‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 34 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

fixe, et même assez considérable, outre le droit mortuaire dans les paroisses de Jumièges et du Mesnil, où, lorsqu’il mouroit quelqu’un, le sacristain prenoit le meilleur habit du défunt et le tiers de ses meubles. Ce n’étoit point un usage nouvellement établi. L’abbé du Bosc, transigeant, le 15 septembre 1407, avec un maître d’école de Jumièges pour le droit mortuaire de ses père et mère, déclare que l’abbaïe avoit toujours perçu ce droit; et le vicomte de Pont-Audemer, dans le prononcé d’une sentence rendue en 1462, le fait remonter jusqu’à la fondation et donation de l’abbaïe (a) . Aussi voions-nous, par les registres du sacristain, à qui son office donnoit entrée dans toutes les familles, que les habitants de Jumièges et du Mesnil l’ont constamment paie jusqu’en 1552, que le bailli de Rouen y donna atteinte, par une sentence du 5 novembre, qui casse celle du sénéchal de l’abbaïe et défend aux religieux de traduire à l’avenir leurs paroissiens devant leur propre juge pour le droit mortuaire, dont un de ses prédécesseurs 1 avoit reconnu, dès le 25 mars 1395, qu’ils étoient en possession et saisine de temps immémorial. Il n’eût pas été difficile de se pourvoir contre une pareille sentence ; mais les procez sont toujours les dernières ressources des gens de bien. Les religieux de Jumièges , tirés de la réforme de Chezal-Benoît 2,

( a ) Archives.

1 Des prédécesseurs du bailli de Rouen.

2 Chezal-Benoit (ou Chezal-Malin, Casale Benedictinum, ou Malanum), abbaye bénédictine, fondée en 1093 au diocèse de Bourges, devint

et plus occupés de leur sanctification que de la conservation de leurs droits , cédèrent à l’injustice, et se contentèrent de recevoir dans la suite, ce qui leur étoit offert. Ils perçurent encore quelque chose de tems en tems jusqu’en 1572; mais, depuis ce tems là, on ne voit plus ni registres, ni payements, si ce n’est pour quelques étrangers que la mort surprenoit dans l’étendue des deux paroisses, ou par quelques matelots, qui mouroient sur la rivière depuis la Mailleraie jusqu’au Mesnil.

La conduite de Richard dans le choix d’un homme de probité pour la sacristie , n’a rien qui surprenne, après ce que nous venons de dire de l’office de sacristain. On ne s’étonnera pas davantage de son attention dans la recherche d’un bon cellerier, pour peu qu’on scache en quoy consiste son emploi dans l’ordre de S. Benoit, dont il se proposoit de faire observer la règle à la lettre. Il avoit remarqué plus d’une fois, lorsqu’il n’étoit encore que simple religieux, que, sous le spécieux prétexte des intérêts de la maison, les officiers s’absentoient souvent et pour longtemps. On l’en avoit averti depuis son élection ; son prédécesseur même l’en avoit quelquefois entretenu, et il lui tardoit

par la suite le chef-lieu d’une congrégation considérable, qui prit son nom, et qui fut érigée par Bulles de Léon X, du 1er décembre 1516. La réforme adoptée par cette congrégation avait été dès l’année précédente (1515), introduite à Jumièges par l’abbé Pierre de Luxembourg, non sans quelques résistances.

L’abbaye de Chezal-Benoit se réunit vers 1636 à la congrégation de Saint-Maur.

d’être béni pour mettre ordre à ces abus. Il le fit par la prudence de son choix , qui fut bientôt suivi de la nomination de Robert de Hugleville a l’office de procureur. Nous n’ajouterons rien à ce que nous avons rapporté de la confiance qu’il eut en de tels hommes pour le temporel ; nous nous contenterons de dire que, si elle fut bien placée, elle fut aussi abondamment récompensée par leur fidélité, et que la communauté, quiprétendoit au droit de nommer au moins le cellerier, eut lieu d’être contente de leur administration. Tout réussissoit entre leurs mains , et l’on ne vit jamais de leur tems aucune mauvaise affaire, tant ils étoient attentifs à ménager les esprits , et respectés pour leurs vertus.

Richard, ainsi déchargé des inquiétudes du dehors, s’abandonna entièrement à son penchant pour la retraite et l’observance des pratiques du cloître, qui dans toute sa vie avoient fait ses plus chères délices. On ne le voioit jamais qu’au chœur et dans les assemblées publiques , aux heures du repas , de la lecture et du travail des mains, où il avoit grand soin de se trouver toujours des premiers, pour ôter toute excuse aux négligents, et les corriger par son exemple. Il vécut de la sorte durant l’espace de six ans, sans sortir qu’une seule fois du monastère, pour visiter les prieurés de sa dépendance et y faire rentrer le bon ordre., qu’il étoit plus difficile' d’y conserver par le défaut d’émulation.

Lan 1192. — La seconde année de son gouvernement, Richard I, roi d’Angleterre, s’étant engagé

imprudemment au retour de la croisade dans les états de Léopold , duc d’Autriche , qu’il avoit mortellement offensé au siège d’Acre , fut pris et vendu à l’empereur Henri VI, qui le fit enfermer dans une étroite prison. La nouvelle en étant venue en Angleterre et en Normandie , l’archevêque de Rouen et les justiciaires ambulants des deux états levèrent des taxes sur toutes les terres, villes et bourgs pour la rançon du roy, qui fut réglée en 1194, après quatorze mois de captivité la plus dure et la plus injuste , à cent mille marcs d’argent pur, au poids de Cologne, pour l’empereur, et à cinquante mille pour le duc d’Autriche. L’abbaïe de Jumièges, à l’exemple des évêques , des abbés et de la noblesse de la province , abandonna le quart de ses revenus, tant en Angleterre qu’en Normandie ; mais ce qu’il y eût de remarquable , c’est que la somme ne s’étant pas trouvée complété, par l’infidélité de ceux qui le voient ces taxes, et le roy ayant été obligé de laisser l’archevêque de Rouen 1 et quelques autres seigneurs en otage, le pieux abbé de Jumièges, sans attendre une nouvelle taxe qui ne fut pas même imposée sur la Normandie , vendit son argenterie et en fit porter le prix, avec ce qui pouvoit rester d’or et d’argent dans la maison, au doien de la cathédrale , pour délivrer plus promptement le prélat des mains d’un prince cruel, qui faisoit traiter ses otages avec une

i L’Archevêque de Rouen, Gauth.ier-le-Magnifi.que, était allé en Allemagne rejoindre le roi, prisonnier à Worms, pour négocier sa déli-

vrance.

rigueur excessive. Sa générosité fut bientôt récompensée- Le duc d’Autriche, aiant fait une chute qui lui brisa le pied, mourut sur la fin de la même année 1194. Il n’en demeura pas à ses premières marques de pénitence, que la crainte de mourir excommunié lui avoit arrachées , il le déchargea 1 de vingt mille marcs, qui restoient à payer de sa rançon, et voulut que les grands de son duché promissent avec serment qu’ils n’en exigeroient rien après sa mort. Ainsi, Gautier fut rendu à son troupeau, et les levées qu’on faisoit pour avancer son retour devinrent inutiles. Un des premiers soins de l’archevêque de Rouen fut de retirer des mains du doien de sa cathédrale les deniers qui lui avoient été confiés, et de rembourser l’abbé de Jumièges, à qui Dieu ouvrit une nouvelle voie, dès l’année 1197, pour faire un saint usage d’une somme qu’il avoit toute dévouée aux oeuvres d’une officieuse charité. Les guerres continuelles entre les rois de France et d’Angleterre causèrent la famine dans la province, et le fléau devint si général, que les plus riches manquoient eux-mêmes de pain. L’abbaïe de Jumièges fut alors en quelque façon la mère et la nourice d’une infinité de malheureux, qui, sans elle, seroient péris de faim et de misère. L’abbé préféra d’abord ceux de la péninsule ; mais insensiblement tout le monde fut bien reçu. Les uns étoient nouris dans le monastère , les autres emportoient du bled et en faisoient part à leurs

1 Lisez : « Il déchargea le prélat...

familles. On donnoit du pain à celui-cy, de l’argent à celui-là , et chacun s’en retournoit content. La fin de cette calamité publique ne précéda que de six mois la mort de l’abbé Richard. Il expira, entre les bras de ses frères, le soir de la feste de Saint-Sébastien, vingtième jour de janvier 1198, et fut enterré le lendemain, dans le chapitre, auprès de son prédécesseur.

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