leur avoit enseignée.

Tandis que S. Filbert donnoit à ceux qui le venoient voir des instructions utiles pour leur salut et pour l’avancement de ceux qui leur étoient confiés, ses soins et sa vigilance pour son troupeau ne faisoient qu’augmenter. Les jours paroissoient à peine suffire pour remplir à son égard tous les devoirs de sa charge. Les exercices publics n’ étoient pas plustot finis, qu’il falloit éclaircir les doutes de l’un, calmer les inquiétudes de l’autre, lever les scrupules de celui-cy, adoucir les peines de celui-là, et comme il avoit un don particulier pour bien entendre l’écriture sainte, et en faire l’application à son usage et à celui des autres, avec une sagesse admirable, il fournissoit à tout sans paroitre embarassé, au point que lorsqu’on le croioit surchargé de tant d’occupations, sa charité s’étendoit encore aux

(e) Act. SS. Ben., t. II. in vita S. F., p. 822. C. 20

1 On conserve au grand séminaire de Rouen un curieux recueil de pièces provenant de l’abbaye de Jumièges où se trouvent des mémoires judiciaires relatifs aux droits des moines dans l’église de Duclair. Cet édifice offre encore deux chapiteaux fort curieux, contemporains peut-être de S. Filbert.

personnes du dehors, dont il étoit devenu l’arbitre dans toutes leurs contestations. Il n’y avoit ny procez qu’il ne terminât, ni division qu’il n’appaisât. Il sembloit dans ces occasions qu’il ne vivoit que pour le prochain ; et c’est peut-être en effet l’idée qu’on en auroit eue et à laquelle on se seroit trop étroitement borné, si l’on n avoit découvert qu’à l’exemple du Sauveur, après les travaux de la journée, il passoit la plus grande partie des nuits en prières et en adoration.

Il n’est pas possible de rapporter toutes les faveurs qu’il plut à Dieu d'accorder à son serviteur dans ses communications avec lui ; mais on ne doit pas non plus les dissimuler toutes. Un jour qu’il faisoit oraison dans la basilique de S. Pierre avant matines, un religieux qu un semblable motif y avoit arrêté, vit tout à coup 1 église éclairée d’une si grande lumière qu’il jugea d abord qu’on y avoit allumé plusieurs flambeaux. Surpris de cette nouveauté, il tourne la tête, regarde de tous côtés et aperçoit le saint abbé, le corps immobile, le visage brillant comme un éclair et les yeux baignés de larmes, mais étincelants comme deux lampes ardentes. On l’a vu plusieurs fois depuis au choeur avoir des ravissements, dans lesquels son âme sembloit avoir rompu toute union avec la matière et posséder Dieu, comme les bienheureux, par la claire vision, mais une grâce que le Seigneur se plaisoit davantage à verser dans cette âme fut le don des larmes, dont le saint paroissoit absolument le maître de les exciter à son gré, dès qu’il se disposoit à quelqu’action, parti-

culièrement lorsque la nécessité le contraignoit à donner à son corps les soulagements dont 1 humanité et la loi même ne lui permettoient pas de le priver.

An 662. — Tel étoit S. Filbert, un homme de prière, de mortification, de charité, uniquement occupé des intérêts de Dieu et du salut des âmes. Lorsqu’il forma le dessein de bâtir un monastère de hiles, où il pût mettre à couvert de la corruption du siècle les premières conquêtes qu’il^ avoit faites à la religion, paimi les personnes du sexe, et présenter un port assuré à celles qu’il pourroit faire dans la suite, il en jeta les fondements à Pavilly, dans le pays de Caux, à trois lieues et demie de Rouen, vers le nord-ouest, et à une égale distance de Jumièges, sur un fonds qu Amalbert Ketelbutre lui abandonna en 662. Il y reçut dès la hn de l’année suivante la hile de ce seigneur, nommée Anne, avec quelques jeunes hiles de la province, et leur donna pour supérieure l’illustre vierge, Ste Austreberte, qui étoit alors prieure de l’abbaïe de Port, sur la Somme, au-dessous d’Abbeville, et qui souhaitoit depuis longtems être sous la direction de ce grand serviteur de Dieu (a). Il y avait trois églises dans 1 enceinte de l’abbaïe de Pavilly : la première sous le nom delà sainte Vierge; la seconde sous le nom de S. Pierre, la troisième sous le nom de S. Martin. Cette sainte maison aiant été détruite pendant les horreurs du neuvième siècle, fut rétablie seulement en forme de

(a) Mabill., Ann., Ben., t. I, p. 469.

prieuré pour quatre religieux vers l’an 1090, et soumise en même temps à l’abbaïe de Ste Catherine de Rouen. Le prieuré a été converti depuis en bénéfice simple, et est maintenant uni à la mense des chartreux de Rouen, qui vinrent à bout en 1717 d’en faire prononcer la suppression en leur faveur.

On admiroit la promptitude avec laquelle S. Filbert avoit construit le monastère de Pavilly, et l’on ne pouvoit considérer sans étonnement le grand nombre de filles qui embrassèrent l’état monastique sous sa direction! Il les conduisit pendant près de huit ans avec une sagesse qui ne fit qu’étendre sa réputation. Il s’appliqua surtout à y maintenir la même régularité qu’il faisoit observer à Jumièges ; mais par malheur pour ces deux saintes communautés, l’impie Ebroïn, qui avoit été renfermé à Luxeu lors de l’avènement de Childéric II à la couronne, trouva moïen d’en sortir quatre ans après sous Thierry, et de se faire rétablir dans sa: charge de maire du palais, par les seigneurs mêmes qui l’en avoient si justement dépouillé pour ses crimes et ses cruautés. Devenu plus furieux par le souvenir d’un châtiment qui lui auroit été salutaire, s’il l’avoit reçu dans un esprit de soumission et de pénitence, il il ne songea qu’à se venger de ceux qu’il crut avoir été les auteurs de sa disgrâce et les principaux obstacles de sa fortune. Le comte Guérin et S. Léger, évêque d’Autun furent les premières victimes de sa haine, sans qu’aucun prélat du roïaume osât prendre sa défense, ni même paroitre communiquer avec lui, de peur qu’on

ne lui en fît un crime et qu’on ne le chassât de son siège. La plupart même des évêques flattoientle tyran dans ses injustices, parce qu’ils le craignoient ou qu’ils y avoient part 1 .

An 674. — S. Filbert fut le seul qui entreprit de lui faire des remontrances. Prêt à faire à Jésus-Christ le sacrifice de son repos, de sa liberté et de sa vie, il alla trouver Ebroin, et l’aborda avec cette noble hardiesse qu’inspire la piété ; également respectueux et intrépide, il lui reprocha son irréligion et ses violences, et lui remit devant les yeux les justes et terribles jugements de Dieu, s’il n’expioit par de dignes fruits de pénitence sa désertion de Luxeu et les violences dont elle avoit été suivie. Il le conjura même avec larmes de faire cesser la persécution et de rentrer dans son monastère (a).

Un homme altéré de sang, et qui n’ avoit à la bouche que des menaces contre ceux qui ne l’approuvoientpas, dut souffrir bien impatiemment une remontrance si vive; et celui qui la faisoit devoit s’attendre à n’être pas écouté favorablement. S. Filbert l’avoit pensé de même ; mais le désir de ramener cet homme à récipiscence, ou de mériter auprès de lui le sort de S. Léger, l’empêcha de faire attention aux suites fâcheuses d’une démarche aussi délicate. Cependant Ebroin, qui tout peu mesuré qu’il étoit dans ses procédés, ne laissoit

(a) Vit a S. Filb., c. 22.

1 On peut consulter à ce sujet l'histoire de Saint Léger de Dom Pitra. 1846, in-8°.

pas d’affecter encore quelques dehors de religion, n’osa le faire arrêter ; il feignit même de ne point s’offenser de ce que ce saint homme lui avoit dit, et il le laissa retourner en paix après l’avoir inutilement tenté par des présents, bien résolu de le perdre aussitôt qu’il pouroit en trouver le spécieux prétexte. Son imagination féconde en toute sorte de malices, ne farda guères à lui en fournir uiie dont le mystère le mit d’abord à Tabri du soupçon, mais qui ne servit ensuite qu’à faire mieux connoitre la noirceur de son procédé. Il se servit de quelques clercs de l’église de Rouen qui décrièrent le saint abbé dans l’esprit de son archevêque. Filbert assure même (a) qu’il le chargea d’une lettre qu’il supposoit avoir été écrite par notre saint au roi Thierri par laquelle ilaccusoit S. Ouen de le trahir, et prioit le roi de le mettre à sa place sur le siège épiscopal de Rouen, lui offrant pour cela une somme considérable, qu’il avoit recueillie des aumônes de plusieurs seigneurs du royaume. Si cette fausse lettre fut jamais écrite par Ebroin et remise à S. Ouën par les ecclésiastiques qu’il avoit subornés, et qui s’étoient rendus les instruments de sa vengeance et de sa perfidie, c’est ce que nous n’osons assurer ; mais il est constant que ces indignes ministres surprirent tellement la religion du saint archevêque par leurs calomnies, que tout ami qu’il étoit de S. Filbert, et tout persuadé qu’il devoit être de son innocence et de sa sainteté, il le fit

(a) Vita. S. Aicadri apud Surium.

arrêter et conduire dans une noire prison de la ville de Rouen, en un lieu appelé aujourd’hui la Poterne, où l’on a depuis bâti une chapelle en l’honneur du saint, dans laquelle tous les ans au jour de sa fête on célèbre une messe solennelle pour faire réparation à son innocence l.

L’horreur de la prison ne parut à S. Filbert ni plus déshonorant pour lui, ni plus insupportable qu’elle n’avoit paru aux martyrs et aux confesseurs du nom de Jésus-Christ dans les premiers siècles de l’Eglise. Il y entra comme eux avec la joie du St-Esprit, et chantant des psaumes. La divine sagesse descendit avec lui dans ce lieu d’obscurité, et remplit son âme de tant de consolations célestes, qu’il n’apprit qu’avec peine les ordres de S. Ouën pour le mettre en liberté. Nous n’avons aucuns mémoires qui nous marquent précisément en quel tems elle lui fut rendue, ni com-

1 La chapelle de St Filbert ou Philbert avait été construite en 1218, sur l’emplacement d’une tour, appelée au xie siecle, tour Alvarède, qui dépendait des anciennes fortifications. Elle subsista jusqu’en 1791. Une maison de la rue de la Poterne qui portait avant la Révolution le nom d’hôtel de Jumièges, conserve encore des vestiges de la tour d’Alvarède qui aurait servi de prison à St Philbert. On voyait encore, en 1840, des traces de la chapelle St Philbert dans deux maisons qui ont été démolies. Il y avait dans cette chapelle un tableau représentant la délivrance de ce saint. L’hôtel de Jumièges, appelé autrefois le manoir de la chapelle de St Philbert ou de la tour d’Alvarède était un hospice de l’abbaye de Jumièges, à laquelle appartenait tout le terrain qui s’étendait depuis cette tour presque vis à vis du Marche-Neuf, et qui formait alors une grande place vide, sur laquelle fut bâti plus tard l’hôtel de la Présidence. L’hôtel de l'abbaye de Jumièges figure dans les plans de 1655 et de 1724. (Voir Periaux. Dictionnaire des rues et places de Rouen 1870-71, p. 492.)

ment le saint archevêque de Rouen reconnut son innocence et la part qu’Ebroin avoiteue à la flétrir. Fulbert dit seulement que le saint abbé fut quelque tems en prison, et que St Ouën aiant sçu les motifs de la haine d’Ebroin contre le saint n’eut pas plustot découvert que l’accusation intentée contre lui n’avoit d’autre principe que cette injuste haine, qu’il conçut un extrême regret d’avoir persécuté un innocent et que l’aiant fait sortir avec honneur, il le rétablit dans son monastère.

Mais en adoptant les conjectures de Fulbert 1 sur la détention de notre saint pendant quelque tems, per aliquod tempus , nous ne pouvons souscrire à ce qu’il ajoute que S. Ouën le fit sortir avec honneur et le rétablit dans sa dignité. Qu’il l’ait dû faire, c’est ce qu^on a droit de penser ; mais qu’il l’ait fait, c’est ce que Fulbert a supposé gratuitement et ce que nous ne pourions croire que par le même esprit qui l’a porté lui même à l’avancer. Quel que soit donc notre respect pour S. Ouën, nous ne croions pas y manquer en préférant à l’autorité du panégyriste de ses miracles, qui ne vivoit qu’à la fin du onzième siècle, celle de l’anonyme qui écrivoit la vie du saint fondateur de Jumièges à la fin du septième siècle, quinze ans au plus après sa mort. Or nous apprenons de cet auteur que S. Fil— bert aiant été mis hors de prison sur une lettre de l’ar-

1 Fulbert, moine de Saint-Ouen de Rouen vers la fin du xie siècle, retoucha la vie de Saint Achard (ou Aicadre), Hist. litt. de la France , T. VIII, pp. 379-385.

chevêque, s’en alla dans l’Aquitaine, vers Ansoald, évêque de Poitiers, sans avoir pu obtenir de S. Ouën, selon le père Martin, minime, dans la vie de Ste Austreberte, la permission de retourner à Jumièges, ni de voir l’abbesse de Pavilly, avec laquelle on l’avoit accusé, dit le père Pommeraie, d’avoir de secrètes intelligences, et de n’être pas l’un et l’autre aussi saints qu’ils le faisoient accroire.

Ceux qui auront quelque connoissance des liaisons de S. Ouen avec Ebroin jusqu’au dernier moment de la vie de celui-cy, n’auront aucune difficulté à croire ce que nous disons de sa conduite à l’égard de S. Filbert, lorsqu’il le fit délivrer de la prison. Ils déploreront avec nous, comme fit depuis cet illustre prélat, la misère de l’homme ; mais ils reconnoitront en même tems que l’amitié du tyran, dont il se servit à la vérité dans plus d’une rencontre pour exécuter quelques entreprises de piété, pour empêcher de funestes divisions, et pour procurer la paix tant au dedans qu’au dehors du royaume, lui fit porter trop loin la complaisance, et le rendit coupable d’une injustice, qui ne peut être excusée que par le désir d’arrêter les violences d’Ébroin, qui avoit juré la ruine de l’abbé et de l’abbaïe de Jumièges, dont il ne cessa pendant huit ans d’outrager les domestiques, battre les fermiers et ravager les terres, en sorte qu’il ne tint pas à lui que cette religieuse famille ne fût dispersée, ou qu’elle ne trouvât la mort dans son berceau.

Ce fut donc incontinent après être sorti de prison

que S. Filbert se retira par forme d'exil auprès d1 Ansoald, qui le reçut avec beaucoup d’humanité. Comme il n’ignoroit pas l’injustice de la persécution que le saint abbé souffroit, et qu’il n’avoit d’ailleurs rien à craindre d’Ebroin dans une ville où la domination de son maître ne s’étendoit pas, il traita le serviteur de Dieu, non comme un banni, mais comme un juste pour lequel il avoit beaucoup de respect, et qu’il étoit bien aise d’entendre. Ansoald vivoit alors dans un luxe et une mollesse peu conformes au ministère épiscopal; il en fut repris par son saint hôte, et aiant reconnu par l’évènement que l’esprit de prophétie étoit en lui, il renonça de bon cœur et sincèrement aux vanités du siècle et ne suivit plus que ses avis. Il eut souhaité le retenir auprès de lui ; mais ses représentations et ses instances à cet effet furent inutiles. Tout ce qu’il put faire pour l’avoir au moins dans son diocèse, fut de l’engager lui-même à se charger de la construction d’un nouveau monastère, où il pût vivre en paix le reste de ses jours, et lui procurer la consolation de le voir de tems en tems. On choisit pour l’exécution de ce dessein l’isle de Her ou Héria aux extrémités du Poitou et de la Bretagne, vers le midi de l’embouchure de la Loire, dans la mer de Gascogne. S. Filbert la trouva plus propre encore que Jumièges au désir qu’il avoit de jouir des avantages de la vie solitaire, et par les libéralités d’ Ansoald il y bâtit l’abbaïe qui porte aujourd’hui le nom de Nermoutier L Il en fit le lieu de son

1 Noirmoutiers.

exil, après que l’évêque de Poitiers lui en eût donné la conduite, et qu’il y eût fait venir des religieux de Jumièges pour y établir plus facilement l’observance et la pureté de la discipline. La fondation de cette nouvelle abbaïe fut suivie peu de temps après de celle de S. Michel en Lerm 1 et de la réforme des monastères de S. Benoit-de-Quinçai et de Notre-Bame-de-Luçon,, que le saint abbé gouverna jusqu’à la mort.

Cependant S. Ouën, toujours prévenu contrelui, résolut de lui donner un successeur à Jumièges. La difficulté étoit de trouver un religieux qui voulût accepter sa dignité. Les conjonctures n’étoient pas favorables. La régularité s’y soutenoit et l’exil du saint abbé n’avoit pas ralenti le zèle de ses disciples. Le souvenir de la promesse qu’il leur avoit faite de les revoir dans huit ans, les fortifioit de plus en plus dans la fidélité qu’ils lui avoient jurée, et modéroit la douleur que leur causoit son absence. Ils ne s’étonnèrent ni des menaces, ni des caresses qu’on leur fit : ils protestèrent toujours avec fermeté qu'ils ne recevroient qui que ce fût pour les gouverner, que de l’agrément de leur père spirituel.

Plusieurs croient que ce fut pendant ces contestations que S. Filbert envoia S. Aicadre pour tenir sa place, mais que St Ouën ne voulut pas le recevoir. Son embarras néanmoins étoit grand, mais il ne fut pas long. Un misérable moine nommé Chrodobert, qui étant encore dans le monde avoit eu un fils, dont saint

1 S. -Michel eu l’Herm, petit port dans le département de la Vendée, sur le canal de Fontenelle, affluent de la baie d’Aiguillon.

Filbert avoit été le parrain, et qui depuis avoit été reçu par le saint abbé à la profession religieuse, n’eut point honte de s’offrir pour commander à des hommes, dont il n’étoit pas même digne de la compagnie. Le besoin rendit ses offres nécessaires. Le saint archevêque les agréa ; mais Dieu pour venger l’injure faite à son serviteur punit sans délai l’ambition du téméraire, qui fut frappé de peste le jour même et mourut dans de si étranges douleurs, que ses os se séparèrent les uns des autres par la violence du mal .

Sans doute que S. Ouën ne fut pas instruit des circonstances d’une mort si terrible ; il est à présumer qu’il y eût reconnu le doigt de Dieu, et qu’il n’auroit osé donner un successeur au malheureux Chrodobert, dont le châtiment effroiable étoit une preuve bien évidente que S. Filbert n’étoit pas véritablement déposé, comme il paroit que le saint archevêque se rétoit imaginé. Quoi qu’il en soit, il mit à sa place, pour gouverner la maison de Jumièges, Ragentran archidiacre de sa cathédrale ; mais celui-ci ayant été fort à propos et presque en même temps pourvu de l’évêché d’Avranches, il sortit de Rouen sans avoir voulu prendre possession de son abbaïe .

L'an 681. — Ainsi le prieur claustral demeura chargé de son administration jusqu’à ce qu’enfin l’impie Ebroïn aiant été assassiné l’an 681 par un seigneur françois nommé Ermenride , qu’il menaçoit de mort après l’avoir dépouillé de tous ses biens, S. Filbert revint à Jumièges à la prière de S. Ouën même,

qu’une charité plus éclairée avoit entièrement désabusé.

Nous sçavons, et ce n’est pas la première fois que nous en avertissons, que quelques auteurs excessivement indulgents et touchés d’un respect religieux pour ce saint prélat, ont prétendu que sa réconciliation avec S. Filbert, et le rétablissement de celui-ci dans son abbaïe avoient immédiatement suivi sa sortie de prison ; mais ce tour plus favorable et moins odieux ne convient point à la vérité de l’histoire. « Après le massacre « de l’apostat Ebroïn , le Saint-Esprit commença « d’éclairer l’âme du bienheureux Ouën, et lui pénétra « le cœur d’une charité si tendre pour le bienheureux « Filbert, qu’il l’envoia aussitôt prier de revenir inces- « samment à son abbaïe, et de lui donner la conso- « lation de le voir et de renouveller ensemble leur an- « cien ne amitié ». Ce sont les propres expressions de l’auteur anonyme de la vie de notre saint, qui l’écrivait à Jumièges sous les yeux de l’abbé Cochin et des autres disciples de S. Filbert, de la bouche desquels il est vraisemblable qu’il avoit appris ces faits , puisqu’il osoit les publier de leur vivant avec tant d’assurance.

S. Ouën lui-même désavoue ses apologistes, et oppose à la fausseté de leur témoignage la sincérité de son repeûtir. « Il déplora, dit l’auteur déjà cité, la mi- « sère de l’homme, qui est capable des plus grandes « fautes avec les meilleures intentions. Ils s’embras- « sèrent l’un et l’autre, et s’étant pardonné récipro- « quement, ils firent connoitre à tous les assistants « par la joie mutuelle qui éclatoit sur leurs visages que

« si le feu de la vraie charité peut être couvert de « quelques cendres, il n’est pas éteint pour cela ». Veut-on d’ailleurs, pour excuser S. Ouën d’une faute que ses larmes ont expiée, affoiblir la vérité de la prédiction de S. Filbert, qui, à l’occasion du vol de la croix de son église, qui ne fut retrouvée que le matin du neuvième jour, dit à quelques-uns de ses religieux que l’abbaïe seroit autant d’années sans son pasteur qu’elle avoit été de jours sans croix : ce que l’évènement confirma, puisqu’en effet il y avoit huit ans entiers et le neuvième commencé que le saint abbé en étoit sorti quand S. Ouën lui envoia ses députés pour le prier de revenir.

Le lieu de leur entrevue nous est entièrement inconnu. Toutefois le préjugé est pour la ville de Rouen. Le silence de l’anonyme sur ce point, l’âge et la dignité de S. Ouën, qui le rendoient comme le père et le supérieur de S. Filbert, semblent autoriser cette conjecture. Il paroit d’ailleurs que ce ne fut que sur le bruit de l’arrivée du saint abbé dans cette capitale, que les religieux de Jumièges, ses chers et fidèles disciples, accompagnés d’une multitude prodigieuse de peuple, que la joie de son retour y avoit attiré, prirent la résolution d aller au devant de lui avec tout ce qu’ils avoient de saintes reliques dans leur monastère. Mais la divine providence, qui lui accordait ce triomphe pour le récompenser de sa patience dans une longue et injuste persécution, ne permit pas qu’ils eussent le temps d aller jusques là. Ils le rencontrèrent en chemin avec

S. Ouen, et les conduisirent l’un et l’autre, au chant des psaumes et des himnes et aux applaudissements de tout le peuple jusqu’à Jumièges, où le saint archevêque voulut lui-même l’installer de nouveau.

Presqu’en même temps l’évêque de Poitiers vint à Jumièges dans le dessein de faire valoir ses droits sur S. Filbert et de le ramener en Poitou. S. Ouën y était encore, suivant le P. Mabillon, qui croit que ce fut alors que l’option fut donnée au saint abbé de demeurer à Jumièges, ou de retourner à Nermoutier, qu’il ne pouvoit gouverner en même tems, vu la distance des lieux et son grand âge. L’amour de la solitude que S. Filbert avoit goûté à Nermoutiers durant son exil le détermina au choix de ce monastère pour y finir ses jours, et il seroit parti dès le moment avec les deux prélats, que le devoir de pasteur rappelloit à leur troupeau, si Varaton, qui avoit succédé au maire Ebroïn, n’eût dérangé le projet par la donation qu’il fit au saint abbé de sa terre de Villiers, au pais de Gaux, à l’embouchure de la Seine, pour y bâtir un monastère de filles (a). C’est celui qu’on a appelé depuis Montivilliers, et qui subsiste encore aujourd’hui avec éclat et titre d’exemption.

(< a ) Vita S . Filber.

S. AICADRE, DEUXIÈME ABBÉ DE JUMIÈGES (l’an 682).

S. Filbert n’attendit pas que l’ouvrage fût achevé pour reprendre la route du Poitou. Ansoald, toujours plus pénétré que jamais de l’idée qu’il s’étoit formée de sa sainteté, depuis qu’il l’avoit vu opérer la guérison d’un démoniaque à Jumièges, sollicita son retour avec tant d’instances, que le saint fut obligé d’abandonner la conduite de ce nouvel édifice, pour se rendre auprès de lui. Lorsqu’il fut arrivé à Poitiers, il pria l’évêque Ansoald d’agréer qu’Aicadre, qui était pour lors abbé de Quinçai, allât gouverner en sa place Pabbaïe de Jumièges, dont il avoit disposé les religieux à le recevoir. Ansoald y consentit sans s’arrêter à l’intérêt qu’il avoit de conserver dans son diocèse un homme qui faisoit tant d’honneur à son église . Aicadre, de son côté, se fit un devoir d’obéir à son évêque et à S. Fil— bert, son supérieur, quoiqu’il dût lui être fâcheux de quitter un climat où il étoit né, et une maison dont il étoit en quelque sorte le fondateur.

En effet, Auxaire et Ermène, ses père et mère, issus l’un et l’autre des meilleures familles du Poitou, flattés de le voir prendre le parti du cloître, lui donnèrent quelques terres, qu’il offrit aussitôt à l’église de Quinçai, en se mettant sous la discipline de S. Filbert, qui

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