Tome II
Mais ce qui l’anima davantage contre eux, ce fut d’entendre les reproches que ses religieux lui firent sur la témérité de ses entreprises et sur le déshonneur où ses querelles particulières l’exposoient. L’affaire des Quillebois avait occasionné ces reproches ; il fallut les en punir. Robert ne médita pas longtemps le coup qu’il vouloit leur porter. Une conjoncture favorable lui fournit un moyen de se venger, qui passa même pour un droit ; c’était le temps des plaids, où tous les vassaux sont obligés de se trouver ; il les tint, cette année, contre sa coutume, à la cour du Mont-sur- Duclair, et fit avertir les Quillebois de s’y trouver, pour lui rendre foi et hommage comme à leur seigneur.
Ce qu’il avoit prévu arriva ; les Quillebois répondirent à cet avertissement par de nouvelles invectives, et en déclarant qu’ils ne dévoient la fidélité qu’au roi ; qu’à la vérité, ils étoient obligés de se trouver aux plaids de l’abbé ou du sénéchal de Jumièges, mais seulement quand on les tenoit à Tourville, et encore par procureur, lorsqu’ils ne pouvaient comparoître en personne. Une réponse, si mal digérée, ne fit qu’irriter l’abbé, dont la demande étoit juste et fondée, sur ce que Jumièges, n’étant qu’une seule baronnie, l’abbé et le sénéchal ont droit de tenir leurs plaids où ils veulent. Sa communauté elle-même voulut que l’affaire fût décidée. Ainsi, les Quillebois furent assignés de nouveau devant le bailli de Rouen, qui les engagea, par un compromis passé en sa présence, du consentement de l’abbé et des religieux, à prendre pour son
arbitre Richard de Bolleville, moine de Jumiéges, en qui ils avoient une entière confiance.
Richard prit son temps pour examiner les titres et mémoires des parties; il entendit ensuite des témoins sur tous les chefs contestés, et le dénouement fut tel qu’on Tavoit attendu de sa droiture et de son équité. Les Quillebois furent condamnés à faire la foi et hommage aux abbés de Jumièges, à chaque mutation; à se trouver àleurs plaids, soità Jumièges, soit àDuclair ou ailleurs, après avoir été avertis dulieu que Tabbé ou le sénéchal auroit indiqué, et même à y paroître en personnes, s ils n’étoient en état de justifier, de bonne foi, que ce jour— la ils étoient hors de la province pour des affaires indispensables, et qu’ils n’ auraient pu différer à un autre temps, auquel cas il leur sera permis de se faire excuser par un de leurs concitoyens. C’étoit tout ce que l’abbé pouvoit prétendre ; ausi ne fut-il point écouté sur la réparation des injures qu’on lui avait dites, ni sur la restitution des esturgeons qui avoient été pêchés depuis l’emprisonnement de leurs concitoyens. Richard, à qui la commission coûtait infiniment par le respect qu’il lui portait comme son supérieur, le blâma avec la même liberté qu’il avoit condamné les Quillebois et porta sa sentence aux assises du Pont— Audemer, où elle fut confirmée, le vendredi de la Passion, 15° jour de mars 1258, par le bailli de Rouen et vingt-trois juges qui l’assistoient (a).
(a) Cartul. , c. 522.
Dans l’intervalle de ce démêlé, Engiierrand Leclerc et sa femme Legarde donnèrent à la communauté, pour lui tenir lieu de fondation d’un anniversaire, qu’ils vouloient être célébré tous les ans pour le repos de leurs âmes, trente-deux sols de rente à prendre sur huit acres de terre, à Gauciel, et dix-huit sols de cens, qui leur étoient dûs, par divers particuliers, sur trois maisons dans la paroisse de Saint-Léger d’Evreux {a) . Telles étoient à peu près toutes les fondations de ce temps-là : le fruit de rimportunité de ceux qui les faisoient et une oeuvre de pure complaisance de la part de ceux qui vouloient bien les recevoir. Jumiéges seul en fourniroit la preuve si c’étoit ici le lieu de faire l’apologie des ecclésiastiques et des moines contre les mauvaises plaisanteries de ceux qui déshonorent la religion en débitant, sans fondement, que les prières du clergé sont toutes intéressées L Qu’on se donne la peine d’ouvrir les anciens registres des assises de Maulèvrier, on verra que les moines de Jumiéges s’ étoient encore obligés à faire l’anniversaire de Guillaume de Trubleville pour une moindre somme ; la reconnoissance du chevalier de S. Laurent en fait foi. Elle porte vingt sols tournois de rente annuelle [b).
(a) Archives.
(b) CartuL, ch. 545.
1 Cette sortie de l’historien est évidemment inspirée par les polémiques du xvnie siècle. Elle répond aux accusations qui s’élevaient alors contre les propriétés et les revenus des monastères. L’histoire impartiale doit reconnaître que l’origine de ces biens offerts par les fidèles dans un but de piété et à charge de services religieux, ne méritent pas les vives critiques dont ils ont été l’objet.
L’intérêt n’étoit pas considérable, puisque le sou tournois, qui avoit cours’ au temps de S. Louis, ne vaudrait aujourd’hui, de notre monnaie courante, que neuf sols huit deniers {a). Au reste, on ne se flattera jamais de fermer la bouche aux ignorants et aux insensés. On sait qu’ils parlent de ce qu’ils ignorent, sans raison et sans jugement. Revenons à notre histoire.
Tandis que les assises se tenoient au Pont-Audemer, et que les juges assemblés délibéroient sur la sentence arbitrale de frère Richard de Bolleville, on vint le prendre pour l’introduire dans la salle des jugements, où il fut placé honorablement au milieu des juges, qui le comblèrent de louanges et conflrmèrent tout ce qu’il avoit réglé. Les Quillebois, de leur côté, firent retentir la salle de son nom et parurent si satisfaits de sa décision, qu’ils le ramenèrent par reconnaissance et par honneur jusqu’à Jumièges. Il y fut reçu de ses confrères avec de grands témoignages d’estime et d’affection dont il parut peu touché, pour ne pas donner d’ombrage à l’abbé Robert, qu’ils étoient résolus de déposer à la première occasion de mécontentement ; peut-être aussi pour les détourner du choix qu’ils pourroient faire de lui pour remplir sa place. Mais ces précautions, de sa part, furent comptées pour rien. Les religieux de Jumièges ne s’ étoient pas assez bien -trouvés du gouvernement de Robert pour l’y maintenir longtemps, et la réputation de Richard était trop bien
{a) Leblanc, Traité des Moines^ p. 190,
établie parmi eux pour croire qu’il pût jamais démentir l’idée qu’ils s’étoient formée de ses dispositions à bien gouverner.