Il y mourut de la mort des justes le 9 d’avril
de l’an 730 et fut enterré fort honorablement dans l’église de Notre-Dame, où ses religieux lui élevèrent un superbe monument, sur lequel ils suspendirent une grande couronne (a), richement composée de divers métaux, tant pour marquer l’opinion qu’on avoit de sa sainteté, que pour laisser un témoignage de la reconnoissance qu’on avoit des bienfaits dont il avoit comblé la maison. Il y demeura pendant l’espace d’environ cent trente ans, jusqu’à ce que la crainte des Normans obligea les moines de Jumièges à prévenir les effets de leur fureur, en transportant son corps à Haspres avec celui de S. Aicadre. Le martyrologe romain en fait mention au jour de sa mort.
Je ne dois pas dissimuler icy que les sçavants sont partagés sur la naissance et le temps de notre saint. Les uns veulent avec l’auteur de la chronique de S . V andrille (b), d’après lequel nous avons parlé jusqu’icy de notre saint abbé, qu’il ne soit autre que le fils de Dreux établi duc de Champagne par son père Pépin de Héristal, et d’Anstrude, fille de Waraton, maire du palais, ainsi que nous l’avons remarqué ; d’autres au contraire le confondent avec un autre Hugues, qu’ils font fils de Charlemagne et d’Austrude, fille de Tassillon, duc de Bavière, et qu’il ne vint au monde que plus de cent ans après lui. Ils prétendent que celui-cy ayant été élevé à S. -Denis dans sa première jeunesse, fut fait abbé de Rebais et de la Croix-S. -Ouen ; qu’aiant été ensuite à
(a) Chron. Font., p. 207 et 208.
(b) Ibid., p. 205.
Rome, il y fut ordonné clerc par le pape Léon III, admis dans le clergé de cette ville et promu au diaconat par le même pape ; que de retour en France, il fut demandé pour évêque par le clergé, la noblesse et le peuple de Rouen, et sacré en 762, par ordre de l’empereur, son père, à Aix-la-Chapelle, avec son frère Drogon ou Dreux, que la clergé de Metz avoit aussi demandé; qu’aiant gouverné Féglise de Rouen durant vingt-six ans, il se retira à Jumièges, où il mourut dix ans après, le 9 avril 798, âgé de soixante-quatorze ans. Telle est l’histoire que des moines de S.-Vaast et de Jumièges ont fait de notre saint vers le milieu du xe siècle, et que Baudri, évêque de Dol, s’est contenté de mettre en un meilleur stile au commencement du xii6 (a). Les éditeurs du bréviaire de Rouen l’ont inséré .dans les leçons de son office en 1309, sur le témoignage de ces nouveaux légendaires, auxquels Baudri, évêque de Noyon, a cru lui-même devoir déférer en cette rencontre, quoique d’ailleurs très'exact (b).
Il est fâcheux d’être forcé de désavouer ses propres historiens ; mais l’amour delà vérité nousy oblige. Nous le ferons néanmoins delà manière la plus mesurée, et en conservant aux auteurs la réputation qui leur est justement due, d’avoir été dans la bonne foi en tout ce qu’ils ont écrit sur ce sujet. Ils ont été trompés, sans vouloir tromper personne, ni ravir à notre saint les honneurs que l’église lui a décernés, mais comme leur
(a) Neust. pia ubit de Gemet., c. 9 et 10.
(b) Chron. camerac , t. II, c. 29.
opinion a donné lien à plusieurs de dire que le fils de Dreux, comte de Champagne, n’étoit point regardé comme saint, parce que l’abbaïe de S.-Vandrille et les églises de Paris et de Bayeux qu’il avoit gouvernées n’en faisoient point la fête, il est à propos de faire connoître que c’est de lui précisément dont il s’agit, et non du fils de Charlemagne :
1° De toutes les femmes et concubines que les auteurs donnent à l’empereur, il ne s’en trouve aucune du nom d’Austrude ( a ).
2° Charles n’est né qu’en 747, et n’a commencé à régner qu’en 768 : il n’a donc pas pu avoir un fils capable d’être évêque de Rouen en 762.
3° Le pape Léon III, qu’on dit l’avoir ordonné diacre, n’est monté sur le siège de S. Pierre qu’en 795 : comment donc a-t-il pu lui conférer le diaconat en 762 , et peut-être même auparavant ?
4° Drogon ou Dreux, son frère, évêque de Metz, avec lequel on assure qu’il fut sacré à Aix-la-Chapelle, n’a été décoré de ce titre , selon Thégan 1 , que par Louis-le-Débonnaire , qui ne succéda à Charlemagne qu’en 814.
5° Enfin nul auteur avant eux n’a reconnu d’autre Hugues, pour fils de l’empereur Charlemagne, que celui qu’il eut de Régine ou Reine , une de ses maî-
(a) Eginhart, Vita Carol. mag.
1 Thégan a écrit en 837 la vie de l’empereur Louis le Débonnaire, et son ouvrage a été compris par Du Chesne, dans son recueil des historiens de la France.
tresses, qui lui avoit déjà donné Drogon ou Dreux, et dont il eût encore un troisième fils , nommé Thierry. Or, cet Hugues n’a pu voir le jour avant l’an 783, puisque, selon la chronique de S.-Nazaire, ce ne fut qu’en cette année que la reine Hildegarde mourut, et que Charles eût encore successivement deux femmes légitimes Fastrade et Luidgarde, avant de prendre Régine, mère de Dreux, d’Hugues et de Thierry. Nithard1, dans la vie de Louis-le-Débonnaire , dont il était contemporain, assure que ces trois princes furent élevés au palais roial et qu’ils eurent l’honneur de manger à sa table jusqu’à ce que Louis, devenu empereur, craignant que l’exemple de son neveu Bernard ne les portât à la révolte, les fit enfermer dans des monastères (a), d’où il les tira dans la suite pour les pourvoir honorablement. Dreux eut l’évêché de Metz , et Hugues plusieurs abbaïes (6). L’auteur eût-il oublié de faire mention de l’archevêché de Rouen , si Hugues en eût jamais été pourvu? Mais comment auroit-il pris possession de cette église, tandis que son siège étoit occupé par Vilbert2, et que lui-même étoit trop jeune pour le remplir ?
Ajoutons à tant de preuves que ce fils de Charlemagne et de Régine ne fut jamais qu’un simple
(a) Nithard, Vit. Lud. pii
(b) Thegan, ibid., de gestis lud., c. 24.
1 Les quatre livres de Nithard sont imprimés dans Pithou, seconde partie de son recueil des douze historiens contemporains.
2 Gilbert ou Vilbert, archevêque de Rouen en l’an S00.
prêtre vivant fort séculièrement , et que bien loin d’être mort à Jumièges, d’où l’on suppose que son corps fut depuis transféré à Haspres , il fut tué dans un combat en Angoumois le 7 ou le 13 de juin de l’an 844 (a). Quelle peut donc avoir été la cause de cette erreur? Voici en peu de mots ce que nous en pensons : cette fable n’a de fondement que sur la ressemblance de deux noms, Dreux et Anstrude, qui furent certainement les père et mère de S. Hugues, archevêque de Rouen et abbé de Jumièges, etc. Ces noms étoient connus; l’attribution seule en a été mal faite, et il n’en faut point être surpris. Les religieux de Jumièges aiant perdu dans la destruction de leur abbaïe tout ce qu’ils pouvoient avoir de titres et de mémoires, leurs successeurs, à qui la paix avoit été rendue par le baptême de Rollon, chef des Norrnans, firent de nouveaux actes de la vie de S. Hugues sur ce qu’ils crurent avoir appris de leurs ancêtres et sur des traditions populaires. Or, comme Hugues, dit l’abbé, étoit plus récent et qu’il avoit eu un frère du nom de Dreux, fils naturel de Charlemagne comme lui, il ne fut pas difficile de prendre le change, et, supposant à Charlemagne une femme du nom d’ Anstrude , les nouveaux auteurs de la vie de S. Hugues ont cru de bonne foi devoir lui donner comme frère celui qui étoit véritablement son père. Drogo Campaniœ dux in Drogonem
(a) Ami., Mettens. et Fuldens. et Bertin.
Mettemem episcopum confusus : et qui Hugonis pater, ejus germanus creditus est (a).
Quant à ce qu’on nous objecte que l’abbaïe de S. Vandrille et les églises de Paris et de Bajeux n’ont jamais fait la fête de notre saint, quoiqu’elles le reconnoissent pour un de leurs prélats , il est certain que cette omission ne peut faire un titre contre nous , et qu’elle ne vient que de l’usage où l’on étoit dans ces tems là de ne célébrer la fête des saints que dans le lieu de leur sépulture et dans les églises où l’on avoit quelque portion de leurs reliques (6), ce qui devient évident par l’exemple de celle de Rouen, où l’on n’a commencé à lui rendre un culte public qu’en 1309, après que les religieux de S. Vaast d’Arras l’eurent gratifiée d’un bras de ce saint archevêque.
HILDEGARD, CINQUIEME ABBE (l’âN 730).
Hildegard succéda à S. Hugues dans le gouvernement de l’abbaïe de Jumièges. Il étoit religieux de la maison et avoit fait profession sous l’abbé Cochin. C’est tout ce que nous sçavons de lui. Nos manuscrits ne nous en apprennent pas davantage ; ce qui
(a) Mab. A et. SS., Sæc. 3, part. I, p. 449.
(b) San-marthani Gall. Christ., t. I, p. 566.
ne doit pas surprendre après ce que nous avons dit de la perte presque générale des titres de cette abbaïe ; néanmoins comme la proximité de la source rend les ruisseaux plus purs , il est à présumer que son gouvernement ne fut pas sans fruit, et qu’il marcha fidellement sur les traces de ses prédécesseurs, particulièrement du dernier sous lequel il avoit vécu. On ne sçait pas mieux quelle fut la durée de son gouvernement. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il vivoit encore lorsqu’en 743, les religieux de S. Tron1 mandèrent à ceux de Jumièges la mort de S. Eucher, leur ancien confrère.
Ce digne prélat 2, dont nous avons donné la vie jusqu’à son sacre, mérite encore que nous la donnions jusqu’à son décez. Ses éminentes vertus dans l’épiscopat pourront servir de modèle aux ecclésiastiques persécutés pour la justice. Il ne fut pas plus tôt ordonné évêque que ce changement d’état lui parut d’autant plus dur, qu’il avoit plus de lumières que le commun des prêtres et des évêques mêmes pour connoître les obligations du ministère ecclésiastique. Ilregardoit l’épiscopat ( a ) non pas comme une dignité et un honneur, ainsi que faisoient les autres , mais comme une charge très difficile et environnée de dangers. Au lieu de s’en épouvanter ou de tomber dans le découragement , il eut recours à
(a) Baillet, Vie des Saints, t. I, p. 261.
1 S. Trond ou Truyen. Abbaye de l’ordre de S. Benoit, en Belgique, au diocèse de Liège, fondée par S. Trond en l’an 662.