Tome I
leur, qu’il envoya secrettement par un pèlerin ; puis par une autre lettre il le pria de lui envoier des ambassadeurs pour l’engager à passer dans les Gaules sous le prétexte de l’aller voir.
Le roi Pépin lui fit une réponse telle qu’il l’avoit demandée et en chargea l’abbé Droctegang, que le père le Cointe et Mr Fleury (a) prétendent être le premier abbé de Gorze et que le père Mabillon et Dom Bouquet soutiennent être l’abbé de Jumiéges ( b ), parce que le monastère de Gorze, dont Cbrodegang , évêque de Metz, avoit jetté les fondements en 749, étoit à peine achevé ; ce qui nous détermine à donner la préférence à ce dernier sentiment, avec d’autant plus de liberté que MrFleury, en suivant l’opinion du père le Cointe, l’a crue étayée du témoignage du célèbre auteur des actes des saints des Bénédictins , dont le texte lui est contraire, ainsi que nous venons de le remarquer. Le pape le reçut avec distinction , et le renvoya quelques jours après vers le roi avec une lettre, qui ne contient que des actions de grâces, se rapportant du surplus à Droctegang, avec lequel il s’était expliqué de vive voix (c). Il écrivit en même temps et par la même occasion aux ducs de F rance , pour les exhorter à venir au secours de S. Pierre, qu’il nomme leur nrotecteur, et à appuyer sa demande auprès de Pépin, qui lui envoya en
(a) Coint, an. 753, n, 52. — Iiist. eccl., 1. XLIII, p. 369.
(b) Ann., t. II. c. 70, p. 162, et Collect. scrip. gall., t. Y, p. 434.
(c) Epist. 10a cod. Carolini et Collect. concil. antiq. Gall., op. et stud., Sirrn., t. Il, p. 9 et 10.
effet deux des principaux seigneurs de sa cour pour le conduire en France, tandis qu’il marcha lui-même contre le roi des Lombards , qu’il força enfin d’exécuter ce qu’il avoit promis.
La paix ainsi rendue à l’Italie par la présence de Pépin, le pape repassa les monts et revint à Rome, où il mourut le 6 avril 75/ . Paul I lui succéda et ne manqua pas de donner avis de son élection à Pépin, auquel il adi essa presque toutes les lettres qu’il écrivit dans la suite pour demander du secours, tantôt contre les Grecs, qui d’intelligence avec les Lombards vouloient reprendre Ravenne, tantôt contre les Lombards et le loi Didier, qui chicanoit toujours sur la restitution des places promises par le traité de son prédécesseur. Ce fut le sujet d un second voyage de Droctegang à Rome au nom de Pépin. Il partit en 758 , et rapporta deux lettres du pape, l’une au roi dans laquelle le souverain pontife le félicite de sa bonne santé, et de l’heureux succez de ses armes en Saxe ; l’autre à Charles et à Carloman dans lesquelles il les exhorte d’être fidèles à S. Pierre à l’exemple de leurs ancêtres et de deffendre 1 église de Rome (a). Ces deux ambassades de Droctegang nous font regretter avec raison la perte des mémoires de l’abbaïe. Ils nous auroient sans doute appris de quelle manière sa réputation fut portée jusqu’à la cour , et comment il mérita l’affection et la confiance du roi Pépin, le premier de nos Rois de la seconde race.
(a) Ibid., Epist. 38 et 41.
An 759. — L’année 759 fut remarquable par l’exil de S. Sturme, abbé de Fulde, en Allemagne. La considération où il étoit dans le pais, jointe au zele avec lequel il travailloit à l’instruction des peuples, donna de la jalousie à S. Lulle, évêque de Mayence, auquel S. Boniface, en renonçant à l’épiscopat, avoit recommandé l’abbaïe de Fulde, quoique le pape Zacharie l’eût exemptée de la juridiction de l’éveque diocésain. Le prélat, se croiant méprisé dansFulde parles conseils de l’abbé, porta ses soins ailleurs. Trois faux frères s’en aperçurent les premiers , et espérant que l’évêque les protégeroit contre leur abbé, ils allèrent à la cour de Pépin, et l’accusèrent de n’être pas affectionné au service de sa majesté. Le Roi, surpris par cette calomnie, que S. Lulle ne chercha sans doute pas à détruire, se fit amener S. Sturme , et peu satisfait de la réponse que son humilité et le désir qu’il avait de souffrir lui firent faire, il l’exila avec quelques-uns de ses disciples dans un célèbre monastère du Royaume, que l’auteur de sa vie appelle unnedica , que dom Mabillon dit absolument être gimedica seu gemeticum Jumiéges au diocèse de Rouen (a). M. Le Vallois dit la même chose. Le père Brower, jésuite et recteur du collège de Fulde, reconnoit qu’il y a de l’erreur dans le nom A unnedica, qui est entièrement inconnu, mais il se fait scrupule d’en supposer un autre. Il insinue cependant que ce pourroit être l’abbaïe d’Inde (6) ; mais la chose
(a) Ann., t. II, p. 192, et M? Levallois apud Mab., sæc. 4, part, n, p. 25.
(b) Antiquités de Fulde.
est impossible, parce que cette abbaïe n’étoit pas même fondée du tems de S. Sturme, et qu’elle ne le fut que plus de 50 ans après sa mort. Mr Fleury et le père Rivet ont été plus réservés, et n’ont point parlé du lieu de l’exil de notre saint. Dom Bouquet et M. de Mésangui (a) ont suivi le père Mabillon, et M. Le Vallois, et nous nous rangeons nous même à leur avis non-seulement pour le respect qui leur est dû, mais par la seule considération, qu’encore qu’ily eût en France plusieurs monastères célèbres à qui l’on pouvoit donner le nom de grand , magnum cœnobîum quod dicitur unnedica (b), le nom toutefois ne convenoit à aucun autre préférablement à Jumiéges, où il y avoit encore alors près de 900 religieux et un plus grand nombre de serviteurs. D’ailleurs il ne doit pas paroitre étonnant qu’un auteur bavarois, tel qu’étoitceluiquiaécritlaviede S. Sturme, ait corrompu les trois premières lettres du véritable nom latin de Jumiéges, et qu’il se soit servi du mot unnedica pour gimedica. Sera— t-on plus surpris que Pépin, qui avoit pris en affection l’abbé Drocte gang, dont il connoissait la fidélité, lui ait confié un sujet qu’on avoit accusé auprès de lui de ne lui être pas fidèle? Non sans doute. Il paroit donc plus que probable que Jumiéges fut le lieu du bannissement du saint abbé de Fulde. Quoi qu’il en soit, il fut très bien reçu par l’abbé et les religieux, qui, pendant deux ans qu’il
(a) Collect. scrip. gall., t. V, p. 429, et Vies des Saints , in-4°, t. II, p. 460.
(b) Mab., Vit. SS. Ben., sæc. 3, suppt.
demeura dans leur cloître., lui rendirent toutes sortes de respects et tous les devoirs de charité qui étoieut dus à son mérite. Il fui rétabli dans sa charge vers le milieu de l’année 761.
L’an 765. — Quatre ans après, le roi Pépin fit tenir un concile ou assemblée générale de la nation française (a) à Attigni-sur-Aine , dans le diocèse de Reims. Il n’en reste que les noms des évêques qui y assistèrent au nombre de ving-sept avec dix-sept abbés , dont nous avons les souscriptions à la fin d’un acte d’unionfait entre eux, pour s’assurer des prières après leur mort. Ils convinrent et ordonnèrent que quand quelqu’un d’eux seroit décédé , chacun feroit dire pour lui cent psautiers par ses clercs et célébrer cent messes par ses prêtres, et que l’évêque ou abbé diroit lui-même trente messes ou les feroit dire par un de ses collègues en cas d’infirmité. Entre les abbés qui se trouvèrent au concile, Droctegang tient le quatrième rang, comme abbé de Jumièges. Son nom se trouve encore dans un autre acte d’association spirituelle (b) avec les moines de l’abbaïe d’Auge, au diocèse de Coutance. L’histoire ne nous fournit autre chose sur ce qui le regarde.
(a) T. VI, Conc., p. 1701.
(b) Analect., t. IV, p. 642 et 644.