Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges
U an 1249. — Après la mort de Guillaume de Fors, les religieux de Jurnièges s’accordèrent à lui substituer Robert d’Etelan, religieux de la maison, frère de Philippe et Guillaume d’Etelan, d’où sont descendus les Messieurs d’Epinai, marquis de Saint-Luc ^ On croit que ses frères eurent beaucoup de part dans son élection, sans doute à cause du zèle qu’ils avoient fait
1 La famille et la terre d’Etelan (canton de Lillebonne, arrondissement du Havre) remontent à la conquête normande. La terre relevait directement du roi et a toujours conservé un apanage considérable. On voit encore aujourd’hui le magnifique château bâti au xv® siècle et qui a compté parmi ses propriétaires le maréchal de Cossé-Brissac, le président Hénault, le marquis de Martainville, maire de Rouen. C’est à Etelan que Catherine de Médicis et Charles IX se rendirent en 1563 après la prise du Havre, et écrivirent les lettres de convocation du Parlement de Normandie pour la proclamation de la maj^jrité de Charles IX.
paroître dans l’affaire deCourval durant l’enquête du bailli de Verneuil. Ce n’est pas qu’il fut indigne de la place : il étoit bien né, avoitde l’esprit et de la religion -, mais il étoit jeune, et dans la disposition où étoient les esprits, il se seroit vainement flatté de réunir tous les suffrages. Il fut béni par l’archevêque de Rouen ; il lui jura obéissance après la cérémonie. Peu de temps après qu’il fut abbé, le pape Innocent IV écrivit à la communauté de Jumièges pour la porter à assister de ses libéralités un clerc de ses amis, nommé Albert, fils de Mainfroi, marquis de la Roquette. Il ne demanda pas moins qu’une pension de 30 marcs sterlings, et l’on convint de la lui faire. On s’y engagea même par lettres, comme il paroît par la bulle d’innocent, datée de Sion, le 8 octobre 1249, par laquelle il accorde à l’abbé et à ses religieux le revenu de deux cures à leur nomination, tant qu’ils continueront de faire la même pension, défendant à l’évêque diocésain de pourvoir aucun prêtre de ces bénéfices, sous prétexte de vacances, à moins que le service et le soin des âmes n’y fussent négligés. Nous trouvons encore deux autres bulles du même pape expédiées le même jour en faveur de l’abbaïe(a). Parla première il confirme à l’abbé et aux religieux de Jumièges la possession de l’église de Saint-Pierre de Vinterbornestoch, diocèse de Salis-
(a) Archives.
1 Courval, aujourd’hui le Vieux-Port, canton de Quillebeuf, arrondissement de Pont-Audemer (Eure). Voir sur cette affaire le tome pr de notre histoire, p. 378.
bury, en Angleterre) que Grégoire IX avoit donnée à un clerc d’Anaque {a). Par la seconde, il défend à toute personne ecclésiastique et séculière de nommer aux bénéfices dépendant de l’abbaïe, sous quelque prétexte que ce soit, même de lettres apostoliques reçues ou à recevoir, si le privilège actuel n’y est révoqué (b) .
Un clerc de Bayeux, nommé Nicolas Le Bel, sollicitoit alors les religieux de J umièges de le recevoir à la participation de leurs prières, et offroit de fonder dans leur église un anniversaire pour le repos de son âme après sa mort. L’abbé Robert et sa communauté le refusèrent d’abord, mais ils cédèrent enfin à son importunité et aux gémissements et aux larmes qu’il employa pendant près d’un an pour les vaincre (c). On lui donna des lettres d’association au mois de novembre 1249, et, dans le moment, il expédia une charte, par laquelle il cède à perpétuité aux religieux, pour les frais de son anniversaire, soixante sols de rente à prendre le jour de S. Pierre, sur une maison à Bayeux, rueBienvenu^ avec le droit d’y loger et d’y faire ordinaire autant de fois que leurs affaires les appelleront à Bayeux (d).
Uan 1250. — Nicolas Le Bel mourut deux ans après, le 6 janvier 1250; et Jean Le Bel, son frère, confirma cette donation au mois de juillet suivant, à
{a) Ibid.
(b) Ibid.
(c) Cartul., c. 175.
(d) Ibid.^ c. 176.
condition qu'on lui accorderoit la même grâce. Le nécrologe en fait mention le onze du mois d’avril, jour de sa mort.
Cette même année 1250, Robert d’Etelan se retira au manoir de Hauville et y demeura près de cinq mois, ne repassant la Seine que dans les solennités auxquelles il ne pouvait se dispenser d’assister. L’irrégularité d’un si long séjour hors de son cloître ne tarda guère à se faire remarquer. Les frères en furent scandalisés et rougirent du choix qu’ils avoient fait. Leurs plaintes devinrent même si publiques, qu’elles ne purent être ignorées de l’abbé. Ses meilleurs amis l’en instruisirent et le pressèrent fortement de revenir ; mais il demeura sourd à leurs avis. Cependant la fête de Pâques approchoit. Il revint à son monastère le samedi de la Passion, huitième jour d’avril 1251.
Z’awl251. — Les religieux furent le recevoir en corps ; mais moins pour lui faire honneur que pour l’avertir tous ensemble qu’ils cesseroient de le reconnoître pour leur supérieur s’il ne se déterminoit incessamment et de bonne grâce à résider avec eux. Il fut piqué jusqu’au vif; mais la remontrance étoittrop sérieuse pour faire éclater son ressentiment. Il promit de faire ce qu’on exigeoit de lui, et sa présence rétablit le calme dans les esprits.
Peu de jours après la fête de Pâques, il donn^ à fief, du consentement de la communauté et moiennant soixante sols de redevance annuelle^ à un nommé Richard, le manoir de Neuvillette, assis dans la paroisse
de Saint- Aubin du Bos-Norman^ avec les terres qui en dépendoient, et généralement tout ce que Guillaume, prêtre du Tuit-Simer, avoit donné à Tabbaïe huit ans auparavant.
La vie tranquille et retirée des religieux de Jumièges ne l’accommoda pas longtemps. Il en prit tant de dégoût, que, pour se soustraire, au moins quelquefois, à la discipline, il résolut de poursuivre en justice la restitution des biens aliénés de son église ; la bulle d’innocent IV, expédiée en 1247, lui parut suffisante pour obliger ses moines à l’autoriser. Dans une assemblée publique, il obtint leur consentement, et l’on peut dire qu’il se conduisit de manière qu’il n’eurent pas lieu de se repentir de leur déférence en cette occasion.
Son projet ne fut pas plutôt approuvé, qu’il en commença l’exécution. Mais, pour ne manquer en rien aux égards qui étoient dus aux détenteurs des biens qu’il réclamoit, il prit son temps pour les voir tous, afin de les convaincre par la raison, ou de faire voir à tout le monde qu’on le forçait à recourir aux tribunaux séculiers pour établir son droit. Une conduite si pleine de douceur lui réussit au-delà de ses espérances. On écouta ses raisons, et, après les avoir discutées avec soin, on lui accorda tout ce qu’il demandoit, en payant le prix de l’aliénation. Dès le mois de juin de la même année 1251, Robert de Boucler lui céda son droit au
1 Bos-Normand, commune du canton du Bourgtheroulde. Le fief de Neuvillette, situé au Thuit-Simer, s’étendait dans la paroisse du Bos- Normand.
patronage des églises de Maleville-sur-le-Bec * et de Saint-Martin-du-Parc^, pour lesquelles il présentoit à l’âbbaïe et l’abbaïe à l’archevêque de Rouen (a). Cette cession fut confirmée par Gautier de Boucler et Richard de Fugereau en 1274 et 1277. Depuis ce temps l’abbaïe présente seule, et, suivant une déclaration de François de Fontenai du 28 mars 1526, elle en a le droit, à cause d’un fief qui lui appartient sur la paroisse du Pont- Auto U. 11 est très probable que l’abbé Robert se servit de ce moyen pour rentrer dans la jouissance des autres fonds, rentes et droits, qu’il put raisonnablement revendiquer. Quoique nous ne trouvions pas les actes qui en furent expédiés, en voici le détail par un copiste de ce temps-là. A la fin d’un traité de S. Augustin sur l’évangile selon S. Jean (6) : sept livres de rente sur la chapelle de Saint-Michel, dans la paroisse de Jumièges (c’était une léproserie au-dessus de l'église de Saint-Valentin) ; sept livres de rente sur les églises de Duclair et de Quillebeuf ; cent sols sur sur l’église de Saint-Paër ; le patronage de Croixmare , d’Ansléville de Saint- André de Rouen, de Tourville, de Garaciel et de Croûtes ; la dîme sur les terres de Gautier de Hercherville , le moulin de Duclair et la terre d’Oisy. Cette terre avoit été engagée à un nommé Osmont pour douze muids de blé de redevance.
{a) Preuves, art. 33.
(6) Ms. Gem., uo 27.
1 Malleville-sur-le-Bec, commune du canton de Brionne.
2 Saint-Martin-du-Parc, commune réunie au Bec-Hellouin.
3 Ansleville, ancien nom d’Anneville-sur-Seine.
Elle fut atfermée trente muids aussitôt après le retrait, et, selon Fauteur de cette remarque, elle pouvoit rapporter annuellement cent muids de vin.
A juger par le grand nombre de retraits que Fabbé Robert fit en cette année et dans les suivantes, on auroit peine à croire qu’il auroit pu suffire à tant d’entreprises. Mais le travail ne lui coûtoit rien hors du cloître. On sait d’ailleurs que les affaires ne tramaient point en ce temps-là comme aujourd’hui. Une seule entrevue les terminoit, ou si les parties ne pouvoient convenir, la première audience apportoit une décision. 11 l’éprouva dans le procès qu’il fut contraint d’intenter au maître particulier des eaux et forêts de Normandie, pour le droit de panage dans la province, dont celui-ci voulait le dépouiller. Robert d’Estelan lui communiqua ses titres ; mais voyant qu’il n’en pouvoit avoir satisfaction, il porta ses plaintes à l’Echiquier, qui, cette année 1252, se tenoit à Caen par les six évêques suffragants de Rouen, trois baillis de la province, trois abbés réguliers et trente-huit seigneurs des principales terres titrées. La contestation y fut jugée à son avantage, conformément à la charte de Henri II, roi d’Angleterre, citée dans les Preuves (a) .
Après deux années de succès si constants et si rapides, Fabbé Robert n’ayant plus de prétexte de sortir du monastère pour l’intérêt temporel de ses religieux, crut les obliger en travaillant dans sa retraite à les
(a) Cartul., c. 532.
faire décharger de quelques statuts onéreux que le pape Grégoire avoit ajouté, sous certaines peines, à la règle de S. Benoît. Ces additions nous sont inconnues, mais il paroît que les ordinaires étoieiit chargés d’y tenir la main, et que l’archevêque de Rouen, en particulier, n’étoit pas d’un caractère à en souffrir la transgression, ni à absoudre facilement les infracteurs de ces statuts. Pour se mettre à couvert de sa fermeté, il fallut nécessairement avoir recours au Saint-Siège. Robert le fit, et ne manqua pas de faire valoir l’étroite observance de la règle à Jumièges et l’extrême rigueur de ces nouveaux statuts, comme un moyen facile d’obtenir pour lui-même le pouvoir d’en dispenser et d’absoudre ses religieux des censures qu’ils auroient encourues en les violant. Le pape Innocent IV reçut sa supplique à Pérouse, et lui adressa un rescrit en date du 18 janvier 1253, pour l’autoriser, lui et ses successeurs, à dispenser de ces statuts et à absoudre les religieux de sa maison et des prieurés qui en dépendent, des censures qu’ils auroient encourues ou quils pourroient encourir dans la suite, nonobstant tout privilège apostolique obtenu ou à obtenir par l’archevêque de Rouen et autres prélats, pourvu que ces sortes de dispenses ne soient pas interdites par la règle même (a) '. Le Pape accorde le même pouvoir au prieur claustral et à ses successeurs, pour en user à l’égard des abbés seulement.
{a) Preuves, art. 34.
Au mois de mai suivant, Guillaume de Savari et Raoul de Bonnecroix donnèrent à Fabbaïe leurs biens meubles et immeubles, terres, rentes et maisons, sans aucune spécification de lieu , pour être nourris et habillés, leur vie durant, aux frais des religieux {a). Dans l’acte qui en fut dressé et accepté, il est dit qu’ils seront vêtus selon leur besoin, et qu’on leur délivrera chaque jour cinq pains, deux galons de vin à la mesure de Jumièges, et deux mets de la communauté, avec la pitance extraordinaire à certains jours de l’année. Ces pitances consistoient en une portion de poisson. Elles étoient anciennes, et a voient leur source dans la charité de quelques fidèles qui, s’étant aperçus de la nourriture dont usoient les moines dans leurs repas, laissèrent des fonds pour leur en procurer une meilleure les jours de fêtes solennelles, où ils supposoient que, les offices étant plus longs, les corps avoient besoin de plus de soulagement. D’autres personnes , excitées par l’exemple de ces âmes charitables et compatissantes, donnèrent pour le chœur , pour l’infirmerie, pour l’aumône , pour l’hôtellerie , etc. D’où vient l’établissement de l’office de grand chantre, d’infirmier, d’aumônier, d’hôtelier et de pitancier, dont on ne connoît plus que les noms, depuis l’exception qu’on prétend en avoir été faite en 1526 par les religieux de Chezal-Benoit introduits dans Jumièges.
Cependant F abbé Robert apprit d’Angleterre que la
(a) Petit cart.i c. 149 et 150.
cure d’Helling ^ , soumise à son abbaïe à cause du prieuré du même nom, avoit été donnée à un ecclésiastique séculier et que l’évêque de Vincbester lui avoit adjugé la tierce partie des dîmes, au lieu de la pension en argent et de quelques menues dîmes, dont ses prédécesseurs s’étoient contentés. Robert crut qu’il luiseroit facile d’humilier l’évêque et de faire réformer sa sentence par le pape. Mais dans le temps qu’il rouloit ses pensées dans sa tête, il fut averti de nouveau que le curé prétendoit à toutes les dîmes, et que le procès étoit actuellement intenté. Il comprit alors qu’il falloit changer de batterie et commencer par prendre des précautions contre la surprise que l’évêque et le curé pourroient faire aux juges. Ce fut, en effet, sa première attention. Il envoya promptement au prieuré la charte de Guillaume le Conquérant et toutes les pièces nécessaires pour établir son droit. Rien n’était plus facile, et l’on conjecture que le prieur d’Helling ne négligea rien pour tirer de ces titres le triomphe qu’ils lui promettaient. On ne voit pas, néanmoins, que l’affaire fut encore finie au mois de septembre 1254, lorsque le pape Innocent IV, à la prière de Robert, donna commission aux prieurs de Bosgrame et de Welsmenstoie, en Angleterre, de contraindre, même par censures
1 Les Anglais écrivent Hailing en Hampshire. L’abbaye de Jumièges possédait, coname on sait, eu Angleterre, la plus grande partie de l’île d’Harengée, l’église et les dîmes de la paroisse de Wynterbournestoch, l’église et les dîmes de Chiweton et six chapelles ainsi dénommées : Anneleberga, Peltona, Estona, Ferentona, Weletona. Cf. Monasticum anglicanum, t. VI, 2“® partie, pp. 1086 et 1087.
ecclésiastiques, le curé d’Helling à renoncer entièrement aux dîmes de sa paroisse, moyennant une pension honnête, et sauf les droits de l’évêque et de l’archidiacre de Vinchester (a) .
Ce fut à peu près en ce même temps que le maire et les jurés de Rouen, fiers de la conservation de leurs privilèges par Philippe-Auguste, et accoutumés à contredire tout ce qui n’avoit pas été fait de leur consentement, essayèrent d’assujettir les religieux de Jumièges à leur payer un droit pour le passage de leurs vins devant la ville. Ils firent arrêter leur bateau avec la plus grande insolence, mais leur audacieuse entreprise, ayant été connue de l’abbé et portée à l’Echiquier, les juges rendirent, en 1254, un arrrêt^ qui couvrit ces jaloux de confusion et assura aux religieux une victoire complète et l’exemption qu’ils avoient acquise, par leur consentement d’échange, avec le bienfaiteur de leurs ennemis (à) .
Tandis que l’abbé Robert étoit seul à la tête des affaires et faisoit sa principale occupation de recouvrer
(a) Archives.
(b) Archives.
1 Le texte de l’arrêt se trouve aux Archives municipales de Rouen, dans le registre - fo 224 vo. Il porte en substance qu’au moment où les vins de l’abbaye de Jumièges passeraient sous le pont de Rouen, un des serviteurs du couvent se présenterait devant le hansior ou receveur des droits de navigation, et affirmerait que ce vin était exclusivement à 1 usage des moines, sans aucun but de trafic. Le vin serait, par cette déclaration, déchargé de tous droits et l’on ne pourrait s’opposer au passage des navires sous le pont. V oir Histoire de la commune de Rouen, par M. Chéruel, t. I, p. 153.
les biens de son abbaïe, ou d’en conserver les droits, les religieux de Jumièges passoient des jours innocents dans les exercices de la piété. Leur vertu attiroit les yeux et l’admiration des peuples. Il paroît même que Robert mena, durant trois ans, avec eux, une vie entièrement séparée du monde et conforme, en tous ses points, à la règle de S. Benoit, qu’il avoit vouée. Mais cette grande retraite commença bientôt à le fatiguer. Il ne se retira pas, néanmoins, à Hauville, selon sa coutume, ni dans aucun endroit fixe ; mais il étoit tantôt à Joui ou à Guisiniers, tantôt à Oisy ou à Vimoutiers, quelquefois à la cour du Mont-sur- Diiclair, ou à Trouville ou à Quillebeuf. Ce fut là qu’en 1257 il s’éleva entre lui et les bourgeois de la ville une fâcheuse contestation qui, vraisemblablement, détermina les religieux à exécuter le projet de déposition qu’ils avaient formé dès l’année 1251.
On a pu voir, par ce que nous avons rapporté de la condamnation des habitants de la Mare et de Quillebeuf, aux assises du Pont-Audemer, en 1244, que le domaine de l’abbaïe de Jumièges, sur la rivière de Seine, s’étendoit à tout le poisson ro}^al dans la dépendance de Tourville, dont Quillebeuf étoit un membre. La sentence ne subsista pas longtemps dans toute son intégrité. Les bourgeois de Quillebeuf y donnèrent atteinte en enlevant de force un esturgeon, que les domestiques de l’abbé avoient pris en leur présence. Les anciens de la ville le firent rendre ; mais Robert ne se contenta pas de cette satisfaction. Il fit dire à
cinq d’entre eux de lui venir parler à Tourville, et, lorsqu’il les eut à sa discrétion, il les fit arrêter et les envoya prisonniers à Jumièges, avec ordre à ceux qui les conduisaient de les garder étroitement. Les bourgeois de Quillebeuf, irrités de l’affront qu’on leur faisoit, accoururent en tumulte à Tourville. L’abbé fut insulté chez lui ; les petits et les grands le chargèrent d’injures et lui reprochèrent, avec menaces, son ressentiment et sa perfidie. On maltraita ses domestiques ; on frappa même la femme du fermier. Des violences, portées à cet excès, n’étoient pas un acheminement à la délivrance des prisonniers. On la demanda cependant, mais elle fut refusée constamment, et les Quillebois furent obligés de se retirer. De part et d’autre, la guerre ne fut que plus allumée. Les Quillebois s’adressèrent, au roi et citèrent l’abbé de Jumièges. L’abbé, de son côté, fit informer contre eux par le bailli de Rouen, moins pour avoir une réparation d’éclat, à laquelle il ne devait pas s’attendre, que pour retarder la liberté des prisonniers, qu’il voyait souffrir avec une secrète complaisance. Ils furent néanmoins relâchés sur un ordre du roi, que l’abbé ne put fléchir, malgré ses remontrances et le crédit de ses amis.
Les Quillebois triomphèrent avec une sorte d’insolence, qui ne piqua pas moins l’abbé que les sommations qu’ils lui avoient faite de comparaître devant le roi. Le croyant hors d’état d’exercer son ressentiment, à l’avenir, ils l’accablèrent des invectives les plus amères que la méchanceté et leur sot orgueil put leur suggérer.