‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 30 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

chapitre de Jumièges, en présence des religieux, à qui il promit de donner toute la satisfaction qu’ils voudroient exiger de lui.

Trois ans ou environ après, Hugues d’Amiens, archevêque de Rouen1, remit à l’abbaïe, sur la renonciation de Geoffroi, fils d’Osbert, la terre d’aumône de Hotot-l’Auvrai 2 et leurs mines de grain, moitié froment et moitié avoine, que Geoffroi prétendoit avoir droit de prendre sur cette église, dont le patronage et les dimes appartenoient aux religieux de Jumièges. Peu de tems après, l’abbé Guillaume tomba malade et mourut le dixième jour d’aoust 1142. Il fut enterré dans le chapitre, et l’on ordonna d’un commun consentement que tous les ans on célèbreroit son anniversaire solennel, en la fnanière prescrite dans le nécrologe pour les services de seconde classe.

EUSTACHE, TRENTE-CINQUIÈME ABBE (l’aN 1142).

Eustache, prieur et religieux de la maison, fut élu abbé la même an née, après une vacance de six semaines . Il étoit humble, doux et plein de charité, exact à tous

1 Ce pieux et savant, prélat qui eut, pendant son épiscopat, bien des constestations et des litiges à juger, et qui le fit toujours avec justice et charité, avait reçu de S. Bernard, à l’occasion de son sacre, une lettre où il lui recommandait la patience avec les Rouennais. <c Apud Rothomagenses opus est patientiâ » N11 Bernardi. epist. XXV (édit, de 1690.

2 Hautot-l’Auvray, cant. d’Ourville, arr. d’Yvetot (Seine-Inférieure).

les devoirs de l’observance, retiré, aimant le silence, appliqué constamment à l’oraison, même au milieu du travail, et fort intelligent dans les choses divines. C’est presque tout ce qui nous reste de la connoissance que nous devrions avoir des vertus et des actions de ce grand homme. Deux titres seuls nous font connoître son zèle et son application pour la conservation des privilèges et des biens de son abbaïe. Le premier est une bulle du pape Eugène III , pour la liberté des élections et la sauvegarde de ces biens, dont il fait ainsi le détail : 1° Dans l’archevêché de Rouen : la terre de Jumièges, où est située l’ abbaïe, avec l’église de Saint- Valentin et le hameau de Heurtauville ; le Mesnil, avec l’église de Saint-Filbert; Yainville, avec l’église de Saint-André et ses dépendances ; Duclair, avec l’église de Saint-Denis ; la moitié de Trubleville, et le droit sur l’église du même lieu (cette église, fondée sous le nom de Saint-Cucuphat, et que l’on appelloit la cure du Mouchel, a été détruite par succession de tems et réunie à celle de Saint-Paër-sur-Duclair, parce que le village de Saint-Paër s’étoit aggrandi insensiblement des débris du bourg de Trubleville L Mais, depuis cette réunion, la cure a toujours été partagée en deux portions, dont la première, exempte de déport, appartient à l’abbaïe); Norville,1 2 qui est une baronnie, avec

1 Cf. L abbé Tougard, Géogr. dudèp. de la Seine-Inférieure, arr . de Rouen, p. 309-310.

2 Seine-Inférieure, arr. du Havre, cant. de Lillebonne.

l’église de Saint-Martin; Trouville-la-Haule 1 , avec l’église delà Sainte-Vierge; Quilboeuf2, avec l’église sous l’invocation de la Mère de Dieu ; Wambourg, avec l’église de Saint-Aubin ; Guisiniers, avec l’église de Saint-Denis ; Genesville, avec l’église de Saint-Pierre , les dîmes, et tout ce qui en dépend; les églises de Saint- Vast3, de Hotot-l’Auvrai, avec la chapelle del’Emanville, qu’on dit être depuis longtemps unie à la cure, et qui subsistoit avec beaucoup de vraisemblance dans le hameau qu’on appelle aujourd’hui d’Edmonville ; les églises de Saint-Martin deFoleni ou F ouligni 4, de Saint- Martin de Tourville-sur-Seine 5, de Saint-Pierre de Goui, de Saint-Martin à D ruelle, de la Sainte-Trinité au Bos-Berenger, de Saint-Georges à Gros-Mesnil (ces trois dernières églises sont dans le territoire de Cotevrard, dont Druelle étoit le chef-lïeu 6. Dans la suite, le titre de la paroisse a été transféré à Saint-Nicolas de

1 Eure, arr. de Pout-Audemer, cant. de Quillebeuf.

2 Quillebeuf, port sur la Basse-Seine, chef-lieu de canton de l’arr. de Pont-Audemer (Eure).

3 Saint-Vaast-Dieppedalle, cant. d’Ourville, arr. d’Yvetot (Seine Inférieure). C’est de cette paroisse, et non de Hautot-l’Auvray, que dépend le hameau d’Emondeville ; nous ne croyons pas d’ailleurs que jamais l’eglise de Saint- Waast ait dépendu de Hautot-l’Auvray;

4 Cette paroisse, réunie à celle de Fresnoy et de Bailly-en-Campagne, forme aujourd’hui Fresnoy-Folny, cant. de Londinières, arr. de Neufchâtel (Seine-Inférieure).

5 Aujourd’hui Tourville- la- Rivière, cant. d’Elbeuf, arr. de Rouen (Seine-Inférieure).

6 Cf. Dom T. Du Plessis, Descrip. Géogr. de la Haute-Normandie, II8 part., p. 509. — Druelle s’appelle aujourd’hui Dreulles, d’après M. l’abbé Cochet, Répert. Archéol. de la Seine-In fèr ., col. 11, et M. l’abbé Tougard. Géogr. de la Seine-Infér., arr. de Dieppe , p. 85.

Cotevrard, le Bos-Berenger est devenu paroisse en titre, et Druelle a dégénéré en simple chapelle, comme étoit Gros-Mesnil. L’abbaïe de Jumièges présente à la cure de Cotevrard, à celle de Bos-Berenger et à la chapelle de Druelle, à cause d’un fief qu’elle possède à Cotevrard. La chapelle de Gros-Mesnil ne subsiste plus); la portion de Hauville ; Vieux-Port, avec la seigneurie, qui est un membre dépendant de la baronnie de Trouville-la- Haule; les églises de Saint-André de Rouen, de Saint- Martin-Du-Parc 1, de Saint-Martin de Maleville, et de Sainte-Croix du Landin 2. 2° Dans l’évêché d’Evreux, les églises et seigneuries du Pont-de-1’ Arche, de Joui, de Ganciel, du Rouvrai 3, de Saint-Pierre d’Antiu ou Longueville, de Saint-Marcel 3, de Saint-Etienne de Canteloup 4, de Gauville et dePuiseux 5. 3° Dans le diocèse de Séez, les seigneuries et églises d’Oisy, Vieux- Fumé, Coulonces et Dammarie. 4° Dans le diocèse de Lisieux : les seigneuries et église de Sainte-Marie de Vimoutiers et de Saint-Michel de Crouptes. 5° Dans le

1 Commune réunie en 1828 au Bec-Hellouin, cant. de Brionne, arr. de Bernay (Eure).

2 Le Landin, cant. de Routot, arr. de Pont-Audemer (Eure).

3Rouvray et Saint-Marcel, cant. de Vernon, arr. d’Evreux (Eure).

4 Aujourd’hui Saint-Etienne-sous-Bailleul , cant. de Gaillon, arr. de Louviers (Eure).

5 Piseux, cant. de Verneuil, arr. d’Evreux (Eure).

Le pouillé de l’abbé Saas (1728) défigure ces deux noms, en attribuant à l’abbaye de Jumièges, dans le « diocèse d’Evreux, les cures, « d’ Antis ou Longuille, Gantiel, Joüy, Rouveray, Pont-de-1’ Arche, les « Dens, Gavieulle , Pisieur. »

diocèse de Chartres; Verneuil1, avec l’église de Saint- Martin de Boaûe. 6°Dans l’évêché de Paris : lamoitiéde Ville-Juive2, et vingt hôtes ou vassaux à Ivry3. 7° Dans le diocèse de Beauvais : l’église de Saint-Pierre et de Saint-Léonard, avec ses dépendances, dans le territoire de Montaterre 4. 8° Dans le diocèse de Bayeux : l’église, terre et dime de Saint-Pierre-du-Manoir5, avec la dixième semaine de la coutume , et quelques terres et maisons à Bayeux. 9° En Angleterre : la plus grande partie de Tisle d’Elling, avec les églises et dimes de toute l’isle : (le pape ne fait mention que d’une partie de la seigneurie, parce que l’évêque de Winchester étoit revenu sur la cession qu’il en avoit faite sept ans auparavant, prétendant que l’abbé de Jumièges nelui.avoit pas païé les cents marcs d’argent qu’il lui avoit promis. L’affaire ne fut consommée que quelques temps après, par la décision de Théobald, archevêque de Cantorbéri, qui avoit assisté à l’accord fait entre les parties) (a); 1 0° Dans l’église de Salisburi, enWiltonie6 : les églises de Saint-Pierre de Wynterbournestoth et

(a) Cartul., c. 506.

1 Non pas Verneuil, dans l’Eure, mais Verneuil, cant. de Poissy, arr. de Versailles (Seine-et-Oise). - Cf. Louis Mellet, Dict. topogr. du dép. d' Eure-et-Loir , Introd., p. vu.

2 Villejuif, arr. de Sceaux (Seine).

3 Ivry-sur-Seine, canton de Villejuif.

4 Montataire, cant. de Creil, arr. de Senlis (Oise).

5 Le Manoir, cant. de Ryes, arr. de Bayeux (Calvados).

6 C’est-à-dire dans le comté de Wilt ou Wiltshire, dont Wilton était la capitale, avant la translation de son siège épiscopal à Salisbury. — Cf. La Martinière, Grand Dict. Géogr. et Crit.

de la Madeleine de Theutoire, en circonstances et dépendances.

Cette bulle est datée des ides d’avril, indiction dixième, l’an 1147, la troisième année du pontificat d’Eugène III, qui y souscrivit avec trois cardinaux et deux archevêques (a). Tous les biens de l’abbaïe n’y sont pas spécifiés, parcequ’elle n’en jouissoit pas paisiblement, et qu’on l’avoit même dépouillée d’une partie de ses anciennes possessions.

L’année suivante , l’abbé Eustache reprit le procèz intenté en 1129 contre les religieux de Saint-Vincent du Mans, au sujet des églises de Saint-Pierre de Courtgains et de Saint-Hilaire de Soonne, qu’il soutenoit être de l’ancien domaine de son abbaïe , sous les noms de Curtivahan et de Segia, mentionnés dans la charte de Charles-le-Chauve pour les partages des biens de l’abbaïe entre l’abbé Rodolfe et les religieux (b). Pour les y faire rentrer, il eut recours à la protection du pape, qui étoit encore à Reims, avec quelques évêques de France , d’Allemagne et d’Espagne, qu’il y avoit assemblés pour la tenue d’un concile contre les erreurs de Gilbert de la Forée. Mais le souverain Pontife ne crut pas devoir s’arrêter à la discussion de cette atfaire ; il nomma cependant deux commissnires pour en juger définitivement. Ces commissaires étoient Jules, cardinal-prêtre du titre de Saint-Marcel, et Jean, cardinaldiacre du titre de Saint-Adrien. On en vint donc

(i a ) Preuves , art. 2.

(b) Preuves , art. 5.

à un examen juridique, et, le cinquième jour d’avril 1148, les parties aïant été ouïes contradictoirement dans le chapitre de Reims, leurs titres examinés et les témoins entendus, la contestation fut décidée en faveur des moines de Saint-Vincent, par une sentence ( a ) dont la justice ne paroît pas à quiconque a entre les mains la charte de Charles-le-Chauve. On a d’ailleurs des preuves que l’abbé de Saint-Vincent se servit de la voie de la prescription (b) .

Quoique nous n’aions pas d’autre connoissance de ce qui regarde l’abbé Eustache en particulier, il est néanmoins à présumer qu’il n’eut pas moins de part dans tout ce qui se passa à Jumièges depuis cette année 1148 jusqu’à l’an 1154, qui fut le dernier de sa vie, qu’il n’avoit eu dans ce que nous venons de rapporter. Aussi ne ferons-nous pas difficulté de lui faire honneur de la donation de la chapelle et des dimes de Saint-Martin du Trait (c), par Simon, comte d’Evreux, et Mathilde, son épouse, à condition de la faire desservir par le chapelain de Saint-Nicolas ; sauf la dignité de l’église d’Yainville, où les habita ns des deux hameaux de Saint- Martin et de Saint-Nicolas doivent recevoir les sacrements et assister à l’office les jours de Pâques, Noël, S. André 1 et Toussaint, voulant que ces deux chapelles

(a) Monum. Mart.yt. I, p. 659 et 804.

(b) Vie des évêques du Mans, par D. Jean Bonddnnet, p. 459.

(c) Gartul., c. 309.

1 Patron d'Yainville.

ne formassent qu’un seul titre de bénéfice, sous le nom de succursale ou annexe d’Yainville.

Nous sommes portés à croire que la charte de Simon est de l’an 1150, à l’occasion du présent que Richard de Morville fit cette année à l’abbaïe de sa terre du Boishalduc, près de Norville, sous le bon plaisir du comte, dont elle relevoit. Au reste nous ne prétendons point faire passer nos conjectures pour des décisions; nous disons seulement ce que nous pensons, et ce qui nous paroît plus vraisemblable. Quoi qu’il en soit, la chapelle de Saint-Martin, qui, comme nous l’avons remarqué, ne formoit alors qu’un seul titre avec celle de Saint-Nicolas, ne subsiste plus, et celle-cy, de succursale d’Yainville, estpresque devenue la principale église, depuis que les curés, y faisant leur résidence, obtinrent de l’abbaïe, le 23 novembre 151 2 S la permission d’avoir des fonts baptismaux et un cimetière, de sorte que, depuis ce tems-là, la cure a toujours porté sur les pouillés de l’archevêché de Rouen le nom du Trait-Yain ville, comme si Yainville n’étoit plus que l’annexe du Trait. Mais ce n’est point icy le lieu d’entrer dans cette discussion.

Voicy un autre bienfait d’un de nos rois de France, durant le gouvernement d’Eustache, dont la date est plus certaine. Louis VII, aiant fait casser son mariage avec Eléonore, fille de Guillaume IX, duc d’Acquitaine, sous prétexte de parenté, mais dans le fond à cause de

i Du Plessis dit : 1614; Descr. Géogr.de la Hante-Norm Ire part, p. 711.

la mauvaise conduite de cette princesse 1 , Henri II, duc de Normandie et depuis roy d’Angleterre, plus avide de biens que d’honneur, épousa Eléonore, et joignit, parce mariage, les provinces de Guienne, de Poitou et de Saintonge à celles qu il possedoit en France, ce qui le rendit aussi puissant dans le roiaume que le roi même. Louis VII en eut de la jalousie, et se brouilla dès lors avec Henri . Il commença ses hostilités par la prise de Neufchâtel-en-Lions ; puis, tournant ses armes du côté de Vernon, qu’il se proposoit de surprendre, il en brûla le faubourg et le village de Longueville, où les moines de Jumièges av oient un prieuré, que les François réduisirent en cendres.

Le roi en fut affligé et prit la résolution de leur faire du bien dès que l’occasion s’en présenteroit. Les religieux la lui fournirent dès la même année ; car, comme ils ne jouissoient pas paisiblement de quarante arpens de bois, que Louis-le-Gros, son père, leur avoit donnés à Genesville, ils lui portèrent leurs plaintes, et en obtinrent la confirmation, dans une assemblée tenue à Paris, la seizième année de son règne, 1152 ; et même, pour réparer en quelque sorte le dommage qu’ils avoient souffert à Longueville, le roy leur accorda vingt autres arpens de bois et de terre

1 Louis VII ayant déclaré au pape qu’Eléonore était sa parente au degré prohibé, réunit un concile à Beaugency (1152), où les evêques, après avoir pris connaissance des documents de la cause, prononcèrent Pan— nulation du mariage. Ils se fondèrent sur la parenté, qui fut attestée juridiquement, et non sur les désordres de la reine, qui ne pouvaient être invoqués comme empêchement dirimant.

adjacents (a), dont les païsans de Genesville s’étoient saisis, parce qu’ils n’étoient pas compris dans la donation des quarante premiers, faite par Louis-le-Gros.

Eustache mourut deux ans après, suivant la chronique de Robert du Mont, et fut enterré dans le chapitre 1 . Le nécrologe en fait mention au 17 de décembre, qui fut sans doute le jour de sa mort.

PIERRE 1er, TRENTE-SIXIÈME ABBE (l’aN 1155).

Le siège abbatial fut rempli par un étranger, connu sous le nom de Pierre de Cluni, où il avoit fait profession. Son arrivée à Jumièges causa un soulèvement intérieur presque universel. Il fat cependant reçu sans opposition, parce qu’il usa de prudence. Il paroit que les commencements de son gouvernement furent assez paisibles, et nous trouvons, dès la première année, une restitution faite entre ses mains d’une terre à Trouville, par Raoul de S. Vandrille (è), moiennant une somme de quinze livres, restant de quatre marcs

(a) Cartul., c. 55.

(b) Archives.

1 La tombe de l’abbé Eustache (Ustacii) a été dessinée par les soins de Gaignières, et ce dessin est conservé dans la Bibl. d'Oxford, Coll. Gaign., tom. V, fol. 44.

« Jacet in capitulo ante sedem prioris superius », dit l’Obituaire. Rec. des Histor., XXIII, 422 J.

d. argent, quo 1 abbé Guillaume avoit promis à son père pour rentrer dans la possession de cette terre. La charte de Raoul n’est pas la seule où il soit parlé de Pierre de Cluni ; avant que la guerre fut ouverte entre lui et quelques-uns de ses religieux, nous voions encore qu’un nommé Lucas, fils de Guillaume de Trouville, lui rendit, et à la communauté de Jumièges, une partie des dîmes que ses auteurs avoient injustement usurpées sur l’abbaïe (a), tant à Tourville 1 qu’aux Autieux 2 et à Gruchet 3 ; à condition qu’on lui paieroit 17 1. 10 s., monnoie de Rouen, et que, s’il vouloit embraser l’état monastique, on le recevroit sans autre dot qu’une moitié de ses effets mobiliers et immobiliers. L’acte est de l’an 1 156, et fut dressé en présence de Raoul de Cauteterre, qui paia la somme stipulée pour les religieux.

Le pape Adrien IVconfirmaces privilèges et revenus de son abbaïe4 par une bulle de la même année (b), et Hugues d’Amiens lui fit restituer les deux parts de toutes les dîmes dans la paroisse de Notre-Dame de Varengeville- la -Chaussée (c)5, dont le patronage

(a) Archives.

(a) Archives.

(b) Cartul., c. 283.

1 Probablement il faut lire Trouville (la-Haule).

2 Ce nom est très commun et nous manquons des éléments nécessaires pour déterminer le lieu auquel il s’applique.

3 Fief et chapelle à Pont-Authou. — Diot. topogr. de l’Eure, p. 105.

^ Il faut entendre sans doute : de V abbaye de Pierre de Cluny .

5 L’une des deux paroisses dont fut formé Saint-Pierre-de-Varengeville, comme nous l’avons dit plus haut.

appartenoit encore à l’abbaïe de Jumièges en 1526, à cause d’un fief qu’elle possède au même lieu.

Ces précautions de Pierre de Cluni, pour la conservation des biens de son abbaïe, n’empêchèrent pas le comte de Dreux, Robert, premierdu nom, fils de Louisle-Gros et frère de Louis VII, de s’emparer de la terre de Bu1, à deux lieues de Dreux, sur les confins de la Normandie, et d’y bâtir un château pour la sûreté du païs, en cas de guerre contre les Anglois, qui tenoient encore la province sous la conduite de Henri II, couronné roy d’Angleterre, à Westminster, par Théobald, archevêque de Cantorbéri, en présence de tous les prélats et de tous les barons du royaume, le 20 décembre 1154. L’abbé et les religieux de Jumièges eurent d’autant plus de peine à se résoudre à perdre cette seigneurie, qu’elle étoit de leur ancien domaine, et que les papes Eugène III et Adrien IV venoient de la confirmer par leurs bulles de l’an 1147 et 1156. Ils se plaignirent donc au pape Adrien IV, qui donna commission à Robert, évêque de Chartres, de leur faire justice au nom du saint siège. L’évêque alla trouver le comte de Dreux et parvint enfin à faire un accommodement, qu’il dressa lui-même du consentement des parties, en la manière suivante : 1° Que les religieux auront dans leur dépendance le côté de la seigneurie de Bu, qui se trouve séparée du château nouvellement construit par le che-

1 Canton d’Anet, arr. de Dreux (Eure-et-Loir).

Les religieux de Jumièges n’y possédaient pas seulement des terres, mais un prieuré où plusieurs d’entre eux résidaient habituellement; il en sera parlé plus loin.

min de Dreux tendant au Coudrai-Henri1 ; 2° que tous leurs vassaux seront francs, quittes et exempts de tous droits coutumiers, tels qu’ils puissent être ; et que, si quelqu’un d’eux, venant à frapper, ou même à tuer un des sujets du comte, peut se retirer en deçà du chemin sur leur territoire, qui que ce soit ne pourra le poursuivre ni l’arrêter au delà, mais qu’il en sera fait justice par les officiers du.prieur; 3° qu’à l’égard du petit bois qui se trouve du côté des religieux, ni eux, ni ledit seigneur comte, ni leurs vassaux, nepourront le couper, mais qu’il sera conservé commun pour les réparations de l’enceinte du village et du château ; 4° qu’à l’égard de la partie du territoire qui est au delà du chemin du Coudrai, où est situé le château, elle appartiendra audit seigneur comte, à la réserve des églises et de l’hôpital, ou Maladrerie, qui demeureront aux religieux ; 5° que les dits religieux percevront la dixième semaine de tous les droits de marché et des fours à bans 2, ainsi que le dit seigneur comte perçoit les neuf autres semaines, avec la dixme des fruits, des cens et générallement de tous les droits et rentes qui lui appartiennent ou qui pourront lui appartenir, et à ses héritiers, dans toute l’étendue de la seigneurie du château de Bu; 6° que les

1 Deux communes d'Eure-et-Loir portent encore aujourd’hui le nom de Coudray : Le Coudray, proprement dit, cant. et arr. de Chartres, dont il nous paraît être ici question, et le Coudray-au-Perche, cant. d’Authon, arr. de Nogent-le-Rotrou. Le Dictionnaire topographique d’Eure-et- Loir (p. 53) n’offre pas moins de quatorze lieux dits du même nom, mais l’affixe Henri n’est joint à aucun d’eux.

2 Expression qui correspond à celle plus usitée de four banal.

droits à percevoir sur les légumes, porreaux, oignons, et généralement sur toutes les espèces d’herbes qui se vendent pour la bouche, appartiendront aussi aux religieux, mais qu’à l’égard des droits de la foire Saint- Léger, ils seront partagés également entre les parties ; 7° que les religieux et leurs vassaux pourront, sous la garantie et protection du dit seigneur comte, prendre dans la forêt de Bu tout le bois à chauffer et à bâtir qui leur sera nécessaire, et que, s’ils viennent à souffrir quelque trouble ou empêchement, il prendra leur fait et cause, comme il le pourroit faire en faveur d’un de ses vassaux ; 8° que toutes les terres pâturables des deux côtés, tant qu’elles subsisteront en nature de pâturage, seront communes aux vassaux des religieux et du comte ; 9° que toutes les terres qui composent la seigneurie de Bu seront mesurées au cordeau, et partagées, moitié par moitié, entre les parties, en sorte néanmoins qu’une pièce de terre, qui, avant ce partage, auroit été défrichée et distraite de la forêt, demeurera au fermier qui l’auroitfait essarter, en pavant le champart à celui des deux seigneurs dans le lot duquel elle tombera ; 10° que, tant que les religieux voudront envoyer leurs vassaux au moulin des Ormeaux 1, appartenant au dit seigneur comte, ils percevront la dixième semaine du revenu du moulin , tant en grains qu’en argent, mais que, dans le cas de défense de leur part, ils ne pourront

1 Le Dictionn. Topograp. d’Eure-et-Loir ne cite aucun moulin, mais seulement un écart de la commune de Nogent-le-Rotrou qui porte le nom des Ormeaux. *

rien prétendre au droit de cette dixième semaine ; 1 1° qu’ils ne payeront aucune mouture des grains qu’ils feront moudre pour eux et leur domestique; 12° que les religieux percevront la dime où le comte lève le champart; 13° que le prévôt de Bu, dans le troisième jour qu’il aura obtenu la prévôté, prêtera serment de fidélité au prieur du lieu, et jurera une exacte et inviolable observation des droits des religieux de Jumièges, au sujet des droits sus-mentionnés, ainsi et de la manière que le tout est déclaré dans le présent acte, et qu’il n’empêchera, en quelque façon que ce puisse être, qu’ils n’en jouissent pleinement ; 14° que le dit seigneur comte, ou tout autre de ses hoirs qui possédera la seigneurie de Bu-le-Château, paiera tous les ans, entre les mains du prieur de Bu, par forme d’hommage et pour reconnoitre que le château est situé dans la dépendance de Jumièges, dix livres de cire, dont le prieur fera faire un cierge, qu’il enverra à l’abbaïe, pour y être allumé et y brûler en l’honneur des apôtres S. Pierre et S. Paul, aujourdeleur fête; 15° qu’en reconnoissance de ce bienfait et d’autres cy devant accordés, ou qui pouroient l’être dans la suite, les religieux célébreront tous les ans l’anniversaire du dit seigneur comte, celui d’Agnès de Braine, son épouse, et ceux de ses hoirs, à qui la seigneurie pouroit appartenir après eux (a). Cette transaction est de l’an 1158, et fut confirmée la même année par le comte Robert et par le roy son frère, qui, pour donner une nouvelle marque de bienveillance aux

(a) Preuves , art. 24. — Neust . pi a et Sainte Marth.

religieux de Jumièges, prit en sa protection ce qui leur restoit de la terre de Bu, afin d’obvier aux nouvelles entreprises du comte ou de ses héritiers.

Vers le même temps, on vit éclater à Jumièges les dissensions domestiques dont les premiers soulèvements, causés à l’arrivée de l’abbé Pierre de Cluni, avoient été comme les avant-coureurs. Le mal étoit augmenté jusqu’au point que plusieurs de ses religieux écrivirent contre lui au pape Adrien, l’accusant de divers crimes, pour lesquels ils demandoient sa déposition. Mais le souverain Pontife n’eût garde de se laisser prévenir par leur clameur, ni de leur accorder ce qu’ils souhaitoient si passionnément, avant d’être mieux informé. Pour y réussir, il renvoia l’affaire à Arnould, évêque de Lisieux 1, avec ordre de faire approcher les parties, et de lui faire son rapport. L’évêque, malgré sa répugnance, accepta la commission; mais, comme il n’ étoit pas moins habile que désintéressé, il ne jugea pas à propos de contraindre les moines à venir chez lui faire leurs dépositions, persuadé qu’il trouveroit plus de lumières sur les lieux, et qu’il feroit luimême le voiage avec moins de frais et de dépenses

1 Arnould, ou Arnulphe, était un évéque fort instruit, et qui avait une grande expérience des hommes et des choses. Il a laissé plusieurs ouvrages qui ont été imprimés. (Ses œuvres ont été reproduites par M. l’abbé Migne, au tome CCI de sa Patrolcgie latine). Pendant les quarante ans qu’il gouverna l’église de Lisieux, il a été chargé de négociations importantes, soit en France, soit en Angleterre, et fut un des légats du pape Eugène III à la deuxième croisade. S. Bernard a fait dans une de ses lettres (Ep. 63) un éloge mérité de ce savant et zélé prélat.

qu’une communauté entière, qu’on disoit être dans la plus extrême indigence. Il arriva à Jumièges au commencement de l’année 1159, publia les lettres du pape, et reçut le même jour les dépositions de seize religieux contreleur abbé. Les accusations étoient graves, et elles furent poursuivies vivement. Cependant, comme les témoins ne se trouvoient pas d’accord sur les mêmes faits, et que sept d’entre eux étoient fort jeunes, la présomption fut pour l’accusé, et l’évêque le déclara absous, sur le témoignage de trois abbés et de trois religieux, d’une probité reconnue par les accusateurs mêmes, qui, ne voulant pas passer pour des calomniateurs, appelèrent de la sentence. Mais leur appellation demeura sans effet, par la mort du pape Adrien, arrivée à Amagnie ’, le premier jour de septembre de la même année 1159. Si nous en croions l’évêque de Lisieux, dans la lettre qu’il écrivit au saint Père pour lui rendre compte de sa commission, l’abbaïede Jumièges, autrefois respectable à toute la terre, étoit tombée dans un tel désordre, pour le spirituel et le temporel, qu’à la réserve de trois ou quatre moines, qui tenoient ferme pour la régularité, il n’j avoit pas d’apparence quelle pût jamais se relever, ni qu’on vît rétablir la paix entre le chef et les membres (a).

Le mal n’étoit cependant pas venu au point qu’il n’y eût plus d’espérance de l’arrêter, et le souverain arbitre des coeurs fit bien voir, dans la conduite pleine demisé-

(a) Arnulph. epist. 9, t. XIÏ. — Bibliot. patr., part, n, p. 461.

1 Anagni.

ricorde quil tint à l’égard des religieux de Jumièges, où Arnould reconnoît qu’il y en avoit encore trois ou quatre qui ne s’étoient point embarassés dans cette affaire, que les pensées des hommes sont souvent bien différentes des siennes, et qu’il n’y a point de plaies si profondes qu’il ne puisse guérir par sa grâce. Il ne fut pas longtems à faire connoitre cette conduite si admirable et divine, dont il avoit caché le secret à Arnould, si toutefois ce prélat n’ avoit pas des raisons assez fortes pour espérer le rétablissement de la paix dans une communauté de près de soixante religieux, où l’on doit supposer qu’il y en avoit au moins quarante qui vivoient dans une parfaite intelligence, puisque, de son propre aveu, dans l’interrogatoire qu’il leur fit prester, il ne s’en trouva que seize entièrement déclarés contre l’abbé. Quoiqu’il en soit, le moment arriva où Dieu permit que les plus déterminés à poursuivre sa déposition, voiant l’église agitée par le schisme de deux papes 1 , et le jugement de leur appel différé pour quelque temps, à cause de 1 irrésolution duroy d’Angleterre dans le choix de l’obédience, furent les premiers à rechercher la paix. Elle fut ménagée par ceux de leurs frères qui étoient demeurés dans la neutralité, et, par un effet delà grâce divine, la réconciliation fut si sincère et si heureuse-

1 Alexandre III et Victor III, auquel l’empereur d’Allemagne avait à peu près seul adhéré et qui eut pour successeurs les antipapes Pascal III, Calixte III et Innocent III ; le schisme, commencé en 1159, ne finit qu’en 1177, par l’emprisonnement d'innocent, auquel Alexandae III survécut encore quatre ans (1181).

ment consommée, qu’on ne vit jamais paroître le moindre ressentiment. C’étoit environ le mois de février

Quelques personnes du dehors , charmées d’une réunion si peu attendue, les assistèrent de leurs facultés pour réparer le prieuré de Longueville, qu’on avoit abandonné depuis huit ans. Deux ans après, Odeline de Cramesi leur donna, pour la nourriture et entretien de leurs confrères qui desservoient le prieuré de Saint- Pierre et de Saint-Léonard de Montaterre, en Beauvaisis, la troisième partie du moulin de Leurel (a); et, afin de rendre sa donation autentique et permanente, elle la fit confirmer par Raoul, comte de Clermont, qui y ajouta dans la suite les deux autres parts dont il jouissoit, avec l’isle de la Comtesse, et toute la peche dans la rivière, depuis la pointe de l’isle jusqu’à leur moulin. Il confirma aussi la donation, que Gautier de Clermont, son frère, leur avoit faite, de sa dîme de Montaterre et de Cressy, tant en grains qu’en vin. La charte est du 7 juin 1162 (b).

L'an 1163. — Alexandre III étoit alors reconnu en France et en Angleterre pour pape légitime, et c étoit en effet le bon parti. L’abbé Pierre et les religieux lui écrivirent en commun, pour le reconnoitre aussi, et ils le prièrent en même tems de confirmer les privilèges et les revenus de leur abbaïe, afin d’obvier aux contestations et aux entreprises qu’on ne faisoit que trop

(a) Charte origin. — Cartul. , c. 3 et 4.

(b) Ex autographe). — Cartul., c. 5.

souvent contre les droits et les biens de leur église. Mais le pape étoit déjà sorti de Rome pour se retirer en France, l’asile ordinaire des souverains pontifes persécutés, lorsque leur lettre y arriva. Nous ne sçavons en quel lieu Alexandre la reçut, mais il est certain qu’il leur accorda leur demande, par une bulle datée de Bourges, le 4e jour d’aoust 1163, indiction 11, la quatrième année de son pontificat. Elle est conçue dans les mêmes termes que les précédentes, et ne diffère qu’en ce que le pape y ajoute la confirmation des anciens usages et coutumes de l’abbaïe, et des biens qui lui avoient été donnés ou restitués depuis la bulle d’Eugène III, ou qui n’y avoient pas été emploiés. Voici leurs noms : la chapelle de Saint-Martin du Trait, avec les dîmes; une partie de Saint-Martin-d’Epinai-sur- Duclair; l’église et dîme de Notre-Dame de Varengeville ; la terre d’Emondeville, dans Hautot-l’Auvrai ; un trait de dîme dansVinemerville1, dans Bourville2, et Bretteville ; trois maisons dans la paroisse de Saint- André de Rouen, avec le petit bois hors du fauxbourg la tour d’Alvérède, avec les maisons qui en dépendent; les prés d’Emendreville 3 ; la chapelle de la Bucaille4, à Guisiniers; un hospice à Hannesis, avec une portion de

1 Canton de Valmont, arrondissement d’Yvetot (Seine-Inférieure).

2 Canton de Fontaine-le-Dun, arrondissement d’Yvetot (Seine-Inférieure).

3 Aujourd’hui Saint-Sever, près Rouen.

4 La Bucaille formait à Hennesisun quart de fief relevant du fief de la Bucaille, aujourd'hui hameau de Guisiniers, de Blosse ville. Dictionn. Topograp. de l’Eure, vT Bucaille.

dîme audit lieu et au Bos-Roger ; un moulin à Caudebec, et un à Lillebonne ; le fief et terre de Hauville; la dîme de Flancourt ; une partie de la dîme d’Epreville 1 et de Pont-Autou avec un fief et une place de moulin ; un moulin à Cor neville; l’église deDans, qui est une succursale du Pont-de-P Arche ; un moulin sur la rivière d’Iton; la troisième partie des dîmes de Saint-Just2 ; une terre à Varavilleet à Gerouville, proche Coulonces, avec le Mesnil- Renouard; l’église de là Luzerne, avec un moulin ; un vignoble à Vaux 3 et à Villers-Saint-Paul ; les donations de Raoul et Gautier de Clermont ; quatorze sommes de sel au village de Leure4, vers l’embouchure de la Seine; seize septiers à Dive; et la seigneurie de Bu, avec les églises de Notre-Dame et de Saint- Léger, la dixième semaine dans les moulins des Or- . meaux, et la dîme sur toutes les terres de Bu appartenant au comte de Dreux (a) .

A quelque temps de là, deux gentilshommes du Vexinfrançois, nommés Pierre d’Herbeville et Hugues Brotin, s’emparèrent par violence, l’un de la dîme de Saint-Martin-de-Boafle , et l’autre des bois de Genesville, dépendants de l’abbaïe. On plaida longtems devant les tribunaux les plus proches, et Pierre d’Herbeville fut le premier condamné à la resti-

( a ) Preuves, art. 25.

1 Epreville-en-Rouraois, canton de Bourgtheroulde.

2 Plus probablement Saint-Just de Longueville ou. lês-Vernon, canton de Yernon.

3 Vaux-sur-Eure, canton de Pacy.

4 Aujourd'hui section du Hâvre (Seine-Inférieure).

tution. Il se soumit de bonne grâce à la sentence, et voulut même, pour la rendre plus authentique, qu’elle fut confirmée par Louis VII, en présence duquel il. renonça de nouveau à toutes ses prétentions (a) . La charte est datée de Paris, l’an 1168, et signée de Thibaud, comte de Blois et de Champagne, et de Hugues, évêque de Soissons. L’abbé de Jumièges, qui avoit fait levoiage de Paris, malgré son grand âge, profita de cette occasion pour terminer le différent qui duroit depuis plusieurs années entre lui et Hugues Brotin, au sujet des bois de Genesville. Le roy donna commission à Renould de Beaumont de se transporter sur les lieux pour examiner cette affaire, et de mettre des bornes entre les héritages contestés, lorsqu’il auroit connu plus sûrement le, droit des parties. Trente témoins furent entendus, et les bornes placées par son ordre, suivant leurs dispositions, en présence de Hugues Brotin et de l’abbé Pierre de Cluni. Les parties se retirèrent ensuite vers le roy, qui ratifia ce qu1 avoit fait le commissaire nommé de sa part, par uife charte de l’an 1169, à laquelle Hugues Brotin se soumit, moiennant trente six livres parisis, que l’abbé lui donna par forme de dédommagement (b).

Pierre de Cluni ne survécut que peu de temps à cet accommodement ( c ). Il mourut le 20 juin de la même année, selon le nécrologe, où son anniver-

( a ) Gartul c. 53,

(b) Cartul., c. 16.

(c) Ghron. Norm., édit, in Bïblioth. Labeana, t. I.

saire est marqué de seconde classe. C’est donc à tort que la chronique du Bec a mis sa mort en 1 166. Il fut enterré dans le chapitre, où l’on voit encore sa tombe en petits carreaux figurés *, au-dessous de la chaire abbatiale.

ROGER Ier, TRENTE-SEPTIÈME ABBE (l’âN 1162).

Roger, premier du nom, fut élevé, par le suffrage de tous les frères, à la dignité d’abbé de Jumièges, après le décez de Pierre de Cluni. Il étoit moine du Bec, et s’y distinguoit par l’exercice constant de toutes les vertus du cloître, lorsqu’il apprit son élection. Cette nouvelle ne lui enfla pas le cœur ; il n’en parut pas même touché, parce qu’étant résolu de persévérer jusqu’à la fin dans l’état de simple religieux, il crut qu’il auroit assez de force pour soutenir cette épreuve* ou que ses confrères du Bec le fortifieroient contre la tentation, s’il manquoit de courage pour y résister. Mais il étoit choisi de Dieu ; et lorsqu’il vint à leur proposer son dessein, bien loin de les trouver disposés à entrer dans ses vues, ils n’écoutèrent pas même ses remontrances, persuadés que c’étoit sa vocation, et qu’il rempliroit dignement les fonctions d’une charge à laquelle il étoit visible que Dieu le destinoit. Il s’en falloit bien que Roger ne pensât comme eux sur

1 Le dessin s’en conserve à Oxford, collect. Gaigniéres, t. V, fol. 43.

sa capacité et sur les desseins de la providence en cette rencontre. Plein d’une juste défiance de lui-même, et toujours intérieurement convaincu que Dieu vouloit l’éprouver, il s’excusa longtems, et ne put jamais se résoudre à donner son consentement qu’ après un ordre exprès de son abbe. Il prit aussitôt la route de Rouen, pour se faire bénir par l’archevêque Rotrou, et, pendant la cérémonie, les députés de Jumièges, qui ne l’avoient point quitté depuis qu’ils lui avoient été porter l’acte capitulaire de son élection, écrivirent au prieur et à la communauté pour leur annoncer son arrivée. Il fut reçu sous la grande porte de l’église, par tous les religieux en chapes, au son des cloches et avec des marques de distinction qui calmèrent un peu ses inquiétudes, car il craignoit toujours que l’esprit de discorde ne fut pas parfaitement éteint parmi eux. On le conduisit ensuite à l’autel et dans tous les lieux dont il devoit prendre possession. L’entrevue qui suivit fut telle que les préliminaires lui avoient donné lieu d espérer. Les religieux se jetèrent à son cou, et, de sa part, il les embrassa avec les témoignages de la plus tendre amitié et de la plus vive reconnoissance.

Mais la grande affaire, et celle quil’inquiétoit davantage, étoit la régularité, dont il n’avoit encore pu juger par lui-même. lise mit le lendemain à leur tete, et il essaïa de les prévenir dans tous les exercices ; mais presque tous firent de même, et, en moins de quinze jours, il eut la joie de reconnoître que ses inquiétudes étoient sans fondement, et que la règle de S. Benoît étoit

observée à Jumièges avec la même fidélité qu’au Bec. En effet, l’abstinence, le jeûne, la retraite, le silence, la fuite des séculiers, le travail des mains, les lectures de piété, l’oraison, l’office divin, et généralement tous les exercices prescrits par la règle, étoient en honneur à l’arrivée de Roger, et nous ne lisons nulle part qu’il ait eu besoin d’autres exhortations que son exemple pour conserver toutes ces pratiques. Cependant la chronique du Bec le loue fort d’avoir procuré de grands avantages spirituels et temporels à l’abbaïe ; ce qui semble insinuer qu’il y auroit fait quelque réforme et corrigé quelques abus. Au reste, le bon exemple qu’il donna jusqu’à la fin à ses religieux n’aïant pas peu contribué à maintenir l’exacte discipline qu’il trouvoit établie, suffit pour avoir donné lieu à l’éloge qu’elle en fait, et qu’elle couronne d’une gloire plus solide, en nous apprenant que Roger étoit chéri de Dieu, des rois, et des plus grands personnages du royaume. Sans doute qu’il ne P étoit pas moins de ses frères, auxquels il ne cessa de chercher à se rendre utile pendant son gouvernement.

Le premier acte qu’on rapporte de lui pour le temporel, est un accord fait, en 1170, en présence de Rotrou, archevêque de Rouen, avec un clerc, nommé Raoul, que la communauté avoit pourvu de l’église de Quilleboeuf. Raoul s’oblige à païer dix livres de rente à l’abbé et aux religieux, et, par le même acte, les religieux font remise pendant, cinq ans, de soixante sols, monnoie d’Angers, pour l’aider à continuer ses

études et se faire ordonner prêtre (a). La même année, Roger porta ses plaintes au roy Henry contre les pêcheurs de Quilleboeuf, qui disposoient à leur gré du gros poisson de la Seine, sous prétexte (pi il appar— tenoit au prince. Ses remontrances eurent leur effet ; Henry ^ roi d’Angleterre et duc de Normandie, déclara, par une charte datée de Westminster, où il étoit alors pour le couronnement de son fils, (pu il ne piétendoit rien sur la pêche de Quilleboeuf.1 Il ordonna même à Gilbert de l’Aigle et à Guillaume de Tancarville de faire justice à l’abbé du dommage pu il avoit souffert, et promit de leur en tenir compte à son retour en Normandie (6). Quelque tems apres, 1 abbe Roger céda aux chanoines réguliers du Bourgachart une place de moulin au Pont-Autou, avec le droit de mouture sur les vassaux de l’abbaïe, et le passage franc au port de Jumièges, pour eux et ceux de leurs domestiques qui les accompagneroient, à condition de lui paier, au mois de mars et d’octobre, cent sols de redevance, et d’être soumis pour le spirituel à l’archevêque de Rouen et à ses successeurs (c). Hugues d’Amiens, prédécesseur de l’archevêque dont il est ici question2, ne les avoit soumis qu’à la visite et à la correction des prieurs de Saint-Jean-de-Falaise, d’où ils avoient été tirés vers

(a) Gartul., c. 213.

(b) Gartul., c. 214.

(c) Ibid., c. 186.

1 Cf. de Beaurepaire, de la Vicomté de l'Eau, p. 170.

2 C’est-à-dire de Rotrou (1165-1184).

l’an 1142. Roger accorda le même droit de mouture sur les vassaux du fief de Hauville, dépendant de son abbaïe, à Robert de Bonnebos et à ses hoirs, moïennant une rente de cent sols aux jours de Noël et de Saint- Jean-Baptiste; mais il réserva le jugement de tous les procès à raison de forfaitures, au bailli de la Cour-h Abbé (a), c’est-à-dire au juge établi par la communauté même sur son fief de Hauville.

Pendant que Roger travaillât ainsi au bien de son abbaïe ,* Richard de Canville en augmenta le revenu, par la donation qu’il lui fit de la tierce partie des dîmes de Hautot-l’Auvrai (6), dont ses auteurs avoient déjà donné les deux parts, avec le patronage, au monastère. La charte est de l’an 1171 (c).

L’année suivante (1172), Guillaume, archevêque de Sens et légat du Saint-Siège, confirma aux religieux de Jumièges le droit de présentation aux églises de Notre-Dame de Bu, de Saint-Martinde-Boafle, et de Saint-Martin du Vieux -Verneuil, qu’on vouloit leur contester. Rotrou, archevêque de Rouen (d), ratifia aussi, vers le même temps, les donations et restitutions . qu’on leur fit de la troisième partie des dîmes d’Epinay-sur-Duclair, de l’église de Croix-Mare, par Guillaume de Vate ville, et de vingt-deux mines d’avoines au même lieu ; avec tout

(a) Ibid., c. 187 et Archives.

(b) Preuves, art. 26.

(c) Curtul., c. 136.

(d) Ibid., c. 330, 383, 385 et 153.

ce qu’ils possédoient à Oisy, Yieuxfumé, Coulonces et Dammarie, au diocèse de Séez.

Depuis le mariage de Henry II, roi d’Angleterre et duc de Normandie, avec Eléonore d’Aquitaine, répudiée par Louis-le- Jeune , roy de France, la guerre n’avoit guères été interrompue entre les deux rois que par des treves et des traités de peu de durée. Mais elle devint plus funeste que jamais par la révolte d es fils d e Henri , qui ne craignirent pas de s’ élev er contre leur père, par les conseils du roy deFrance. Guillaume, roy d’Ecosse, et les comtes de Flandres, de Boulogne et de Champagne, entrèrent dans leurs intérêts, et la guerre dura depuis la fin de l’année 1172 jusqu au commencement de l’automne de l’an 1174, que les trois fils de Henri, aïant été obligés d’abandonner le siège de Rouen à l’arrivée de leur père, firent la paix avec lui, et rentrèrent en grâce, dans une conférence tenue à Gisors le dernier jour de septembre. Ainsi la paix fut rétablie dans tous les états de Henri, mais après un dégât presque général de toute la province de Normandie, et en particulier des plus belles fermes de l’abbaïe de Jumièges.

Ce fut à peu près en ce tems là , c’est-à-dire en 1174, lorsque le roy Henri étoit encore à Rouen, que l’abbé Roger eut l’avantage de lui faire les premières félicitations de sa victoire et de la soumission de ses enfants, qui fut suivie immédiatement de la paix avec la France. Le roy reçut ses compliments avec beaucoup de bonté, et voulut traiter avec lui du

dommage que son monastère avoit souffert durant la guerre ; mais Roger se contenta de ses dispositions et ne lui demanda que la confirmation des biens de son abbaïe, avec le droit de franchise dans tous les ports de sa dépendance (a), ce qui lui fut accordé par une charte à laquelle nous renvoions le lecteur curieux de voir d’un coup d’oeil les revenus de Jumièges, tant en Angleterre qu’en Normandie (b). Roger, au comble de ses vœux, et plein de reconnoissance pour le roy, sedisposoit à retourner à son monastère ; mais le cellerier de la maison vint lui apporter la nouvelle que leurs vins étoient arrêtés à Mantes par les officiers de Louis VII, qui prétendoient exiger d’eux, comme des autres1, certains droits de passage qu’ils n’avoient jamais paies. L’abbé, sans perdre de temps, se rendit à Paris, pour se plaindre au roy de l’exaction de ses officiers. Ils l’avoient déjà prévenu ; mais le roy, qui considéroit l’abbé de Jumièges, ne l’écouta pas moins favorablement, et, ayant pris le serment de cinq des plus qualifiés et des plus anciens bourgeois de Mantes, il lui fit remise de tous les droits que ses officiers pouvoient prétendre, avec défense à eux de rien exiger à l’avenir pour tout ce qui passeroit par Mantes à l’usage des religieux de Jumièges ( c ). La charte est de l’an 1174. La même année, Richard de Vernon en expédia une

(a) Cartul., c. 508.

(b) Preuves , art. 27.

(c) Cartul ., c. 68, et Archives.

1 Cf. de Beaurepaire, de la Vicomté de l'Eau, passim.

semblable pour confirmer le même droit de franchise, que Hugues de Vernon, son oncle (a), avoit accordé à l’abbaïe dans toute la lieüe de Vernon, tant par eau que par terre. C’étoit alors comme aujourd’hui l’étendue de la seigneurie de Vernon, possédée par M. le maréchal de Belle-Isle.

Le reste des actions de Roger nous est tout à fait inconnu, et nous n’entreprendrons pas d’arracher le voile dont son humilité les a couvertes, car c’étoit sa manière ; il observoit le secret des bonnes oeuvres qu’il n’étoit pas obligé de faire en public, aux dépens même de l’édification qui pourroit y être attachée ; mais ce que nous ne pouvons taire, et. ce qui met le comble à son éloge, c’est qu’au milieu des horreurs de la guerre, qui dura presqu’ autant que son gouvernement, les pratiques de religion furent conservées à Jumiègesdans toute leur pureté, et qu’il laissa à son successeur une communauté des plus régulières de toute la province.

Un manuscrit de la reine de Suède, gardé aujourd’hui dans la bibliothèque du Vatican l, et imprimé en partie dans le premier tome de la bibliothèque du père Labbe, nous apprend que Dieu lui fit connoître, trois mois avant sa mort, qu’il devoitle retirer à lui et le couronner d’une

(a) Ibid., c. 70.

1 Serait-ce le ms. n» 553 du fonds de la Reine, décrit par M. L. Delisle, dans sa Notice sur vingt manuscrits du Vatican, pp. 28-52 (Ext. de la Bibl. de l’Ecole des Chartes, pp. 470-527) ; ce qui nous en fait douter, c’est que notre savant compatriote ne fait aucune mention du P. Labbe, parmi les auteurs qu'il cite comme ayant utilisé ces Annales de Jumièges.

gloire immortelle. Le saint abbé fit part de cet avertissement à ses religieux, qui n’en vouloient rien croire ; mais, le temps des trois mois approchant, on lui entendit prédire tant de choses qui dévoient arriver, qu’un religieux de ses amis lui en demanda l’explication. C’étoit la veille de l’Assomption de la Vierge : il répondit qu’il n’en pouvoit dire davantage, et que, le lendemain, il mourroit. L’événement prouva la vérité de la prédiction, car il mourut le jour de la fête même, après avoir reçu le saint Viatique et donné le baiser de paix à ses frères. L’estime et la considération qu’il s’étoit acquises, par les services qu’il avoit rendus à son abbaïe auprès des rois de F rance et d’Angleterre, et, plus que tout cela, le souvenir de sa douceur, de sa modestie, de sa probité, de sa droiture et de l’exacte discipline qu’il avoit fait observer, fit tant d’impression sur leur coeur, qu’il fallut différer ses obsèques durant plusieurs jours. Enfin, après l’avoir pleuré tendrement, ils enterrèrent son corps dans le chapitre, lieu ordinaire de la sépulture des abbés1, et ordonnèrent un service à perpétuité pour le repos de son âme.

La fin de cette lugubre cérémonie ne fut pas celle de leur douleur. Ils ressentirent leur perte si vivement et

1 Les corps des abbés étaient en effet inhumés dans le chapitre par rangées ; en commençant par le fond, la première rangée était de six corps, la seconde de quatre.

Le corps de l’abbé Roger, par exemple, fut inhumé au bout delà première rangée, sur une élévation d’une marche (Bibl. d’Oxford, coll. Gaigniëres, t. V, fol. 38). Cette tombe, comme les autres, était en carreaux émaillés.

si longtemps, qu’ils n’auroient pas même songé à luy donner un successeur, si l’archevêque de Rouen ne les eut fait avertir que le roy d’Angleterre avoit pris occasion de la vacance du siège abbatial pour nommer un prêtre séculier à la cure de Malleville-sur-le-Bec, dépendante de leur abbaïe. Cette nouvelle les tira de leur léthargie ; mais elle ne les détermina pas à procéder à l’élection d’un abbé avant que d’avoir pourvu à la conservation de leurs droits, dont celui de présenter au bénéfice, conjointement avec l’abbé, et seuls pendant la vacance , étoit sans contredit un des plus incontestables. Aussi le roy ne voulut-il pas s’engager à soutenir sa nomination ; il les pria seulement de l’agréer pour cette fois, et ils le firent, par une nouvelle présentation, sur laquelle le pourvu obtint des provisions de l’archevêque Rotrou, qui ne pensoit pas alors comme ses successeurs (a) .

ROBERT IV, TRENTE-HUITIÈME ABBÉ (l’an 1178).

L’ abbaïe de Jumièges étant demeurée vacante pendant sept mois depuis la mort de Roger ; les religieux, capitulairement assemblés le 20 mars 1178, élurent pour abbé Robert IV, dit d’Argences 1, leur cellerier.

(o) Cartul., c. 229, et Preuves, art. 28.

1 Parce qu’il était originaire du petit bourg d’Argences, au diocèse de Bayeux (Calvados), célèbre par son vignoble appartenant aux moines de Fécamp.

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