LANDRIC, SEPTIÈME ABBÉ
Après sa mort, dont le temps et le lieu ne nous sont pas connus, les religieux s’assemblèrent pour lui donner un successeur, et choisirent d’une voix unanime Landric, que Charlemagne en 787 nomma commissaire avec le comte Richard, pour dresser un état des biens de l’abbaïe de S. Vandrille (a), dont il vouloit pourvoir son chapelain.
U an 783. — L’année suivante, 788, le roi Charles convoqua une assemblée en son palais d’Ingelheim, où il manda Tassillon, duc de Bavière. Ce prince étoit fils d’Odilon et de Cheltrude, soeur du roi Pépin. Griffon, son oncle maternel, l’avoit chassé de la Bavière. Pépin l’y avoit rétabli, et Tassillon, en reconnoissance, lui en avoit fait hommage ainsi qu’à Charles et Carloman, ses fils, et leur avoit prêté serment de fidélité sur les châsses de S. Denis, de S. Martinet de S. Germain de Paris; mais trop complaisant pour sa femme, qui étoit ennemie de la France, et trop ambitieux lui-même pour être fidèle , il avoit plusieurs fois violé ses serments, et, autant de fois révolté que soumis, il avoit fatigué le roy et ses propres sujets. Ceux-ci, las des
(a) Chron. font, spec., t. III, p. 227.
guerres que leur attiroit sans cesse sur les bras ce prince trop inquiet, avoient averti le roy des nouvelles menées que le duc pratiquoit contre son service avec les Huns, Avarois et les Sclaves, au mépris des serments qu’il lui avoit tant de fois réitérés. Ce fut la raison pour laquelle il le manda à l’assemblée d’Ingelheim. Tassillon, croiant ses pratiques secrettes, s’y rendit sans difficulté ; il y fut arrêté et convaincu par témoins , et les opinions allèrent à la mort ; mais Charles ne put se résoudre à verser le sang d’un prince qui étoit son proche parent ; il lui accorda la vie en considération de la parenté et lui permit de se retirer dans un monastère. Il fut rasé à S.-Groar, et transféré à S.-Nazairede-Lauresheim, où l’on envoya bientôt après son fils Théodon, qu’on avoit renfermé dans le monastère de S. -Maximin de Trêves. Liutberge sa femme (a) et Theotberg son second fils avec ses deux filles eurent le même sort.
L’orage des afflictions poussa Tassillon dans le port du salut. Il s’accoutuma peu à peu au dépouillement involontaire de ses états , et aiant enfin effacé de son esprit dans une espace de six ans l’idée trompeuse des grandeurs de la terre qui lui avoit fait faire tant d’écarts, il vint se présenter en 794 dans la posture d’un pénitent au milieu de l’assemblée de Francfort (b) et demander humblement pardon de sa perfidie contre les rois Pépin et Charles , remettant de sa part tout
(i a ) Duchesne, t, II, p. 23.
(b) T. VII, Conc., p. 1057, can. 3.
ressentiment du passé et tout le droit que lui ou ses enfants pouvoient prétendre au duché de Bavière. Le roy lui pardonna , et le reçut en ses bonnes grâces , après quoy le pieux infortuné passa à Jumiéges, et s’y consacra à Dieu par le vœu d’une perpétuelle solitude (a).
Théodonne put se résoudre à abandonner son père. Il fit demander à Charlemagne la permission de le suivre ; et le roy, qui avoit intérêt de l’éloigner de la Bavière (b), la lui accorda. Leur vie fut très pieuse dans cette nouvelle retraite. Quelques auteurs modernes ont même donné le titre de saint à Tassillon (c) , mais nous ne voions pas que les raisons qui les ont porté à le croire soient suffisantes pour nous décider ; ils moururent l’un et l’autre à Jumiéges durant le gouvernement de Landric, et furent enterrés avec honneur dans le chapitre, s’il est vrai, comme l’a crudom Mabillon(c£), que le fameux tombeau des énervés qu’on transféra du premier lieu de leur sépulture dans l’église de S. -Pierre, après la restauration de l’abbaïe , ne soit autre que celui de ces deux illustres bannis , qu’on auroit depuis métamorphosés en deux fils de Clovis II et de St0 Bathilde.
(a-) Labbe , t. II, p. 736, Annal. Nazariani-, Chr. Font. Mezerai et Moreri.
(b) Mab., Ann. Ben., t. Il, p. 290. — Paul Æmil., p. 43. — Daniel, nouv. edit., t. II, p. 89 et alii.
(c) Raderus, in Bav. sonet, et menolog. Ben., t. II, p. 848.
(d) Ann., t. II, p. 313, c. 33.
(e) Legend. SS. C. 93.
Un manuscrit de la fin du dixième siècle ou du commencement du suivant a donné naissance à cette nouvelle histoire. L’auteur y fait premièrement l’éloge de Clovis et de Ste Bathilde, à qui il donne deux fils, qu’il ne nomme pas, parce que leur nom lui est échappé, et dont les historiens qui l’ont précédé et suivi ne font aucune mention. Parlant ensuite des œuvres de piété, auxquelles il suppose que le roy s’exerçoit, il lui fait concevoir le désir de visiter les lieux saints de Jérusalem et d’y passer le reste de ses jours. La reine y consent quoiqu’avec peine, et se charge avec l’aîné de ses enfants de la conduite du royaume , mais à peine le monarque arrivé en Palestine a satisfait aux premiers mouvements de sa dévotion, que ses deux fils, jaloux de l’autorité de leur mère , profitent de son absence pour la maltraiter et s’ériger en souverains.
Bathilde, outragée, donne avis à son maU de ce qui se fait au mépris de ses ordres. Le roy repasse les mers, et ses enfants rebelles vont au devant lui défendre l’entrée de son royaume. Cependant ils laissent la reine en liberté dans son palais au milieu de ses États. Elle en profite pour ordonner des prières par toutes les églises, et le ciel protecteur de l’innocence se déclare en sa faveur. Le roy présente la bataille, on l’accepte. Les François révoltés , quoique supérieurs en nombre, ne peuvent soutenir le premier choc. Les princes sont abandonnés, pris et emmenés à Paris, pour y être jugés par les Barons, selon toute la rigueur des loix. Le Conseil assemblé, la sainte et vertueuse reine leur
mère, voiant que personne ne vouloit prononcer contre les enfants de son roy, les condamne elle-même, au grand étonnement des assistans, à avoir les jarrets brûlés. Après une opération si douloureuse, on les renferme dans une chambre du palais ; mais Clovis, touché de leur état, prie la reine de les éloigner de sa présence. On les expose donc, par ordre de leur mère, dans un bateau sur la Seine, avec toutes les provisions nécessaires à la vie et un domestique pour les servir et en rapporter des nouvelles sûres au roy et à la reine. En partant de Paris le bateau est emporté par le courant de la rivière jusqu’à Jumiéges, oû S. Filbert, qui en étoit abbé, les reçut avec beaucoup de douceur, et les revêtit même de l’habit religieux, qu’ils lui demandèrent avec instance. Ils persévérèrent jusqu’à la mort dans son monastère., expiant par de continuelles souffrances Pénormité de leur crime.
Voilà l’histoire quant au fond, mais débarrassée d’un fatras d’entretiens spirituels, où l’on suppose l’écriture sainte aussi familière aux divers personnages qui ont quelque rôle à y jouer qu’elle le pourroit être à ceux qui en auroient fait toute leur vie une étude particulière. On la trouve dans Belleforêt (a), dans les chroniques de l’ordre de S. Benoit, par dom Antoine Yepez, abbé de Valladolid (b) , etdans une apologie des énervés, par dom Adrien Langlois, premier prieur de Jumiéges depuis la réforme de S. Maur. Longtemps auparavant
(a) Iiist. de France , t. I, p. 104 et 105.
(b) Yepez, Chron., t. II, p. 784 et suiv.
un moine de la même abbaïe en avoit fait l’abrégé en quatre vers qui furent mis autour du tombeau, lorsque, vers le douzième siècle, ony fitjetter une couleur d’azur, et semer quelques fleurs de lis d’or, qui n’avoient jamais entré dans les armoiries de nos rois avant ce douzième siècle.
Hic in honore Dei requiescit stirps Clodovoei :
Patris bellica gens, bella salutis agens.
Ad votum matris Bathildis pœnituere
Scelere pro proprio, proque labore patris.
Il y a dans le second tome de la description de la haute Normandie (a) une ample dissertation sur le tombeau de ces Énervés. Elle est d’un Bénédictin de nos jours, qui, en frayant une route différente des trois premiers écrivains , n’a fait qu’embarasser le chemin pour parvenir plus facilement à la connoissance de ce point d’histoire. Si l’on veut supposer, dit cet auteur, à la suite de l’extrait qu’il a fait du manuscrit déjà cité, que les Énervés de Jumiéges avoient réellement outragé leur mère, rien n’empêche de s’en tenir simplement à quelques paroles injurieuses et diffamantes ; on peut les soupçonner encore d’avoir poussé l’audace et l’insolence jusqu’à lever la main sur elle ; et tout cela joint à une révolte ouverte contre leur père , a dû les rendre suffisamment criminels pour mériter le châtiment dont ils ont été punis. Mais qui sont ces deux coupables?
ils ne peuvent avoir été fils de Clovis II : cela est hors de toute contestation. Clovis II, mort en 662, àl’âgede 25 ou 26 ans (il auroit pu dire en 656 à l’âge de 22 ans), n’a laissé que trois fils (a) qui lui ont succédé. Ni ceuxci ni quelqu’ autre de leurs frères qu’on veuille leur supposer, contre la foi de l’histoire, n’a pu être assez âgé pour se noircir d’aucun crime pendant son règne, Ste Bathilde n’aiant épousé Clovis qu’en 649, selon Mézerai et le père Bouquet (b) .
Cette observation est juste, ainsi que l’inscription en faux contre le voïage de Clovis outre mer, puisqu’il est sans doute que ce prince n’a jamais mis les pieds hors de son royaume. L’auteur n’a pas moins bien réussi en nous représentant comme une chose impossible que le bateau sur lequel on mit les deux Enervés ait pu être emporté au fil de l’eau depuis le port de Paris jusqu’à l’abbaïe de Jumiéges, c’est-à-dire pendant plus de soixante lieues de course , sans être arrêté ni par les ponts, ni par les isles, ni par les diverses sinuosités de la rivière de Seine, ni enfin par les habitants des villes et des bourgades qui se trouvèrent sur son passage. Mais il ne devoit pas, en pariant du sentiment de dom Mabillon sur l’ancienne maison de Bavière , faire paroitre ce sçavant homme comme aïant douté que Tassillon I, qui en a été le dernier duc , soit mort à Jumiéges. Ce riest pas pour lui-même que dom Mabil-
(») J). Bouquet , t. II, p. 669.
(b) Mezerai, t. I, p. 79, de l’abrégé de YHist. de France. — Bouquet, t. III, p. 572
Ion dit, au second tome des Annales de l'ordre de S. Benoit (a), qu’il est vraisemblable que Tassillon et Théodon, son fils, moururent à Jumièges ; c’est pour ses lecteurs, qu’il suppose avoir lu l’éloge qu’il avoit fait de ce prince plusieurs années auparavant , et dans lequel il assure sans hésiter qu’il mourut en cette abbaïe : Gemetici eum obiisse ex superioribus satis colligitur (b). Il est vraisemblable que l’auteur en produisant ce texte appréhendoit de rencontrer quelques obstacles à la nouvelle opinion qu’il vouloit établir; il a néanmoins respecté le prétendu doute de son confrère , et feignant d’admettre avec lui que Tassillon et Théodon seroient morts à Jumièges comme religieux, il s’est rejeté sur l’habillement des Énervés , qui ne fut jamais celui dont on se couvre dans le cloître, et sur la tradition qui les honore du titre de fils d’un de nos rois ; d’où il conclut que l’ancienne maison de Bavière n’étant ni de la première, ni de la seconde race, le tombeau des Enervés ne peut être celui des derniers ducs de cette famille.
Il continue et propose ainsi ses conjectures. Ne seroit-ce pas plustôt les enfants de Carloman, fils aîné de Charles Martel et frère de Pépin-le-Bref? Ce Carloman étoit un grand guerrier ; il a eu bien des guerres à soutenir contre Odilon, duc de Bavière, contre les Saxons, contre les Allemans. Dégoûté du théâtre du monde et de la corruption du siècle, il abdiqua la puis-
la) P. 313.
(b) Act, SS. B., sæc. 3, part, n, p. 446.
sance mondaine pour se dérober aux yeux des hommes à la faveur de l’obscurité du cloître ; son dessein étoit même d’y ensevelir jusqu’à son nom s’il l’avoit pu. On rapporte plusieurs causes de sa retraite, en même tems qu’on avoue que celle qui y influa le plus est ignorée. Quelques chagrins domestiques ne pourroient-ils pas y avoir eu bonne part? Il avoit plusieurs enfants selon deux anciennes chroniques (a). Ces enfants ont été tondus , c’est-à-dire dégradés et inhabiles à monter jamais sur le trône. Pourquoi tondus? Peut-être pour satisfaire à l’ambition démesurée de Pépin ; peut-être aussi pour les punir de quelqu’ attentat réel dont ils se seraient trouvés coupables. N’auroient-ils pas en effet levé l’étendart contre leur père, pendant que celui-ci étoit occupé au-dela du Rhin à soumettre ou les Bavarois , ou les Saxons , ou les Àllemans ? Gripon, autre frère de ce prince, se déclara contre lui ; il en fut puni de mort. Or Gripon pourrait bien avoir entraîné dans sa révolte quelques-uns de ses neveux qui seraient les fils de Carloman, ou les Énervés dont nous cherchons à éclaircir l’histoire. La princesse leur mère se sera attiré pour ce sujet-là même quelqu’ outrage sanglant de leur part ; ils auront été punis sévèrement, et de cette insulte et de leur révolte, d’abord par le supplice de la brûlure des nerfs , ensuite par la dégradation. Tout cela parait assez vraisemblable, et je ne vois en effet dans toute notre histoire que les fils de Carloman, fi ère de Pépin-le-Bref, à qui celle des Énervés puisse
{a) Chron. Fonten., c. 14, p. 226, et Duchesne, Hist. Franc., t. II.
convenir. Le nom de leur mère est demeuré inconnu, mais leur épitaphe ne nous Fauroit-elle pas conservée? On lui donne là le nom de Bathilde, et ce pourroit bien être celui de la femme de Carloman. Si cela est, il ne seroit pas surprenant que dans les siècles postérieurs on eût fait les Énervés fils de Clovis II , parce que la femme de ce prince, plus connue et plus célèbre que l’autre, s’appeloit Bathilde.
Nous estimons et respectons l’auteur de cette conjecture, et celui des observations sur les écrits modernes, à qui elle paroît assez heureuse ; mais qu’il ne leur en déplaise, nous la trouvons trop légère pour y souscrire. Que signifient en effet toutes ces expressions de peutêtre, , ne seroit-ce pas, ce pouroit bien être et autres semblables dont ce récit est plein? De quel secours une pareille découverte peut-elle être pour la vérité de l’histoire des Énervés? Doit-on jamais faire quelque cas d’un jugement qui ne se fait que par conjecture? Quoi ! parce que la chronique de Fontenelle nous apprend que Carloman, après sa retraite au mont Cassin, vint en France et que ses enfants furent tondus , il sera permis de supposer que ce fut en punition d’une révolte contre leur père, à laquelle ils se seront laissés entroiner, dix ans auparavant, par Grippon leur oncle ; que leur mère, par sa fermeté à demeurer fidèle à son mari, se sera attirée pour ce sujet-là même quelq.u’outrage sanglant de leur part ; et qu’ enfin après la brûlure des nerfs, ils auront été relégués à Jumiéges, oû l’on verroit encore aujourd’hui leur tombeau sous le nom
de deux enfants de Ste Bathilde, parce que la femme de Carloman pouvoit s’appeler de ce nom? Il faut avouer que ce peu de mots : Carloman vint en France en 753 et ses enfants furent tondus ; il faut, dis-je, avouer que ce peu de mots est bien fécond, pour y avoir trouvé tant de choses, ou que le microscope dont on s est servi pour les découvrir a extraordinairement grossi les objets.
Mais pourquoi, si les enfants de Carloman avec leur oncle Gripon étoient coupables de révolte contre leur pere, avoir attendu dix ans a les punir ? Pourquoi plustot après que Carloman fut religieux, que lorsqu’il étoit plein des idées du monde, et possédé de la passion de régner ? Gripon, mécontent des partages que Charles Martel avoit faits de l’état, comme s’il en eût été le véritable maître, se révolta contre Carloman et Pépin ; ses deux frères le firent enfermer dans Châteauneuf, en Ardenne. Pourquoi laisser libres ses complices, s’il en avoit? Après la retraite de Carloman, Pépin mit Gripon en liberté et lui donna même quelques comtés pour son entretien. Si l’ambition de ce jeune mécontent le porta ensuite à fuir en Saxe, pour émouvoir ces peuples et les obliger de prendre son parti, il n’ étoit plus question de Carloman, qui avoit déjà pris le ciel pour son partage, et ce fut Pépin seul qui, aiant réduit les partisans de son jeune frère, l’emmena luimême en France et lui donna la ville du Mans et douze comtés en Neustrie. Enfin, lorsque, s’étant dérobé une troisième fois, Gripon se retira près de Gailfre, duc