‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 41 sur 44 · GUILLAUME DE FORS, QUARANTE-QUATRIEME ABBÉ · texte numérisé non relu

GUILLAUME DE FORS, QUARANTE-QUATRIEME ABBÉ

La grande affaire des religieux fut alors , non d’intenter des procez pour rentrer dans leurs biens, mais de se donner un chef pacifique et éclairé dans les voies du Seigneur, pour les y conduire eux-mêmes, selon leurs engagements et le désir sincère qu’ils avoient de les remplir. Ils agirent sur ce plan et élurent celui de leurs confrères qui leur parut avoir plus d’éloigne-

( a ) Archives.

ment pour les affaires contentieuses, plus de douceur et de lumières pour gagner les cœurs, et plus de vertu pour en exiger la pratique. Cet homme selon leur cœur fut Guillaume de Fors, de la ville deRouën, qui avoit exercé parmi eux la charge de prieur, et qui s’en étoit démis par humilité à la mort de l’abbé Guillaume de Rençon.

Dieu l’avoit préparé à cette importante place par une démission si généreuse, par un grand amour pour l’étude de l’écriture sainte, par l’édification de ses mœurs, et par un zèle ardent pour l’office divin. On sçoit que de son temps l’imprimerie n’ étoit pas en usage. Il commença l’exerice de son ministère par exhorter ses religieux à renouveler les bréviaires et les psautiers du chœur, et à copier des livres, à l’exemple de leurs pères, auxquels ils ne pouvoient disconvenir qu’ils étoient redevables de plusieurs bibles et de tous les ouvrages de S. Augustin, de S. Jérôme, d’Origène, de S. Ambroise, de S. Grégoire, de S. Anselme et de S. Bernard, qu’ils avoient entre les mains et qui faisoient leur consolation. L’abbé leur demandoit des choses si raisonnables, qu’il n’y eut pas moien de s’en défendre. A peine eut-il cessé de parler, que, dans l’assemblée même, on lui demanda à l’envi d’être incessamment mis en action, chacun promettant de s’occuper sans relâche à la portion d’ouvrage qui lui seroit donnée. Ils poussèrent en effet le travail avec tant de vigueur, qu’en moins de quatre ans on voit augmenter la bibliohèque de Jumièges d’un grand nombre d’excellents

manuscrits et renouveler tous les livres de chœur. Lun eut en partage le Commentaire de Pierre Lombard sur les psaumes, qu’il copia sur un exemplaire que l’abbé de Saint-Laurent de Blois avoit prêté à Guillaume de Fors, lorsqu’il n’étoit encore que prieur (a). Un autre fut chargé du Commentaire sur Isaïe (b). Un autre copia le Commentaire sur S. Luc et S. Jean (c). Un autre celui du cardinal Hugues sur S. Luc (d). Le même esprit qui les avoit portés à ce travail engagea le grand chantre, frère Nicolas de Restimare, à transcrire le Cloître de l’âme, par Hugues de Saint Victor (e), et le sermon de la conversion de S. Paul, par Pierre de Blois ( f). Trois autres entreprirent de copier le glossaire de Papias, intitulé elementarium doctrines rudimentum , en trois gros volumes infolio (<7), et en vinrent heureusement à bout, malgré la longueur et la sécheresse d’une tâche si fatigante.

En attendant que ces ouvrages fussent achevés, l’abbé Guillaume acheta un Commentaire sur les quatre évangiles; un autre sur Jérémie (i) ; un troisième

(a) Manusc. sous la lettre B, num. 21, 23. (Bibl. municip. de Rouen, cat. 119 et 120 ; A 141, 106.)

(b) B., 33. (Non retrouvé jusqu’à ce jour.)

(c) B., 41, (Bibl. de Rouen, cat. 202 ; A 168.)

(< d ) B., 64 (Ibid. cat. 199 ; A 257.)

( e ) C., 58. (Non retrouvé.)

(f) C., 58. (Non retrouvé.)

(g) I., 1, 2, 3. (Bibl. de Rouen, cat. O et 2.

(h) B., 36. (Bibl. de Rouen, cat. 171 ; A 80.)

( i ) B , 34. (Ibid., cat. 155 ; A 179.)

sur les Paralipomenes, Esdras et Job(a); un quatrième sur les Actes des apôtres, lesÉpitres canoniques et l’Apocalipse (b), et un cinquième sur les Cantiques et l’évangile selon S. Jean (c), avec la glose de Pierre Lombard, sur les épitres de S. Paul (d), et une concordance de la bible ( e ), imprimée à Basle en 1616.

Vers le même temps , maître Gautier Cloet, curé de Rouge Moutier près de Routot, se retira à Jumièges, et y fit présent de plusieurs manuscrits, que nous nous contenterons d’indiquer légèrement : 1° les Sentences de Pierre Lombard (f) ; 2° un Commentaire in-folio du même auteur sur les psaumes {g) ; 3° sur Job (h) ; 4° sur Ezéehiel, Daniel, et les petits Prophètes (i) ; sur Isaïe et Jérémie ( k ) ; 6° sur les Livres de Salomon ( l ). Il mourut le 1er jour de janvier 1249; on garda à sa sépulture les mêmes cérémonies qu’on avoit coutume d’observer à celles des religieux, quand ils mouroient

(a) B., 16. (Bibl. de Rouen, cat. 84 ; A 189.)

(b) B., 42. (Ibid., cat., 236; A 130.)

(c) B., 61. (Ibid., cat. 142; A 258.)

(d) B., 45. (Ibid., cat. 219 ; A 97.)

(e) A., 8. (Ibid., cat. 243; A239.) — Nous soupçonnons ici une confusion

dans le catalogue des mss. de la Bibliothèque de Rouen ; c’est à une autre concordance portée sous le n° 244 que les rédacteurs de ce catalogue ont attribué la mention : « Imprimée à Bâle, chez Proben. » Le ms. 244 ne pourrait être tout au plus que la copie du ms. 243, car il est plus jeune d’un siècle.

(f) E., 3. (Bibl. de Rouen, cat. 464.)

(g) B., 19. (Ibid., cat. 117; A 61 ou cat. 98; A 236 (?).

(h) B., 18. (Ibid., cat. 86 ; A 78.)

(i) B., 32. (Ibid., cat. 158; A 109.)

(h) B., 31. (Ibid., cat. 150; A 86.)

(I) B., 29. (Ibid., cat. 126; A 162.)

l’après-midi. L’abbé envoia le soir ceux de son côté veiller auprès du corps, jusqu’à matines, et ceux du côté du prieur, depuis matines jusqu’à l’inbumation, qui se fit dans la chapelle de la Vierge, après la messe matutinale (a).

Sous ces entrefaites , les vicaires généraux de l’archevêché de Rouen, dont le siège vaquoit depuis le 3 mai 1247, aiant appris l’élection de Guillaume de Fors, lui écrivirent de se rendre auprès d'eux pour leur promettre obéissance et à l’archevêque qu’ils dévoient élire. Ce fut pour lui une nécessité de faire le voiage de Rouen. Il y arriva vers la fin de novembre de la même année. Les vicaires généraux triomphoient en secret de sa soumission à leurs ordres et se regardoient déjà comme supérieurs immédiats de Fabbaïe pendant la vacance du siège archiépiscopal. Ils dressèrent une formule de serment, dans laquelle ils n’eurent garde de s’oublier ; mais l’abbé se garda bien lui-même d’y souscrire, malgré leurs vains raisonnements, et il fallut, malgré eux, se contenter du serment ordinaire à l’archevêque futur, tel qu’il se trouve encore aujourd’hui dans les archives de l’archevêché.

Les chanoines s’assemblèrent en chapitre au commencement de l’année suivante, 1248, et élurent pour leur archevêque Eude Rigaud, religieux de Saint- François, qui fit son entrée dans Rouen le premier dimanche d’après Pâques, 26e jour d’avril 1248.

[a) K., 16. (Non retrouvé.)

L’abbé de Jumièges l’alla saluer, un mois après ou environ, et l’engagea à appuyer sa demande auprès du roy pour l’exemption du droit de régale. De retour à Jumièges, il lui envoia demander la permission d’ériger une chapelle domestique dans le manoir de Hauville, pour la commodité des religieux qui y faisoient leur résidence dans le cours de la semaine, à quoy l’archevêque consentit volontiers, à condition qu’on n’y recevroit point d’ offrandes au préjudice du curé, et qu’on n’y admettroit personne à la participation des sacrements. La permission est du 22 juillet 1248 (a).

Il s’étoit élevé depuis quelques années une dispute entre les baillis de Caudebec et de Pont-Audemer, au sujet du port de Gourval *, sur la rivière de Seine, que l’un et l’autre soutenoit être du ressort de leurbaillage. Les moines de Jumièges s’étoient plaints au roi de cette querelle, dont ils prétendoientque l’objet étoit de les dépouiller de leur juridiction sur ce lieu. Le roi prit leurs intérêts, et avant que de partir pour la Terre Sainte, il donna ordre à Jean de Meulant, bailli de Verneuil, d’examiner cette affaire et d’en faire son rapport à la reine-mère, qu’il laissoit pour gouverner le roiaume en son absence2. Jean de Meulant n’épargna rien pour remplir fidellement sa commission. Il entendit

(a) Archives.

1 Aujourd’hui Vieux-Port; voir plus haut, p. 128, note 7.

2 II s’agit de la croisade de 1248. Mézaray dit : « Tous les Français ayant fait serment de garder fidélité aux enfants du Roy, s’il lui arrivait quelque disgrâce en ce voyage, la Reine Blanche fut chargée de l’administration durant son absence. » Hist. de France, t. II., p. 242.

jusqu’à soixante-six témoins, presque tous nobles, et fit tenir leurs dépositions à la reine, qui renvoia l'affaire à l’échiquier de Normandie, pour y être décidée sans appel (a). Elle fut portée à l’échiquier de septembre et jugée définitivement par une sentence de 1248, qui déclare que vu les dépositions des témoins, le port de Courval est du domaine des religieux et du baillage de Pont-Audemer ; mais que le bailli ne pourra y exercer la haute justice, ce droit appartenant tellement à l’abbé de Jumièges, qu’il pourra, s’il le juge à propos, revendiquer les voleurs qui y auroient été arrêtés, même après la sentence du bailli (b) .

L’arrêt de l’échiquier fut suivi de bien près de la mort de l’abbé Guillaume. Elle arriva le 4 octobre de la même année 1248, quoi qu’en dise l’auteur de Gallia Christiana(c), qui lui donne encore plus de douze ans de vie. Le lieu de sa sépulture ne nous est pas exactement connu, mais on peut conjecturer avec vraisemblance qu’il fut enterré dansl’église de Saint-Michel, qui étoit une maladrerie entre les paroisses de Saint-Valentin de Jumièges et de Saint-André d’ Yainville, sur le chemin de Jumièges à Duclair Ce qui appuie cette

(a) Cartul., c. 524.

(b) Ibid., c. 531.

(c) T. XI, p. 196.

1 Les Grands-Rôles de l’Echiquier constatent l’existence de cette léproserie, pour l’entretien de laquelle avait été établie une foire qui rapportait aux lépreux cinq livres de rente annuelle. — Cf. Léchaudé d’Anisy, Recherches sur les léproseries et maladreries, dans les Mém. de lu Soc. des Antiq. de Normandie , t. XVII, p. 190.

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