‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 29 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

il avoit une terre et une maison de plaisance sur la rivière de Risle , dans le territoire des trois paroisses de Saint-Sanson , de la Roque et du Marais- Varnier l, qu'on sçait être encore aujourd’hui soumises immédiatement à la jurisdiction spirituelle de l’évêque de Dol. Baudri avoit pris résolution, en quittant son diocèse, de ne travailler qu’à sa propre sanctification ; mais les abbés delà province, connoissant ses talents, voulurent profiter de sa sagesse et de ses avis. Ils le visitèrent souvent, et ils l’engagèrent quelquefois à sortir de sa retraite. L’abbaïe de Jumièges eut plus de part que toutes les autres au fruit de ses sorties. Il y passoit quelquefois six semaines entières , gardant le silence et la solitude comme les religieux , et vivant dans une innocence et simplicité admirables (a). On rapporte à l’un de ses séjours à Jumièges l’histoire de la translation du chef de S. Valentin ; il la composa dans l’abbaïe même, après le miracle de Bliquetuit, dont il avoit été témoin 2 .

Les habitans de Jumièges n’avoient point eu jusques

{a) Ord. Vital., I. IX, p. 760.

1 On dit aujourd’hui le Marais-Vernier.

Les deux paroisses de Saint-Samson-sur-llisle et de La Roque-sur- Risle ont été réunies en 1844 sous le nom de Saint-Samson-de-la-Roque Toutes trois formaient jadis, avec la paroisse de Conteville (qui est également aujourd’hui de l’arrond. de Pont-Audemer et du canton de Quillebeuf) une exemption relevant de l’évêché de Dol, ainsi que la baronnie de Saint-Samson.

2 Les Œuvres de Baudry de Dol figurent dans la Patrologie latine de Migne, t. CLXV1, col. 1057-1217. Il a écrit, entre autres, une vie de s. Hugues, archevêque de Rouen.

là d’autre église que l’abbaïe ; ils y faisoient l’office, après celui des religieux, premièrement dans la basilique de Saint-Pierre, et ensuite dans la nef de la grande église, où l’on voioit encore en 1694 un reste de fonts baptismaux, lorsqu’ en cette même année on la fit paver à neuf. Mais les bienfaits que ces mêmes habitans recevoient continuellement de Dieu, par l’intercession de S. Valentin, qu’ils avoient choisi pour patron, les portèrent à demander une église sous son nom, avec offre de contribuer de leurs ‘travaux et de leurs facultés à sa construction. L’abbé ne fut pas obligé de se faire violence pour acquiescer à leurs désirs, quand il vit sa communauté réunie faire les derniers efforts pour appuier leur demande. L’incommodité d’une troupe de païsans, qu’il falloit souffrir dans la maison, les fêtes et dimanches, jointe à la sollicitation de ses religieux, qui crurent devoir donner à S. Valentin cette marque de reconnoissance et de dévotion, le détermina sans peine. On choisit un fonds de terre à mi-côte, et l’on y bâtit, en fort peu de temps, une église assez belle pour n’être en rien inférieure à toutes celles du païs qui ont quelque réputation , comme on le peut voir par la nef, qui subsiste encore aujourd’hui, et qui montre bien qu’on n’y avoit rien épargné l. L’année de sa dédicace nous est inconnue, mais le jour en est marqué, dans l’ancien martyrologe de l’abbaïe, au 15 de Novembre.

1 La net de cette église paroissiale offre aujourd’hui encore des particularités intéressantes à étudier; malheusement elle a été défigurée dans son ensemble par de maladroites réparations.

Les paroisses de Jumièges, du Ménil et d’Yainville, avec la chapelle de Saint— Nicolas— du- Irait, renfermées dans la péninsule, étoient alors exemptes de la juridiction de l’archevêque de Rouen et de son archidiacre. L’abbé seul l’exerçoit sur les curés et le clergé de ces trois paroisses, avec une autorité presqu épiscopale, de sorte qu’il ne lui manquoit que le pouvoir de conférer les ordres : encore en étoit-il dédommagé par le droit d’examiner ceux qui s’y croioient appelés, et de leur donner des dimissoires pour les faire recevoir de l’évêque qu’il voudroit leur indiquer. Les causes ecclésiastiques étoient portées à son tribunal, et ses jugements réputés canoniques ; on n’en pouvoit appelet qu’au pape ou à l’archevêque (a). 11 y avoit même des cas, comme la destitution d’un prêtre et binterdit d une église, où l’appel comme d’abus à l’archevêque étoit nul. Le prélat n’en pouvoit connoître sans une commission du souverain pontife, auquel ces sortes d appels étoient dévolus ; ses mandements n’obligeoientàrien, et les curés n’en pouvoient faire la publication qu après qu’ils leur avoient été envoiés par 1 abbé, ou le piieur claustral en son absence. 11 n’en étoit pas de même des décrets du Concile provincial ; soit que l’abbé y eût assisté en personne ou par procureur, il falloit en poursuivre l’exécution. Aussi 1 abbé de Jumieges étoitil obligé de tenir, immédiatement après, un synode extraordinaire , pour en donner connoissance aux prêtres de son exemption, et les faire observer.

(a) Archives et cartul. à la fin.

Cependant la tranquillité, que le roy Henri avoit rétablie dans la province après la bataille de Tinchebrai, qui lui avoit assujetti toute la Normandie, donna à peine le tems aux peuples fatigués de reprendre haleine. Dès l’année 1109, Hélie de S. Saens, auquel il avoit remis la garde de son neveu Guillaume, fils encore mineur du duc Robert, se voiant charge du gouvernement de Falaise, forma un parti en faveur du jeune orphelin, et jugea qu’il pouvoit se déclarer ouvertement pour ses intérêts ; il engagea plusieurs seigneurs normans dans sa cause ; Robert de Belesmes devint le plus ardent de ses partisans ; Foulques, comte d’Anjou, et Louis Le Gros, qui avoit succédé à Philippe, roi de France, entreprirent de secourir ce prince, pour lui faire recouvrer l’héritage paternel. Henri, informé de ces préparatifs, repassa en Normandie, et commença la guerre, où il eut differens succès contre les partisans de son neveu.

L’abbaïe de Jumièges souffrit de grandes pertes dans cette occasion ; mais elle s’en seroit relevée facilement, après le traité conclu la meme année, si la guerre n’avoit recommencé, cinq ans après, entre les deux rois de France etd’ Angleterre, qui brûlèrent et ravagèrent tout le pais. Le roy Henry, pour remédier à ces désordres, fit tenir un Concile à Rouen, le 7 octobre 1 118; il y traita de la paix, entre lui et le roi de France, avec Raoul, archevêque de Cantorbéri, et les barons delà province de Normandie, quil avoit convoqués, tandis que Geoffroi, archevêque de Rouen,

traita des affaires de l’église («), avec Richard, évêque de Bayeux, Jean de Lisieux, Turgis d’Avranches et Roger de Coutances. L’abbé Urson assista à ce même Concile, avec Roger, abbé de F écamp , et plusieurs autres abbés, dont Orderic Vital nous a conservé les noms. Conrad, légat du pape Gélase second, présida au Concile, et s’y plaignit fortement de l’empereur et de l’anatippe Bourdin, demandant aux évêques et aux abbés le secours de leurs prières et de leur argent pour le pape, que la persécution avoit réduit à venir au deçà des Alpes comme en exil (b). On ignore si la harangue eut quelqu’ effet.

Gélase mourut le 29e de janvier de l’année suivante, et fut enterré à Cluni. Les cardinaux qui étoient présens élurent en sa place Gui, archevêque de Vienne, fils de Guillaume-le-Grand, comte de Bourgogne, parent des empereurs et des rois de France et d’Angleterre, et on lui donna le nom de Calixte second. Il demeura plus d’un an en France et il y tint plusieurs Conciles, entre autres celui de Reims, où l’on traita de la paix entre l’église et l’empire ( c ). Urson, abbé de Jumièges, y assista, avec les évêques et les abbés de Normandie, et quelques prélats d’Angleterre, qui étoient alors à Rouen, auprès du roy Henry, contre lequel Louis-le-Gros porta ses plaintes au sujet de la Normandie, qu’il disoit lui avoir été enlevée par ce prince, pour ne lui en avoir

(a) ConrAl. Rotomag., part, i, p. 80.

(b) Ord. Vital., 1. XII, p. 846.

(c) Ord. Vital., 1. XII, p. 857.

pas fait hommage depuis qu’il en avoit dépouillé le duc Robert son frère. Geoffroi, archevêque de Rouen, avec les évêques et abbés de la province, voulut répondre à ces plaintes, mais il s’émut un si grand tumulte, que le pape fut obligé de rompre l’assemblée sans avoir pu entendre la réponse des Norman s. On fit cinq décrets dans ce Concile, depuis le 20 octobre 1119 jusqu’au 30 du même mois, contre les principaux abus qui régnoient alors ; contre la simonie, les investitures des évêchés et des abbaïes, les usurpateurs de biens de l’église, le trafic des choses saintes, et Fincontinence des clercs.

Urson, étant revenu du Concile de Reims, s’appliqua tout entier au maintien de la discipline et à la réforme de quelques abus qui s’étoient introduits durant son absence, dans la nourriture et le vêtement des frères ; il fit de sages réglements à ce sujet, et afin que le remède fut plus prompt et plus efficace, il se chargea lui-même de l’exécution. Il n’y consacra pas néanmoins son loisir jusqu’à négliger les affaires temporelles de son monastère, quand il trouvait occasion d’y travailler. Ce fut dans cette vue qu’avec le consentement de sa communauté, il céda, sur la fin de la même année 1119, à un nommé Herbert, de Lisieux, le fief et terre de Hauville 1 pour l’espace de trente ans, moïennantune redevance annuelle de soixante francs, monnoie de Rouen, et à condition qu’il y feroit construire autant de bâtiments qu’il seroit nécessaire pour loger com-

1 Sur le territoire de Saint-Waast-Dieppedalle (Seine-Inférieure).

modément le maître et le fermier après l’expiration de son bail. Telle est l’origine du manoir seigneurial de Hauville, sur les terres que Guillaume et Osberne de Hotot avoient données à l’abbaïe en 1073, dans l’étendue du fief qui lui avoit étéaumôné, vers l’an 1056, par Gilbert Crespin. On lui a donné le nom de Cour-l’Abbé dans la suite des tems.

Il est triste pour nous que les mémoires de l’abbaïe de Jumièges ne nous aient rien conservé , ni le détail, ni le succès des travaux d’Urson, depuis ce dernier acte jusqu’à sa mort. Le peu qui nous en reste est une charte, écrite de sa main, en très beaux caractères, et dans des termes qui ne respirent que la charité, en faveur de Robert de la Haie, qu’il gratifioit d’un arpent de terre à Longueville , pour y bâtir une maison, exempte de toute autre charge que du service de l’église, quand il en seroit requis, et qu’il ne seroit pas occupé pour le roy ; mais cette pièce unique ne nous dédommage pas de ce qui nous manque. Il mourut, regretté du peuple et de sa communauté, le 27 octobre 1127, et fut enterré dans la partie supérieure du chapitre, où l’on voit encore sa tombe en petits carreaux qui le représentent 1 .

1 On en peut voir encore le dessin à Oxford, dans la collect. Gaigmères t. V, fol. 40.— Hennin, Les Monum. de l'Hist. de France , t. III, p. 78.

L’obituaire de Jumièges s’exprime ainsi à ce sujet: « 27 oct. Ursus « abbas : jacet in capitulo versus sedem prioris inferius. » — Rec. des Ilistor. des Gaules, t. XXIII, 422 A.

Voici son épitaphe :

Hic sub mole jacet pius abbas Urso sepultus ;

Luctus non modicus fratribus et populo.

Hic res ecclesiæ rexit sic intus et extra

Ut nullis causam murmuris inde daret.

Victum et vestitum præbebat sufficienter Sanis, infirmis, sicuti opus fuerat.

Mitibus ille fuit mitis, rigidusque superbis, Devius in nullo tramite justitiæ.

GUILLAUME, TRENTE-QUATRIEME ABBÉ (l’aN 1127).

Les religieux de Jumièges, se voiant sans abbé, firent choix de deux députés, qu’ils envoyèrent a Rouën vers le roi Henri, pour avoir permission d en élire un autre. L’aiant obtenu, ils tinrent chapitre, et résolurent de ne se point séparer que 1 élection ne fût faite. Elle ne traîna pas en longueur ; un de leurs confrères avoit gagné leur estime et mérita toute leur attention. C’étoit un vieillard d environ soixante ans, nommé Guillaume, qui portoit sur son front et dans toutes ses démarches je ne sçay quoy de respectable, qui se décéloit malgré son humilité. 11 fut élu d’une commune voix ; mais on eut bien de la peine à vaincre sa modestie, et ce ne fut qu’après bien des instances qu’on vint à bout de lui persuader d accepter cette dignité. Le temporel du monastère étoit alors dans une désolation presque générale, causée par la

révolte de plusieurs seigneurs de la province, qui s’étoient réunis en differens, temps avec le roy de France, pour rétablir Guillaume, fils du duc Robert, dans le duché de Normandie. D’un autre côté, leroy d’Angleterre avoit fait défense aux abbés de prêter le serment aux évêques après leur élection et les évêques, pour s’en venger, refusoient de les bénir. Ces considérations, jointes à 1 idee que Guillaume avoit de son incapacité, ne servoient qu a lui inspirer plus d’éloignement pour une charge dont il appréhendoit les périls et les inquiétudes, qui ne manquent jamais de l’accompagner.

Nous ne sçavons sur quel fondement l’éditeur du sixième tome des Annales de l’ordre de S. Benoit (a) et les auteurs de Gallia christiana (b) ont avancé que Guillaume n’avoit point encore reçu la bénédiction abbatiale au mois de juillet 1132, lorsque le pape Innocent II écrivit à l’archevêque de Rouen pour l’exhorter à consentir aux volontés du roy et à lever les censures qu’il pouroit avoir prononcé contre les abbés de son diocèse, qui avoient refusé de jurer la soumission à son siège 1 . Nous avons de la peine à croire que Geoffroy , qui étoit encore archevêque de Rouen au tems de 1 élection de notre abbé, lui ait refusé ce qu’il avoit accordé trois ans auparavant à Boson, abbé du Bec,

(b) T. XI, col. 195.

1 Cette lettre, adressée à l’archevêque Hugues d’Amiens, et une autre sur le même sujet, écrite au roi Henri lie 15 du même mois de juillet 1132, se trouvent dans Mansi, Ooncil. XXI, 426 et 424, et dans la Patrologie latine de Migne, tom. CLXXIX, col. 150.

quoique celui-cy n’eût jamais voulu faire la profession d’obéissance que l’archevêque exigeoit. Si Alain, abbé de Saint-W andrille, ne put obtenir la même faveur, c’est que Geoffroy étoit mourant, et que Hugues d’Amiens, son successeur, voulut absolument assujettir les abbés à cette formalité. Aussi voyons-nous que le pape ne fait mention que de l’abbé de Saint-Wandrille dans la première lettre qu’il écrivit de Pise à l’archevêque Hugues, pour lui promettre sa protection contre cet abbé, s’il s’opiniâtroit davantage à lui refuser l’obéissance ( a ). Quel privilège pouvoit avoir l’abbé de Jumièges, pour n’être pas compris dans les plaintes de l’ archevêque, ni dans la réponse du souverain pontife à ce prélat 1 ; il semble qu’on ne doit point en chercher la cause ailleurs que dans la bénédiction qu’il avoit reçue de Geoffroi, qui étoit certainement son ami, et qui ne croioit pas son droit encore assez affermi pour l’exiger à la rigueur d’un abbé de l’ordre de Saint- Benoît, où l’on pouvoit s’autoriser de l’exemple du bienheureux Guillaume de Dijon, qui avoit refusé de prêter serment à l’évêque de Verceil, qui vouloit l’ordonner diacre, soutenant que c’étoitun abus et une espèce de simonie {b).

Quoiqu’il en soit, Guillaume se trouva, l’année

(a) Jlist. des archevêques de Rouen, p. 320.

(b) Hist. eccl., t. XII, L, an 994.

1 La cause de l’abbé de Saint-Wandrille paraît distincte de celle des autres abbes ; et la lettre d’innocent II, postérieure aux précédentes, nous semble traiter d’une affaire différente. — V. cette lettre dans Migne, Patr. Lut., t. CLXXIX. col. 304, ou dans la Neustria pia, p. 174.

d’après son élection (1128), au Concile de Rouen, que le cardinal Mathieu, évêque d’Albane et légat du Saint-Siège, tint en cette ville, au mois d’octobre, avec les évêques de Chartres, de Soissons, de Baieux, d’Avranches, de Lisieux, de Coutances et de Séez (a) . Il y avoit aussi plusieurs abbés, dont les plus distingués étoient Roger de Fécamp, Guillaume de Jumièges, Rainfroi de Saint-Ouën, Varin de Saint-Evroult, Philippe de Saint-Taurin, et Alain, élu abbé de Saint- Etienne de Caen. On fit plusieurs règlemens de discipline en ce Concile, en présence du roy, et du consentement de l’archevêque Geoffroi, qu’on allait consulter à son lit. Un de ces décrets porte que les abbés et les moines ne recevront point de dîmes ecclésiastiques de la main des laïques, mais que les laïques rendront à l’évêque les biens qu’ils auront usurpés, et que l’évêque les restituera aux moines, selon l’intention des donateurs ; de là ce nombre prodigieux de chartes d’évêques et d’archevêques en faveur de l’âbbaïe de Jumièges, qui leur ont acquis le titre de bienfaiteurs, quoiqu’ils ne lui aient donné que ce qu’ils ne pouvoient justement retenir.

Geoflroi, archevêque de Rouen, mourut le 28 novembre de la même année. L’abbé de Jumièges, aiant appris sa mort, célébra solennellement la messe pour le repos de son âme, et fit insérer son nom dans le nécrologe, avec obligation de lui faire tous les ans un service au jour de son décez. Quelque tems après, un

(a) Concil. Rotomag., part, n, p. 81, et Ord. Vital.., 1. XII, p. 888.

gentilhomme de Mantes, nommé Guidard de Farcis, donna à l’abbé Guillaume et à ses religieux une petite terre dans la paroisse de Saint-Martin-de-Boaffle 1 , à condition qu’ils seroient reçus gratuitement, lui et son fils, s’ils vouloient embrasser l’état religieux. L’acte fut déposé sur l’autel de Jumièges, et prouve, ce semble, assez bien qu’on exigeoit dès lors des pensions de ceux qui se consacroient à Dieu dans le cloître. Au reste, on 11e doit pas s’en étonner, puisque l’abbaïe étoit très pauvre, à cause des guerres sanglantes et dispendieuses dont la Normandie fut presque toujours le théâtre, sous le règne de Henri, jusqu’à la mort de Guillaume, fils de Robert, qui mourut, en 1127, dune blessure, devant la ville d’ Alost.

S’il ne se passa rien de considérable à Jumièges pendant les cinq ou six années qui suivirent, on les emploia du moins en partie à réparer les pertes qu’on avoit faites durant la guerre, et il paroit qu’on y réussit, puisqu’ en 1124, l’abbé Guillaume et ses religieux, voulant obliger le roy et les barons de la province, se trouvèrent en état de disposer, en faveur des abbés et religieux de Saint-Martin-de-Séez, du patronage utile et des dîmes de Serans2 et de laPotterie3, et de ce qui appartenoit à ces deux églises ; elles avoient été données à l’abbaïe par Richard II ( a ) ,

(a) Preuves, art. 27 ; la dernière est située dans le pais de Caux. Archives.

1 Bouaffles, dép. de Seine-et-Oise, arr. de Versailles, cant. de Meulan.

2 Dép. de l’Orne, arr. d’ Argentan, cant. d’Ecouché.

3 La Poterie-au-Perche, cant. de Tourouvre, arr. de Mortagne (Orne.)

au moien d’une redevance annuelle de dix sols, payables au jour de Saint- Jean-Baptiste, ainsi qu'il se voit par un contrat du cartulaire de l’abbaïe de Séez, qui jouit encore du patronage et des dîmes de ces dexu paroisses, sans aucune prétention sur le fief de Serans, que l’abbé et lesreligieux de Jumièges s’étoient réservé. L’acte de cession est daté de Rouen et souscrit par Durand, prévôt de Saint-Martin, Robert du Bosc, fils de Renaud, et Raoul du Ménil,tous deux moines de Jumièges, et députés par la communauté pour accompagner l’abbé Guillaume.

L’année suivante (1 135) est remarquable par la mort de Henry, roy d’Angleterre et duc de Normandie. Orderic Vital, et quelques auteurs après lui, l’ont placée au premier jour de décembre, mais le nécrologe de l’abbaïe et un manuscrit de ce tems là n’en font mention que le 2 du même mois, auquel on a fixé son anniversaire 1 . Elle fut précédée d’une horrible tempête, qui dura depuis le coucher du soleil jusqu’au lendemain six heures (a).

Les religieux de Jumièges ne profitèrent pas longtemps après son décez de la restitution que l’archevêque Geoffroi leur avoit fait faire de la tour d’Alvérède. Etienne 3e, fils du comte de Blois et d’Adèle, fille de Guillaume-le-Conquérant, aiant succédé à son oncle, tant au duché de Normandie qu’au roïaume

(a) Manusc., sous la lettre q, num. 39.

1 Voir la lettre de Hugues d’Amiens au pape Innocent II sur la mort du roi Henri. Martène, Ampliss. collect., IX, 1236.

d’Angleterre , malgré les précautions que ce prince avoit prises pour assurer la couronne à Mathilde, sa fille, veuve de Henri V, se laissa surprendre aux calomnies de Claire l, frère de Beaudouin, et le renvoia en possession de la tour et des maisons qui en dépendoient. L’abbé Guillaume, qui ne se croioit point fait pour les biens de la terre, auxquels il avoit renoncé, ferma les yeux à l’injustice, et laissa jouir l’usurpateur. Mais le célerier de la maison, nommé Gilbert de la Mare, n’eut pas la même complaisance, il porta ses plaintes à divers tribunaux, dont il n’eut pas lieu d’être content, parce qu’on n’osoit y juger en sa faveur, dans la crainte d’offenser le roy, protecteur de sa patrie. Voiant que la chose n’alloit pas aussi vite qu’il avoit sujet de l’espérer, il se pourvut en déni de justice devant Guillaume de Roumare, grand sénéchal de Normandie. Alors les amis de Claire et de l’abbé de Jumièges résolurent de les accommoder. On choisit pour celà la ville de Rouen et la maison d’Ouën Postel, où les parties se trouvèrent, le dimanche avant Noël, dix-huitième de décembre 1138. Il fut arrêté, pour le bien de la paix, que l’abbé donneroit quatre marcs d’argent à Claire, qui lui feroit une cession en bonne forme de ce qu’il y avoit entr’eux de contencieux, et la feroit

1 PiJs de ce de Claire, dont il a été parlé un peu plus haut. Il faudrait lire partout De Claire, comme l’auteur lui-même écrit un peu plus loin.

Dans l'obituaire de Jumièges figurent, au 12 janvier : Dionisia de Clara, et au 12 Avril: Nicholaus de Clere ; mais il serait téméraire de conclure à une assimilation.

ratifier par ses enfants à leur retour d’Angleterre, où ils avoient suivi le roi Etienne. L’acte est dumême jour, 18e de décembre 1 138, et est signé de Louis, abbé de Saint-Georges de Boscherville, de Galeron, comte de Meulant, de Guillaume de Varenne, son frère, de Hugues de Gournai, de Robert de Neubourg, de Jean De La Londe, de Roger de Pavilly, de Raoul de Bos-Robert, et autres seigneurs de la province, qui étoient parvenus par leur médiation à faire cet accommodement.

L’entreprise de De Claire fut suivie d’une beaucoup plus dommageable à l’abbaïe de Jumièges, si elle eût réussi au gré de l’aggresseur. Henri, évêque de Winchester, se saisit d’une partie de l’isle d’Hellingen 1 , en Angleterre , et réduisit les moines qui desservoient le prieuré à une telle indigence, que deux d’entre eux furent contraints de repasser la mer et de rentrer dans leur premier monastère. On conseilla à l’abbé Guillaume d’aller trouver le roy et lui présenter ses titres de possession, mais il refusa, parce que l’évêque étoit frère du roy. Cependant, pour ne pas trahir les droits de son abbaïe, il s’adressa au pape Innocent II, qu’il avoit eu l’honneur de saluer à Rouen en 1 130 2, et en obtint un bref pour la restitution des biens qu’Henri

1 Notre auteur orthographie ce nom de toutes les manières Hellinger, Helling, Ellingen.

2 On sait que le Pape I nnocent II, vint à Rouen pour conférer avec Henri Beau Clerc, et qu'il fut reçu avec empressement par la population tout entière qui lui offrit de magnifiques présents Script, rer, gallic. XII. 580.

lui avoit enlevés ( a ). L’évêque, l’aïant appris, aima mieux renoncer à ses prétentions que de courir les risques d’une excommunication, dont il étoit menacé.

Il rappela les deux moines, qui s’étoient retirés à Jumièges, et renonça à ses prétentions sur l’isle d’Helling, par une charte qu’on croit être de l’an 1140. Et en effet on ne peut guères en avancer ni reculer la date, puisque Théobald, archevêque de Cantorbéri, qui la signe comme primat de la Grande Bretagne, ne fut sacré qu’en 1139, et qu’innocent II, auquel l’abbaïe est redevable de cette restitution, mourut le 23 septembre 1143.

Pendant ces démêlés avec De Claire et l’évêque de Winchester, un jeune gentilhomme, nommé Robert de Bonnebos, plus traitable que les autres, vint trouver l’abbé de Jumièges et renonça volontairement à une rente de vingt sols que son père avoit exigée depuis plusieurs années sur le moulin de Maleville 1 dépendant de l’abbaïe. Sa démarche lui fit d’autant plus d’honneur que, n’étant point inquiété par les moines, elle paroissoit être le fruit d’une piété tendre envers son père et d’une salutaire componction que la grâce opéroit en lui, par la crainte d’ètre réprouvé s’il persévéroit plus longtemps dans son injustice (b). C’est ainsi qu’il s’en explique dans ses lettres, expédiées en 1138, dans le

(a) Archives, Cartulaire, c. 505.

(b) Archives.

1 Probablement Malleville-sur-le-Bec, cant. de Brionne, arr. de Bernay (Eure).

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