‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 3)Chapitre 6 sur 44 · SEucher · texte numérisé non relu

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l’assistance du souverain pasteur qui l’avoit mis dans cet engagement , et il se donna tout entier aux soins que demandoit le gouvernement de son église. Il s’appliqua à y bien régler la discipline autant pour les mœurs que pour la manière de servir Dieu dans le culte qui lui est dû. Comme il avoit une affection particulière pour son clergé, dont il avoit peut-être été membre autrefois, il en procuroit l'accroissement et tous les avantages avec beaucoup de zèle; il travailloit avec une ardeur infatigable à instruire les peuples par luimême, à déraciner les vices et à faire régner Jésus- Christ dans leurs cœurs , il animoit aussi souvent de sa présence toutes les maisons religieuses de son diocèse, ne pouvant oublier l’habitude qu’il avoit contractée à Jumièges pour un genre de vie dans le repos duquel il s’étoit autrefois promis de pouvoir acquérir la souveraine félicité. Il se comportoit à l’égard de tout le monde avec tant de douceur et de bienveillance qu’il gagna bientôt les cœurs de tout le monde ; de sorte que chacun lui obéissoit avec une affection sincère et une parfaite soumission.

Cette union admirable qui se forma entre le pasteur et le troupeau et qui mit l’église d’Orléans dans un état très florissant, fut traversée enfin par l’envie que les méchants portèrent au bonheur des pauvres de ce diocèse, qui profitoient non-seulement des biens de l’évêque, mais encore de ceux des riches que l’exemple et les exhortations de leur saint prélat rendoient charitables comme lui. Dieu les fit servir d’instruments pour

éprouver la patience de son serviteur, et il permit qu’ils l’attaquassent par des calomnies atroces. Par ce moien il s’éleva sur lui, sur son église et sur sa famille même un grand orage qui troubla entièrement la paix dont il jouissait au milieu de son peuple depuis près de seize ans. On le rendit suspect à Charles Martel, et pour aigrir son esprit contre lui, on décria d’une manière odieuse le zèle et la fermeté que le saint fit paroitre pour s’opposer aux laïques qui usurpoient les biens de l’église. C’étoit toucher Charles Martel par son endroit le plus foible et le plus sensible ; car ce fut lui qui introduisit ou du moins qui fit augmenter ce désordre pendant les guerres diverses qu’il eut à soutenir pour sa propre défense ou contre les Sarrazins et les autres ennemis de l’état. On enveloppa aussi dans la même accusation tous ceux de la famille d’Eucher, qui étoit une des plus considérables du païs, et qui en possédoit les principales charges.

U an 737. — Charles n’eut pas le loisir ni peut- * être même la volonté d’examiner la qualité de ces accusations, parce qu’il marchoit contre les Sarrazins en Aquitaine ; mais aussi il ne les oublia point. Ayant heureusement défait ses ennemis , il passa par Orléans à son retour, et ordonna au saint évêque de le suivre à Paris , et de là au palais de Verneuil qui étoit une maison royale sur la rivière d’Oyseau diocèse de Beauvais. Quand il y fut arrivé , il l’envoia en exil à Cologne , et y relégua aussi tous ses parents sans vouloir les entendre dans leurs défenses. Eucher, qui regardoit toute

la terre comme un lieu de bannissement pour les vrais chrétiens, s’attendoit effectivement à ne vivre à Cologne que comme un banni, mais dès qu’on vint à le connoitre on cessa de le regarder comme un étranger. Sa vertu fut un charme qui lui attira l’affection et les respects de tout le monde ; il fut traité avec honneur par tout le clergé et le peuple de la ville. Les principaux habitants firent paroitre tant d’empressement pour l’assister dans tous ses besoins, que Charles en conçut de l’ombrage, de sorte qu’il envoia à Chrodebert ou Robert , duc de Hasbengaw 1 , ordre de faire sortir Eucher de Cologne, et de le transporter dans une des places fortes du païs de Hasbain, pour empêcher ses intelligences avec les étrangers ; mais Dieu lui fit encore trouver grâce dans l’esprit de ce seigneur, qui, loin de le maltraiter en exécutant ce qui lui étoit ordonné, eut grand soin qu’il ne manquât de rien, et lui offrit encore de l’argent pour le distribuer aux pauvres ou aux monastères, selon qu’il le jugerait à propos. Le saint, usant de la liberté que le duc lui laissoit de se choisir une demeure dans tel endroit qu’il lui plairoit dans la contrée du Hasbain, se retira dans l’abbaïe de S. Tron,qui portoit encore le nom de Sareing 2 au diocèse de Mastricht , dont le siège épiscopal avoit été transféré depuis quelques années à Liège par S. Hubert.

1 II s agit ici delà contrée d’Hasbaye, dans l’évêché de Liège, en latin Ilasbahia, dont il est fait mention dans le partage que Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique firent des états de Lothaire en 880.

2 Sacrimiun en latin.

L’an 743. — Lorsqu’il s’y fut renfermé, il ne songea plus qu’à se sanctifier dans le repos que lui procuroit cet heureux séjour, et à se tenir uni à Dieu par la contemplation et par la prière continuelle. Il persévéra dans ce divin commerce jusqu’en 743, qui fut l’année de sa mort. On ne sçait pas positivement si ce fut le 20 ou 21 de février qu’elle arriva. Les martyrologes les plus anciens font mémoire de lui le 20. Celui qui porte le nom de Bède le met au 21 , mais il n’est pas aisé de conjecturer de quel temps est cette addition, ne pouvant être du texte de Bède, qui était mort huit ans avant notre saint. Son corps fut enterré dans l’église de S. Tron avec une solennité religieuse, et Dieu fitconnoitre non-seulement l’injustice de ses ennemis , mais encore sa sainteté et sa gloire par divers miracles qui se firent à son tombeau.

DROCTEGAND, SIXIEME ABBÉ.

Le successeur d’Hildegard dans le gouvernement de l’abbaïe de Jumièges fut Droctegang. La succession est certaine , mais l’époque ne l’est pas à sept ou huit ans près. Qu’importe, au reste, qu’il ait gouverné huit ans plus tôt ou huit ans plus tard ? La chose est de trop peu de conséquence pour mériter qu’on s’y

arrête , mais il n en est pas de même de quelques actions de sa vie, dont plusieurs auteurs graves ont cru devoir lui ravir la gloire, pour la reporter à un autre du même nom et du même tems, qui fut premier abbé de Gorze1, dans le païs Messin. Voicy le fait.

L an /oO. — Aistulfe, roi des Lombards, marchant sur les traces de Luitprant, de Childebran et de Rachis, ses prédécesseurs, commença son règne en 750 par une grande irruption sur les terres de l’Église. Le pape Etienne III députa vers lui les diacres Paul et Ambroise (a), et par des présents dont il les avoit chargés pour ce prince , il obtint la paix pour quarante ans ; mais le roi barbare oublia dès l’année suivante ce qu’il avoit promis, il prit Ravenne et tout le reste de l’Exarchat , quijusques là avoient été tenus par des vicaires de l’empereur ; il s’empara en 752 de plusieurs villes près de Rome même, et envoia sommer les Romains de lui païer le tribut d’un écu d’or par tête. Le pape implora en vain le secours de l’empereur Copronyme, et voiant qu’ Aistulfe se moquoit de l’un et de l’autre, il eut recours au roi Pépin, à l’exemple de Grégoire III et de Zacharie, qui dans un semblable besoin avoient réclamé la protection de Charles Martel. Il lui écrivit en 753 une lettre pleine des plus vives expressions de sa dou-

(a) Anast. biblioth., De Vit. pont., p. 81.

1 Gorze, en latin Gorzia, abbaye dans le chef-lieu de canton de ce nom, département de la Moselle, arrondissement de Metz. — Cette abbaye, plus connue sous le nom de Saint-Grégoire , fut fondée en 749 par S. Chrodegang, ou Droctegand, évêque de Metz.

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