Tome II
concile de Constance 1414; mais on croit qu’il n’y alla jamais. En effet, son nom ne se trouve point avec celui des autres députés de Normandié, dans la bulle du concile, pour la levée d’un quart de décimes sur le clergé de la province, quoiqu’ aucun d’eux ne se fût encore retiré. Les auteurs du Gallia christiana (a) nous apprennent qu’il enseignoit le droit canon à Paris le 12 octobre de cette même année 1414. Quoiqu’il en puisse être, la sagesse de sa conduite, jointe à une grande capacité dans les affaires les plus difficiles, lui avoit mérité cette préférence, et les électeurs du nouvel abbé de Jumièges n’eurent point d’autre motif pour le placer à leur tête à la mort de Simon du Bosc. Le pape Martin V confirma son élection par une bulle du 17 janvier 1419, et par une seconde du même jour il commit les évêques de Paris et de Beauvais pour recevoir son serment d’obéissance au siège apostolique, et 2,300 florins d’or, auxquels l’abbaïe de Jumièges avoit été taxée pour ses bulles par le concile de Pise {b).
Le nouvel abbé n’ avoit pas attendu les ordres du souverain pontife pour se mettre en devoir de payer cette somme. Il l’emprunta de ses amis jusqu’à ce qu’on eût levé le scellé des appartements de son prédécesseur, et la mit entre les mains d’un marchand de Lombardie, qui lui donna des lettres de change pour Mantoue, où le pape devoit se rendre à la fin de
(a) Ibid., l. XI, p. 536.
(&) Archives.
l’année 1418. Mais le domestique chargé de ces lettres ne les put faire payer, malgré ses plaintes et ses sollicitations auprès du pape, qui ne laissa pas de confirmer l’élection aux conditions que les 2,300 florins seroient remis incessamment à l’évêque de Paris ou à celui de Beauvais; ce qui ne put toutefois être exécuté au gré du pape, par une insigne friponnerie du prévôt de Paris, qui, sous prétexte que l’abbé Nicolas étoit sorti de cette ville sans congé, pour retourner à son monastère, fit emprisonner le domestique à son arrivée de Mantoue, prit les lettres de change et s’en fit compter le montant par le marchand Lombard. Qu’est aussi, sans doute, par la même raison qu’il fit arrêter quelques parents de Tabbé, qui demeuroient à Paris, pour avoir connoissance de son argent, et que, sans attendre la levée de scellés, il s’empara de tous les effets de Simon du Bosc.
Ces pertes, quoique considérables, ne furent pas les seules que l’abbé Nicolas Le Roux eût à essuyer en cette année 1419. Le roi d’Angleterre, devenu maître de la ville de Rouen après un siège de sept mois, exigea des habitants trois mille écus d’or. Les religieux de Jumièges, qui s’étaient réfugiés à la Poterne, ne furent pas épargnés dans cette contribution. Il semble même qu’ils furent beaucoup plus vexés que les autres, le conseil aïant en cela moins d’égard à leur pauvreté qu’au service des bourgeois pendant le siège de la ville. Ils furent taxés à seize cents francs de la forte monnaie, et on les exigea avec tant de rigueur, que
Tabbé ne pouvant trouver à emprunter toute la somme, fut contraint de vendre les vases d’or et d’argent que des moines avaient apportés avec eux. S’il faut même s’en rapporter aux remontrances qu’il fit deux ans après au pape, Martin V, pour être déchargé de la moitié des deux mille trois cents florins d’or que la cour de Rome ne cessoit de demander, les religieux de Jumièges étoient réduits à une telle extrémité, qu’ils manquoient généralement de tout (a) . Ils achetoient le pain et le vin, et leurs revenus en argent étoient si considérablement diminués par la disette des païsans et autres gens pour cultiver la terre, qu’ils donnoient pour cent francs ce qui valoit autrefois cinq cents livres. Tel est le récit qu’il nous fait de l’état de son abbaïe dans les trois premières années de son gouvernement, et il ne nous paroît pas suspect, malgré la défiance du souverain pontife, qui n’appréhendoit rien tant que la diminution de ses droits. Il fallut cependant se relâcher ds quelque chose après l’information de l’official de Rouen, parfaitement conforme aux remontrances, et accorder même du temps pour le reste, comme il est aisé d’en juger par les quittances de 1421 et des trois années suivantes, qui ne montent en tout qu’à trois cents florins (b). Cette remise forcée ne fit néanmoins rien perdre au pape de l’estime qu’il a voit pour les religieux de Jumièges. Il leur en donna des marques quelque temps après, en permettant à
(a) Archives.
{b) Ibid.
l’abbé Nicolas Le Roux, par un privilège particulier aux évêques, de célébrer la sainte messe en sa présence sur un autel portatif {a) .
Cependant le roi Charles, toujours livré aux desseins funestes de la reine, qui s’était liguée contre le dauphin avec Philippe, duc de Bourgogne, convint d’un traité, à Troyes, le 21 de mai 1420, avec Henri V, roi d’Angleterre, à qui il donna Catherine, sa fille, en mariage, et qu’il déclara son successeur et légitime héritier de la couronne, à l’exclusion du dauphin. Un des articles du traité était que Henri ne porteroit pas le nom de roi de France tandis que Charles vivroit. Mais ce prince avoit le roi en sa puissance, et il ne le ménagea qu’autant qu’il lui plut. Il prit particulièrement ce titre en Normandie, dans l’inscription d’une monnaie qu’il fit battre à Rouen, neuf mois après la confirmation du traité de Troyes, par Charles VI ; et Ton espéroit si peu dans la province que le dauphin pût être jamais en état de soutenir ses droits au trône, que les plus affectionnés à leur roi légitime crurent devoir veiller à leurs intérêts en faisant confirmer leurs possessions dans le royaume par le nouveau roi. L’abbé de Jumièges alla comme les autres demander la confirmation des biens de son abbaïe, et elle lui fut accordée par le prince, avec des lettres, datées de Rouen, le 27 mars, la huitième année de son règne, de Jésus-Christ, 1421 {h). Ces lettres furent enregis-
(a) Archives.
(&) Ibid,
trées peu de temps après, à la chambre des oomptes, et l’acte en fut délivré aux religieux le vingtième de juin de la même année, deux ans ou environ après le dernier aveu rendu au roi Charles VI, pour le temporel de Fabbaïe.
Nous avons remarqué ailleurs, en parlant du prieuré d’Helling, en Angleterre, que les bénéfices étrangers furent attaqués dans le parlement de Lincestre et supprimés pour la plupart en 1413. La Charte de Henri V en faveur de Fabbaïe de Jumièges est une preuve authentique. Nous voyons en effet que ce prince ne ratifia que les donations qui avoient été faites aux religieux en France et en Normandie, et que n’ayant pu se dispenser de référer dans sa charte les lettres de Guillaume-le-Conquérant pour Fisle d’Helling, parce qu’elles contenaient plusieurs autres concessions de ce monarque en Normandie, il déclara formellement que son intention n’était point de donner par sa présente charte aucun droit aux religieux de Jumièges de réclamer à l’avenir leurs possessions én Angleterre. On trouve néanmoins deux provisions de ce prieuré : l’une, du premier jour de novembre 1470, par Antoine Crespin, et l’autre, du 10 avril 1475, par Jacques d’Amboise, abbés de Jumièges. Quoi qu’il en soit de ces provisions, les religieux furent afiligés de cette réserve et s’en plaignirent à quelques seigneurs français, qui sollicitèrent vivement le roi de ratifier aussi cet article; mais il le refusa constamment, malgré leurs instances réitérées, et ce fut à ces pauvres
religieux une nécessité de paroître contents. Mais sans nous arrêter à cette ombre de joie, il est certain que, dans la situation des affaires de la province, où les Anglois pouvoient s’établir aux dépens des anciens propriétaires, ils dévoient en avoir une véritable de se voir délivrés de cette crainte.
La petite communauté de la Poterne étoit encore à Rouen au temps de l’enregistrement des lettres-patentes de Henri V ; mais elle en partit peu de temps après pour retourner à Jumièges. L’abbé Nicolas s’y rendit lui-même, et se donna divers soins pour mettre ordre aux affaires de la maison, extrêmement agitée par la tyrannie des Anglois, qui faisoient toujours le dégât sur ses terres et dans ses métairies. Il porta les officiers à veiller sur le soldat, et arrêta en quelque sorte le désordre ; mais ce qui contribua beaucoup plus à la paix et à la tranquillité de son monastère, fut le besoin même que le roi eut de joindre ses troupes oisives à l’armée qu’il amenoit d’Angleterre, pour aller au secours de la ville de Chartres, que le dauphin assiégeoit avec seize ou dix-sept mille hommes. Il profita de leur éloignement pour visiter les biens de son abbaïe. Il mit des fermiers dans les lieux où il n’y en avoit point, rappela ceux que la peur avoit fait fuir, et les encouragea tous à reprendre la culture des terres. C’étoit une ressource pour l’avenir; mais il falloit quelque chose de présent dans un temps où il écrivoit au pape que tout manquait à ses religieux, jusqu’à n’avoir pas de quoi entretenir leur table. On
rapporte, en effet, à ces fâcheuses conjonctures l’aliénation de quelques biens de Tabbaïe pour leur subsistance ; mais on nous laisse ignorer de quelle nature étoient ces biens (a) . On nous fait entendre seulement qu’ils n’étoient cédés que pour la vie de ceux auxquels on les abandonnoit, en dédommagement des sommes qu ils donnoient au monastère pour fournir à ses besoins les plus pressants.
Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’elles furent employées utilement en des provisions de toute espèce, et que ce fut un coup d’état pour le maintien du bon ordre et de la discipline, qui s’étoient fort affoiblis dès les premières irruptions des Anglois, sans que l’abbé Nicolas, qui n'avoit rien plus à cœur que Tobservation de la règle, eût encore pu la rétablir depuis trois ans, à cause de la nécessité où chacun avoit été de se pourvoir dans ces temps de trouble et de confusion. Il proposa son dessein dans un chapitre du mois de novembre 1421, et il trouva les esprits d’autant plus disposés à lui obéir, qu’il ne leur demanda rien qu’ils ne lui eussent tous vu pratiquer depuis son entrée à Jumièges. Il se seroit fixé dans cette sainte maison pour n’en plus sortir, si le curé de Verneuil et l’administration de la léproserie du même lieu ne l’avoient engagé par une députation à venir dans leur ville pour terminer le difîerend qui étoit entre eux au sujet des dîmes de la paroisse, dont l’administrateur prétendoit
(a) Archives ; Motifs de Vahhé Nicolas au pape.
que le curé n’avoit qu’un tiers^ au' lieu d’une moitié que celui-ci soutenoit lui appartenir. L’abbé se rendit à leurs sollicitations, et sa médiation eut tout le succès que le curé pouvoit souhaiter. La sentence arbitrale est de 1425, et fut acceptée des deux parties.
En son absence, un moine, nommé Guillaume Gombaud, tomba dans une faute grossière, dont l’abbé reçut les premières nouvelles à Verneuil. Pour ne pas donner le temps à son religieux de faire de nouveaux écarts, il revint sur-le-champ à Jumièges, et s étant fait instruire de la qualité de la faute, dont on lui avoit fait le récit avec des circonstances qui ne lui avoient pas permis dès lors d’en douter, il prit le coupable en particulier, et lui représenta sa faute avec toute la douceur que la religion et la tendresse qu’il avoit pour lui furent capables de lui inspirer {a). Gombaud, qui vouloit passer pour innocent, ne tint aucun cas de ses remontrances, et soutint constamment qu on 1 avoit calomnié. L’abbé, persuadé du contraire,^ voyant l’inutilité de ses soins, lui imposa pénitence en chapitre. Mais ce méchant religieux ne se mit point en peine de la correction d’un si bon père, et bientôt après, il fit éclater son ressentiment contre lui et contre tous les moines qui l’ avoient accusé. Il prit des mesures pour se retirer secrètement dans sa famille, dans l’espérance de la révolter en sa faveur et de se mettre à couvert des mesures que sa désobéissance seule ne
(a) Mémoires de Jumièges.
pouvoit manquer de lui attirer. Ses mensonges lui réussirent à souhait ; ses parents se persuadèrent qu’il n’étoit pas possible qu’il fût aussi coupable qu’on le faisoit, et piqués de la pénitence qu’on lui avoit im~ * posée, et qu’ils regardoient comme un déshonneur pour eux, ils accoururent en armes pour en demander la révocation. Elle leur fut refusée^ et pour se venger, ils noircirent l’abbé auprès des personnes les plus respectables, dans la vue que, les ayant une fois prévenues, il leur seroit plus aisé d’exercer leur vengeance. Ils revinrent en effet insulter les religieux jusque dans leur maison, outrageant les uns et maltraitant les autres. Ils tachèrent même de soulever les habitants de Jumièges contre eux; mais toutes leurs démarches furent inutiles. Les habitants demeurèrent fidèles et voulurent même prendre les armes pour la défense des religieux ; mais 1 abbé aima mieux porter ses plaintes au commandant des troupes angloises, qui étoient à Rouen, et il en obtint deux compagnies de soldats, qui, s’étant saisis du rebelle et de ses parents, les renfermèrent dans les prisons de l’abbaïe, d’où ils ne sortirent que par les ordres de Nicolas Le Roux, après qu’ils eurent fait une satisfaction convenable, et promis de trouver un monastère de l’ordre, où Guillaume Gombaud put faire pénitence le reste de ses jours. La tranquillité fut rétablie de la sorte au dedans et au dehors. Les rehgieux ne furent plus inquiétés, et ils continuèrent leurs exercices de piété sous la conduite de l’abbé Nicolas avec le zèle que demandoient les intérêts et la gloire
de Dieu. Les parents de Guillaume Gombaud se retirèrent chez eux, bien contents d’en etre (][uittes à si bon marché, et pénétrés de douleur de s’être laissés séduire par les artifices d’un mauvais moine, qui ne voulut pas même reconnoître sa faute pour être reçu en grâces.
Cependant la guerre étoit plus allumée que jamais entre les partisans de Charles VII et de Henri VI. On faisoit des sièges, on surprenoit des villes, on livroit des batailles, et près de huit années se passèrent sans qu’on put prévoir de quel côté penchoit la victoire, lorsqu’ en 1429, Dieu voulant que la France se reconnût redevable de sa conservation à la force de son bras tout-puissant, suscita la fameuse Jeanne d’Arc^
1 L’auteur que nous éditons aurait du employer une autre épithète que celle de fameuse, puisqu’il s’agit id de la plus pure et de la plus haute de nos gloires nationales. Le xviii® siècle n’a pas honoré Jeanne d Arc selon son mérite. Cette héroïque jeune fille, cette libératrice de la France, cette martyre de la patrie, était aussi une sainte ; car suscitée de Dieii et conduite par lui, elle a rempli sa mission avec une foi, une abnégation, une piété qui n’eurent d’égales que ses éminentes vertus. L’Eglise un jour, espérons-le, la placera sur ses autels ; la France lui doit une reconnaissance éternelle ; tous les cœurs honnêtes et bons aiment <à entourer sa mémoire d’honneur et de vénération. Jamais la langue humaine ne trouvera assez d’éloges et de bénédictions pour cette incomparable vierge qui a atteint à la plus haute beauté morale, en même temps qu’elle s’est illustrée par les gestes les plus héroïques. C est, nous éprouvons le besoin de le dire, avec une profonde douleur que nous avons lu les passages consacrés dans ce livre à notre grande et immortelle Jeanne d’Arc. L’abbé de Jumièges, Nicolas Le Roux, qui fut un des juges de la sainte enfant, doit porter la flétrissure de sa coupable action. Notre auteur cherche en vain à l’excuser par « la crainte que produisit dans l’esprit de ces juges la passion des Anglais, encore maîtres de la pro-
connue sous le nom de pucelle d’Orléans, pour faire lever le siège de cette ville, faire sacrer le roi Charles à Reims et lui prédire que les Anglois seroient chassés du royaume. L’événement confirma la prédiction ; mais Jeanne d’Arc ne vécut pas assez pour en voir l’accomplissement. Elle fut prise le vingt-cinquième de mai 1430 \ dans une sortie sur les Bourguignons, qui assiégeoient Compiègne, et renfermée dans le château de Beaurevoir^, d’où on la conduisit ensuite à Rouen, pour lui faire son procès, comme étant notoi-
vince. » Depuis quand la crainte peut-elle justifier un crime? Notre auteur déplore évidemment le meurtre de Jeanne d’Arc et rend hommage au caractère surnaturel de sa mission, mais il ne le fait pas en termes suffisants ; il aurait dû réprouver hautement et énergiquement la conduite de Nicolas Le Roux dans le procès de Jeanne, et nous le faisons ici à sa place, pour décharger notre âme. Comment, raconte-t-il, sans indignation, que « l’évêque de Beauvais qui avait des obligations à l’abbé de Jumièges jjowr’ l’avoir si bien servi dans la procédure contre Jeanne d’Arc, » accorda à son tour ses bons offices à son misérable complice ? L’histoire ne peut pas avoir assez de sévérités pour les juges qui ont trempé dans cet odieux et inique procès.
Les complaisances que les religieux de Jumièges obtinrent du duc de Bedfort et du roi d’Angleterre sont aussi une tache dans leur histoire. On cherchera tant qu’on le voudra à atténuer leurs torts par les mœurs du temps, l’entraînement de l’exemple, les nécessités de leur situation ; pour nous, nous n’hésitons pas à leur infliger le blâme qu’ils méritent, et comme nous éditons ces passages, nous avons le devoir et le droit d’y joindre notre protestation.
1 Le 23 mai à six heures du soir. Cf. Procès, V. p. 166 et aperçus nouveaux sur l'Histoire de Jeanne d’Arc par M. Quicherat, p. 95. M. Wallon dit le 24 mai dans son Histoire de Jea/nne d’Arc, p. 206.
2 II faut lire Beaulieu. Le bâtard de Wandonne qtii s’empara de Jeanne, la conduisit d’abord au camp de Margny, puis, après quelques jours, l’envoya à son château de Beaulieu. Cf. Wallon, p. 213.
rement soupçonnée de sortilège, d’impiété et d’hérésie. L’Université de Paris, livrée au duc de Betfort, régent du royaume, pour le roi d’Angleterre, en porta le même jugement, et ce fut sur son avis que l’ahbé de Jumièges, ayant été nommé juge dans ce procès avec le délégué de l’inquisiteur, le cardinal d'Angleterre les évêques de Beauvais, de Térouanne, de Noyon, de Bayeux et de Varvic les abbés deFécamp, du Bec, de Saint-Michel et autres, la déclara excommuniée, hérétique et relapse, et conclut avec eux à la livrer à la justice séculière, qui la condamna à être brûlée vive, tristes et déplorables effets de la crainte que produisit dans l’esprit de ses juges la passion des Anglois, encore maîtres de la province.
L’abbé Nicolas ayant eu des affaires qui le retinrent à Rouen après la condamnation de la pucelle n’en partit qu’au mois de novembre, pour aller poursuivre le recouvrement des effets de Simon du Bosc contre le prévôt de Paris, auprès du jeune roi d’Angleterre, que le duc de Betford avoit enfin engagé à passer la mer pour être sacré et couronné roi de France, dans la
1 Henri Beaufort, cardinal de Winchester.
2 II faut lire Norwich.
3 Nicolas Le Roux n'a pris qu’une part secondaire au procès de Jeanne. Son avis écrit nous fait connaître ses véritables sentiments. Il estimait que tout le procès de Jeanne devait être préalablement déféré à l’Université de Paris, dont il a toujours désiré suivre l’opinion dans une affaire si difficile ut totus processus concernens dictant mulierem remitteretur matri nostrœ Universitati Parisîensi, cujus opinionem semper insequi desideravintus maxime^ in tant arduo negotio. Cf. Procès, t. I, p. 368. C’était u<n de ces hommes dont l’Université de
capitale du royaume. L’évêque de Beauvais, qui avoit des obligations à l’abbé de Jumièges, pour l’avoir si bien servi dans la procédure contre Jeanne d’Arc, dont il étoit le premier moteur, se chargea seul de sa commission, et conduisit l’affaire avec tant de zèle et de succès, que le prévôt de Paris fut obligé de rendre une somme de douze mille livres à l’abbé Nicolas, qui revint triomphant de Jumièges, au commencement de janvier 1431 {a). Sa joie fut bien modérée par une fâcheuse maladie, dont il fut attaqué peu de temps après. Se croyant près de sa fin, il appela ses religieux, leur fit présent d’une magnifique chape de drap d’or et de sa bibhothèque, qui, selon nos mémoires, étoit composée de plusieurs beaux manuscrits, dont nous ne connoissons aujourd’hui que les Décrétales de Grégoire XI, d’innocent IV et de Grégoire X (ô), qu’il avoit achetées à Rouen, en 1414, de Richard Hucher, maître-ès-arts et licencié en l’un et l’autre droit, pour huit écus, qui feroient de notre monnaie
Paris avait formé l’opinion dans cette affaire, et, dès les premiers jours, comme on sait, l’Université s’était montrée ouvertement hostile à Jeanne, au point de reprocher à Cauchon lui-même ses lenteurs dans les négociations engagées pour obtenir la remise de la Pucelle. Nicolas Le Roux jugeait la cause de Jeanne très difficile in tam arduo negotio. Son avis porte la trace des hésitations de sa conscience ; c’était un homme et un religieux de bonne réputation ; il s’est laissé dominer parla peur et par l’avis des docteurs de Paris. L’acte qu’il a accompli comme juge n’en est pas moins condamnable, mais il est assurément un des juges de la Pucelie les moins odieux.
(a) Archives.
[b) Ms. D., num, 40.
environ 63 livres. Sa maladie n’alla pas si vite qu’il l’avoit pensé, et ce fut un malheur pour l’abbaïe de Jumièges, qui perdit à ce délai trente-deux mille francs de ses épargnes et de la succession de son prédécesseur, que les parents du moribond firent enlever avec tous les titres et mémoires qui en faisoient foi, à l’insu des religieux, auxquels ils ne permettoient pas même de lui parler qu’en leur présence. Il mourut le 17 de juin de la même année 1431^, vraiment recommandable par plusieurs excellentes qualités, mais surtout par sa piété, son amour pour le bon ordre, et enfin par sa fermeté à faire observer la règle et à punir les moindres transgressions {a) .
On ne trouva que mille sols à sa mort, dont le prieur claustral Gui de Vatetot se servit pour lui faire des obsèques magnifiques dans la chapelle de S.-Lubin et de S. -Nicolas de la grande église, où l’on voit encore son tombeau ^ avec l’épitaphe suivante, en prose latine :
(a) Archives et Nécrologe.
‘ On remarquera qu’il est mort un an après Jeanne d’Arc. « Prenez garde, avait dit Jeanne, de mal juger et de vous mettre en grand péril. Je vous donne cet avis, afin que si vous êtes punis de Dieu, on s’en souvienne. » On a contesté pour plusieurs juges leur mort tragique ou prématurée. Il est difficile cependant de ne pas reconnaître le doigt de Dieu dans les circonstances qui accompagnèrent la fin des principaux auteurs de cette grande iniquité.
2 La pierre tombale de Nicolas Le Roux, parfaitement gravée et décorée, le représente en costume de prélat et les mains jointes. Elle est conservée aujourd’hui à Jumièges dans le musée que M. Lepel-Cointet, propriétaire des ruines, y a installé avec autant de zèle que de goût,
« Hic jacet reverendus Pater bonæ memoriæ Magister Nicolaus Rulfus decretorum Doctor eximius, hujus cœnobii quondam monachus professas, in civitate Rothomagensi Claris natalibus ortus, prias de Grâce sancti Leafridi postea bajas proefati cœnobii pastor, qai post laadabilem administrationem anno Domini millesimo qaadrin gentesimo trigesimo primo, decimo qainto calendas Jalii decessit. Orate pro animâ ejas at reqaiescat in pace. Amen. »