‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de JumiègesChapitre 22 sur 39 · Tome II. j · texte numérisé non relu

Tome II. j

même temps qu’il étoit très charitable envers ses frères et toujours attentif à leurs besoins.

Il donna ce jour-là un grand et magnifique dîner à tous les électeurs, qui retournèrent ensuite à Jumièges, après l’avoir autorisé par un acte devant notaire à poursuivre son élection auprès du pape Eugène IV et des grands vicaires de l’archevêché (a) ; mais il se déchargea de ce soin par une procuration du 16 juillet sur Gui de Vatetot, qu’il continua dans la charge de prieur claustral, et sur Guillaume-le-Bas, qui firent •confirmer son élection le lendemain par le chapitre de Rouen et les vicaires généraux (à). Le pape la confirma lui-même par une bulle du 26 septembre, adressée à l’archevêque de Rouen, et par une seconde du même jour, adressée aux religieux pour leur recommander l’obéissance. Jean de la Chaussée étoit alors à Rouen, où il attendoit ses bulles, qu’il reçut le 14 d’octobre, et dès le lendemain, il donna procuration aux prieurs de Croûtes et de Longueville pour prendre possession de l’abbaïe en son nom; ce qu’ils firent en efî*et le 17 du même mois, pendant que l’évêque d’Avranches donnoit la bénédiction au nouvel abbé, dans la chapelle de Saint-Filbert, où il célébroit la messe pontificalement, assisté de Thomas, abbé du Bec, et de Guillaume, abbé de Saint-Georges-de-Bocherville , revêtus de leurs habits pontificaux, en présence de Nicolas de Venderès et de Jean Pinson, vicaires

(a) Archives.

(l^J Ibid.

généraux de l’archevêché, de Robert Le Barbier, grand chantre de l’église cathédrale, de plusieurs ecclésiastiques, de la principale noblesse de la ville, et d’une multitude de peuple {a).

L’abbé de Jumièges n’eut recours à l’évêque d’Avranches pour etre béni, que parce que l’archevêque de Rouen, Hugues d’Orgis, n’étoit point encore entré dans son diocèse depuis sa nomination. Ilparoît même qu il avoit agi auprès du pape pour avoir la permission d’en user de la sorte, et l’on voit en effet qu’EugènelV le lui permit par une bulle du 15 octobre 1431 (b). Mais il prévint ce bref , ainsi que nous l’avons remarqué, soit qu’il ne le crut pas nécessaire, ou que, plus vraisemblablement, l’archevêque de Rouen eût consenti en lui envoyant ses bulles à laisser faire la cérémonie par 1 éveque d’Avranches, qui reçut aussi son serment d obéissance au Saint-Siège, selon les ordres du souverain pontife.

Par une autre bulle du 16 octobre de la même année, le pape excommunia tous ceux qui, durant la guerre, avaient usurpé les biens de l’abbaïe, soit en fond de terre, soit en argent, ou en ornements, vases sacrés et saintes reliques, s’ils ne les restituoient pas après la publication de sa bulle, dont il chargea l’abbé de Saint— Vandrille, qui fut assez heureux pour réussir dans plusieurs paroisses, où il la fulmina au mois de mars 1432, que l’on comptoit encore en France 1431,

{a) Archives. ■

{b) Ihi(h

parce que l’année n’y commençoit qu’à Pâques (a). Ces bons succès ne remplissant pas les espérances que les religieux de Jumièges avoient conçues de retrouver les 32,000 livres qu’on leur avoit enlevées à la mort de Nicolas Le Roux, Jean de la Chaussée présenta requête au roi Henri, qui l’écouta favorablement et donna commission, le 6 juin de l’an 1433, à un conseiller du Châtelet, de se transporter sur les lieux pour informer de nouveau sur cette affaire et punir selon les lois les auteurs de cette soustraction, qu’il lui ordonne de faire conduire dans les prisons de Paris sur le seul soupçon (a). Le commissaire, s’étant rendu à Jumièges, fit publier que tous ceux qui auroient connoissance de l’enlèvement du trésor de l’abbé Nicolas Le Roux, se rendissent à Rouen pour être ouïs sur ce qu’ils en savoient. Plusieurs personnes déposèrent « qu’elles avoient entendu dire au défunt abbé pendant « sa maladie qu’il ménageoit une somme de 32,000 « livres pour les réparations de son monastère, quand « la guerre seroit finie, et que c’étoit la commune « opinion que ses parents l’ avoient soustraite » ; mais on ne voit pas qu’ après ces instructions l’argent ait été rendu, ni qu’il y ait eu de punition, si ce n’est de la part de Dieu, qui a permis que cette famille ait péri misérablement, suivant les mémoires de l’abbaïe.

Les lettres du concile de Bâle n’eurent pas plus d’effet, quoique l’official de Rouen, auquel elles étoient

— isl —

adressées, en eût ordonné l’exécution dans les termes les plus propres à intimider les auteurs du larcin, et ce fut peut-être le mépris des censures de l’Eglise, autant que le vol même, qui attira sur les coupables la malédiction dont on vient de parler (a). Quoi qu’il en soit de cette conjoncture, l’abbé de Jumièges ne jugea pas à propos de continuer ses poursuites contre les parents de son prédécesseur, de crainte d’attirer sur eux une plus grande condamnation ou de voir piller ses biens à leur instigation par les paysans du pays de Gaux, qui, se voyant entièrement ruinés par les Anglois, s’assemblèrent en 1434, au nombre de vingt mille, et firent beaucoup plus de mal à leur patrie qu’à leurs ennemis. Au reste, cette précaution ne lui fut pas plus utile que la protection de l’Université de Paris, sous laquelle il s’étoit mis en qualité d’étudiant, dès le mois de juin de l’année précédente. Ses biens furent pillés sans aucun respect pour les pennonceaux et bâtons royaux que les huissiers étoient venus planter sur les maisons, granges, terres, prés, bois et vignes dépendant de Jumièges, dans l’étendue du royaume et de la Normandie (à) . Ces troupes sans discipline commirent de si grands désordres, que tout le monde déserta, et l’on ne vit plus dans tout le pays de Gaux ni hommes, ni femmes, excepté dans les forteresses G

(a Archives .

(a) Ibid.

1 Nos annales ont conservé le souvenir des grands désordres qui affligèrent en 1434 tout le pays de Caux. L’hiver fut par malheur très

Jean de la Chaussée étoit alors à Rouen, où, par commission du concile de Bâle, il avoit indiqué une assemblée de tous les abbés et prieurs de la province pour le jeudi de Quasimodo de l’année courante 1434 {a). L’élection de dix députés au concile général étoit le motif de cette assemblée, mais il paroît qu’elle n’eut point lieu, parce que les chemins n’étoient point sûrs en basse Normandie, à cause delà révolte de plus de cinquante mille paysans, qui s’y étoient attroupés pour chasser les Anglois. Les Pères du concile, informes par lettres de ce qui se passoit en Normandie, invitèrent l’abbé de Jumièges à se rendre au concile,

long et très rigoureux ; la gelée, qu’avaient précédée des pluies abondantes, avait commencé en novembre et ne cessa qu’à Pâques. Les semences furent perdues. Il en résulta une grande famine. La mine de blé, mesure de Rouen, valut jusqu’à quatre saluts d’or. Un grand nombre d’individus moururent de misères et de maladies. Ce fut la période la plus lugubre de notre histoire depuis les invasions normandes ; d ailleurs, tout le temps de la domination anglaise fut pour la Normandie une longue suite de souffrances. Les paysans exaspérés prirent à la fin les armes et ajoutèrent encore par leurs révoltes aux calamités précédentes. Aux Etats généraux de 1484, dit M. de Beaurepaire, Jean Masselin ne se rappelait pas, sans une vive émotion, les souffrances que la Normandie avait endurées pendant la domination anglaise. « La population, dit-il, était réduite à si peu, qu’on a pensé, que le pays de

Caux n’avait conservé qu’à peine la centième partie de ses habitants

on rencontre une infinité de Villages qui renfermaient autrefois cent feux ou familles et qui n’en ont aujourd’hui que quarante. » Entre 1450 et 1470, la population de 107 paroisses, pôrtée à 6,893 paroissiens au xiii® siècle, n’était évaluée qu’à 2,257 paroissiens. Cf. Recherches sur la population de la généralité de Rouen, par M. de Beaurepaire, 1872. Mémoire de la Société des Antiquaires de Normandie, xxviiie vol., p. 52.- .

(œ) Archives.

selon, disent-ils, qu’il est de droit que les abbés de Jumièges y assistent; et pour lui procurer toute sûreté dans les lieux où il passeroit, ils lui expédièrent un sauf-conduit le premier jour d’août 1434. Mais comme la lettre du concile n’étoit qu’une invitation, il aima mieux demeurer à Rouen dans son hôtel de la Poterne que de courir les risques d’un voyage à Bâle, dont il prévoyoit d’ailleurs qu’il seroit obligé défaire les frais, n’étant pas député de la province.

Ce fut de là que, de concert avec ses religieux qui s’étoient retirés avec lui à la Poterne, jusqu’à ce que le danger de la sédition fût passé, il appela au pape et au concile pour se mettre à l’abri des entreprises de l’éveqiie d’Evreux sur le temporel de son abbaïe et de l’excommunication qu’il avoit lancée et affichée contre lui dans sa ville épiscopale, pour ne s’être pas trouvé à l’assemblée que ce prélat avoit tenue au sujet d’un décime que le concile lui avoit accordé sur le clergé de son diocèse, pour fournir à sa subsistance dans le concile. L’appel est du 31 juillet 1434. Il expose ; 1° qu’il n’est pas de l’évêché d’Evreux, et que, par conséquent, il a pu ignorer le temps de l’assemblée diocésaine ; 2" qu’il étoit alors occupé aux affaires du concile ; il parle sans doute de l’assemblée des abbés et des prieurs qu’il avoit convoqués pour le jeudi de Quasimodo {a) ; 3° que l’évêque avoit agi pour son propre mouvement et contre l’avis des abbés de Saint-

(a) Archives.

Taurin et de Lyre ; 4° qu’il avoit assez de biens pour faire le voyage de Bâle à ses dépens et que le concile n’avoit recommandé ce décime que comme une charité; 5° que son monastère de Jumièges est ruiné et même abandonné à cause des guerres qui désolent l’Etat depuis dix-huit ans, et qu’il doit encore l’argent de ses bulles ; 6° qu’il n’est tenu à aucun subside hors de son diocèse ; qu’il avoit contribué, à proportion du revenu de son abbaïe, à la subsistance de l’archevêque de Rouen et même des docteurs de l’Université actuellement au concile, et, qu’ainsi, il devoit être exempt de payer à l’éveque d’Evreux. Nous ne voyons point, en effet, que les religieux de Jumièges aient contribué à cette imposition commune que le prélat avoit paru exiger avec tant de violence, soit qu’il ait reconnu qu’ils en étoient exempts, soit que le pape ou le concile ait eu égard à leurs remontrances et aux dommages qu’ils souffraient à cause des guerres.

Mais reprenons le récit de leur départ de Jumièges, ou plutôt de leur retraite cà la Poterne, où ils avoient apporté les saintes reliques et ce qu’il y avoit de plus considérable dans le trésor de leur église, tant pour veiller à leur sûreté contre les Anglois, que pour les préserver de la fureur des vingt mille Cauchois qui couroient le pays et y commettoient une infinité de brigandages encore plus à craindre, et plus grands que n en commettoient les ennemis. De longtemps ils n’a— voient été si tranquilles qu’ils furent d’abord. Le duc de Bedfort, qui les aimoit toujours depuis la condamnation

de la pucelle d’Orléans, à laquelle l’abbé Nicolas avait assisté leur procura dans Rouen le repos et l’assurance qu ils ne pouvoient trouver à Jumièges. Ils ne sortoient jamais en ville et ne recevoient aucune visite inutile de passe-temps. Ils faisoient régulièrement Toffice de jour et de nuit; leur chapelle étoit fréquentée et leurs saintes reliques en si grande vénération, que le curé de Saint-Lô, sur la paroisse duquel l’hôtel de la Poterne est bâti, voyant son église déserte, leur intenta procès pour les obliger à fermer leur chapelle ou à lui remettre les offrandes qu’on faisoit en ce lieu, prétendant qu’elles lui appartenoient. L’affaire traîna en longueur, et les moines jouissoient encore de toutes les offrandes au commencement de février 1435 , lorsque, pour le bien de la paix et par amitié, ils consentirent par transaction, devant Guillaume Evrard, docteur en théologie, chantre et chanoine de 1 église cathédrale, que les oblations en cire appartiendroient au curé de Saint-Lô jusqu’au dimanche de Quasimodo suivant, et qu’il mettroit un clerc dans la chapelle pour les recevoir (et). Cependant ils percevoient toutes les offrandes en argent, et il semble que Dieu jugea en leur faveur, en permettant que le plus grand avantage fut toujours de leur côté.

On pourroit, ce semble, conclure de ce terme de

(a) Archives.

1 Voilà des ligues que nous voudrions pouvoir effacer de cet ouvrage ; nous les déplorons amèrement et nous renouvelons ici notre protestation précédente.

Quasimodo employé dans la transaction, que les religieux de Jumièges avoient fixé à ce temps leur départ de Rouen pour retourner en leur monastère ; mais, comme il n’en est rien dit dans un autre monument, nous ne croyons pas devoir avancer comme quelque chose de certain ce qui ne nous paroît à nous-même que vraisemblable. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’on ne peut reculer l’époque de leur retour au-delà du mois septembre. Une lettre datée de Jumièges, le jeudi 22" du même mois, met cette vérité dans tout son jour. Elle est de l’abbé Jean de la Chaussée à l’archevêque de Rouen, pour le prier d’ordonner deux de ses religieux qu’il avoit examinés et trouvés suffisamment instruits, ce qui prouve la confiance du prélat dans Tabbé de Jumièges et l’amour de ses religieux pour l’étude. Aussi voyons-nous qu’outre les leçons qu’on leur faisait dans l’abbaïe les cinq ou six premières années de leur profession, on les envoyait tous à Paris pour prendre leurs degrés.

Tout allait bien à Jumièges, à la cherté des vivres près et quelques disputes assez vives entre l’abbé Jean et les abbés de Fécamp, de Saint-Vandrille et du Bec au sujet de la préséance dans les échiquiers et dans les synodes auxquels ils avoient droit d’assister («). Nous dirons dans la suite leurs raisons de part et d’autres.

Nous observerons seulement ici que l’abbé du Bec, par diverses menées, ayant fait débouter Fabbé de Jumièges, en 1436, de la place qu’il avoit au-dessus

de lui dans les synodes^ Jean de la Chaussée appela de cette sentence au concile de Bâle, et obtint pour juges, le P" de mai 1437, l’abbé de Fécamp et le doyen de la cathédrale . L’abbé de Fécamp remit sa commission, et ainsi elle demeura sans effet -, mais les deux abbés ayant compromis de leur différend entre les mains du doyen, il se chargea de les juger, sans (|ue, néanmoins, nous ayons pu découvrir quel fut le succès de ce compromis. Nous savons seulement que le commissaire mourut au mois de novembre de l’année suivante, et que, s’il avait eu égard à l’ordonnance du concile de Bâle, dans le jugement qu’il auroit pu porter, la préséance étoit due à fabbaïe de Jumièges, à cause de son antiquité.

Au milieu de ces traverses et des calamités publiques qui affligeaient la province, l’abbé donnoit les meilleurs ordres qu’il lui étoit possible pour avoir au moins le nécessaire dans l’abbaïe, et les offlciers secondoient si bien ses voeux, que personne n’eut lieu de se plaindre d’une trop grande misère. Mais pendant que, contents de leur état, les religieux de Jumièges s’entretenoient dans une honnête médiocrité, quelques malfaiteurs mirent le feu à leurs bois et en brûlèrent quarante-huit arpents dans une nuit. L’abbé ayant fait faire des informations inutiles, prétendit réparer cette perte par une nouvelle bulle d’Eugène IV adressée le 8 octobre 1442 à l’abbé de Saint-Etienne de Caen et à l’offlcial de Rouen, pour la restitution des biens

usurpés sur son monastère (a) ; mais cette bulle eut encore moins d’effet que celle du 16 octobre 1431, les usurpateurs se trouvant plus d’humeur que jamais de conserver ce qu’ils avoient pris, pour se dédommager eux-mêmes des pertes qu’ils faisoient tous les jours.

La chose étant devenue ainsi comme impossible, les religieux ne songèrent plus qu’à ménager ce qui leur restoit, jusqu’à ce que la bonne fortune de Charles Vil, qui sembloit leur promettre une révolution prochaine, leur fournît une occasion de travailler plus sûrement à rentrer dans leurs anciennes possessions. Leur espérance ne fut pas vaine, mais elle ne fut pas sitôt remplie, et ils eurent encore beaucoup à souffrir jusqu’en 1450, que les Anglois furent entièrement chassés de la Normandie.

11 se passapeudechoses dans cet intervalle qui mérite avoir place dans notre histoire. Nous remarquerons cependant que Guillaume Le Bas, dont nous avons parlé ailleurs (à), fut fait abbé de Notre-Dame-de- Lyre par le pape Eugène ; que l’extrême disette, qui fut toujours la plus grande épreuve des religieux de Jumièges, jointe à la mortalité qui la suivit durant ces dernières années de la domination angloise, loin d’affaiblir en eux l’esprit de régularité, ne les rendit que plus fidèles observateurs de leur règle, plus patients dans les affiictions et plus résignés à la mort, qu’ils voyoient devant leurs yeux et qu’ils subirent tous, à

(a) Archives.

{a) Gallia christ., t. XI, p. 549.

l’exception de quatre. La bonne odeur d’une si sainte vie s’étant répandue dans la province et même audelà {a) y les abbés de Saint-Sauveur-le-Vicomte et de Saint-Martin-d’Autim recherchèrent leur amitié par des lettres d’association, auxquelles l’abbé et les religieux de Jumièges répondirent par d’autres lettres dont on peut voir la formule dans ce que nous avons rapporté de leur société avec les abbaïes de Saint-Ouen, de Saint-Vandrille et de Saint-Evroult (b).

Enfin le temps arriva où la Normandie devoit rentrer une seconde fois sous la domination de son légitimé souverain. Charles VII commença la conquête de cette province en 1449 par la prise de Verneuil, de Lisieux, de Pont— Audemer, de Mantes, de Vernon, de Couches, de Gournay, de Neufchàtel, de Coutances, d’Alençon, de Château-Gaillard et de quelques autres places qui furent emportées d’assaut ou par composition. Rouen se rendit le 17 octobre ^ , et le duc de Sommerset, qui commandoit la garnison angloise, eut permission d’en sortir le 4° de novembre avec toutes ses troupes, armes et bagages, à condition qu’il remettroit entre les mains du roi les villes de Honfleur, d’ Arques, de Caudebec et toutes les autres que les Anglais occupoient encore au pays de Caux, excepté Harfleur, que le duc de Sommerset ne voulut point comprendre dans la capitulation, comme étant la première conquête de

(a) Enquête du xyi^ siècle.

(h) Archives.

1 D’autres auteurs disent le 19.

Henri V. Tous les articles de la capitulation furent exécutés, à l’exception de Honfleur, que le gouverneur ne voulut jamais rendre.

Comme cette place, ainsi qu’Harfleur, étoit de la dernière importance, Charles VII résolut de faire le siège de l’une ef de l’autre.

Il partit de Rouen sur la fin de novembre, après avoir réglé le gouvernement de la police, et vint se reposer àJumièges, où il demeurajusqu’au 8 décembre, que Harfleur fut investi avec douze ou quinze mille hommes. Le roi y arriva deux jours après, et anima tellement le soldat par sa présence jusque dans la tranchée et dans les mines, que, le 24® du même mois, les assiégés capitulèrent et livrèrent la ville le 1 ®’’ de janvier. Le roi en donna le gouvernement au comte de Dunois, bâtard d’Orléans, et revint à Jumièges, où sa plus chère maîtresse, Agnès Sorel, l’étoit venu trouver, sous prétexte de l’avertir que quelques-uns de ses gens vouloient le trahir et le livrer aux Anglois ; mais, en effet, pour lui faire quitter ce pays-là et l’attirer à Paris, afin de l’avoir toujours auprès d’elle; quoiqu’elle lui eût autrefois reproché de préférer l’amour à la gloire, elle ne réussit pas dans ce qu’elle s’étoit proposé. Le roi demeura à Jumièges avec ses courtisans et ses gardes pendant le siège d’Honfleur, qui fut de trente-neuf jours, à compter depuis le 10 de janvier jusqu’au 18 de février. C’est tout ce que l’histoire écrite nous a conservé de ce séjour de Charles VII dans l’abbaïe de Jumièges; mais nous en savons

davantage par les mémoires de l’abbaïe . Le roi, suivant ces mémoires, allant de Rouen à Harfleur, qu’il vouloit assiéger, passa par Jumièges, comme nous l’avons remarqué, et trouva tant de commodités dans le superbe palais que les religieux a voient fait bâtir pour ses prédécesseurs lorsque le plaisir de la chassé ou le besoin de l’Etat les appelait en Normandie, qu’il résolut d’y demeurer jusqu’à l’entière défaite des Anglais dans la province. En partant, il donna ses ordres pour le meubler, et il y revint, en effet, après la prise d’ Harfleur, tandis que ses généraux étaient occupés de chasser les Anglais de toutes les places qui tenaient encore pour eux en basse Normandie. Les moines le reçurent en chapes, au son de toutes les cloches et sous un riche dais. L’abbé le harangua sur l’heureux succès de ses armes, et, après la harangue, il lui présenta les clefs de l’abbaïe ; mais le roi les refusa honnêtement et entra dans l’église où, après une courte prière, il se retira à son appartement, suivi de ses courtisans et précédé de tous les religieux, qui chantèrent le lendemain une messe d’actions de grâces à laquelle le roi voulut assister. Il écouta favorablement leur demande touchant la restitution de leurs biens aliénés ou usurpés pendant la guerre ; mais l’auteur du mémoire ne nous dit point s’ils furent restitués. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’abbé Jean, trois ans après, lui rendit un aveu des biens de l’abbaïe, dans lequel il est fait mention de tous ceux que Henri avoit confirmés par sa charte de 1421 (a).

{a) Archives.

Ily avoit près de six semaines que le roi Charles VII étoit à Jumièges, lorsqu’ Agnès Sorel fut attaquée d’une dyssenterie mortelle, dont elle mourut à la ferme du MêniP, dépendante de l’abbaïe le 9® jour de février ^ de cette année 1450, sur les six heures du soir, âgée seulement de quarante ans. Elle mourut dans de grands sentiments de pénitence, et laissa aux religieux de Jumièges 800 saluts d’or fin, de 62 au marc, pour lui dire une messe basse tous les jours et faire son service solennel chaque année. Ils s’y engagèrent par lettres patentes du 14 mars suivant, à la réquisition de Jacques Cœur, Robert Poittevin et Etienne Chevalier , qu’elle a voit fait exécuteurs de son testament {a) .

Le roi confi.rm.a la donation de sa maîtresse et permit aux religieux d’en acheter un fond de terre, qu’il exempta dès lors du droit d’amortissement. Le cœur et les entrailles de cette demoiselle furent enterrés, suivant sa dernière volonté, dans la chapelle de la Vierge, où l’on voit encore aujourd’hui sou mausolée en marbre noir, élevé de trois pieds ou

(a) Archives.

1 Le manoir d’Agnès Sorel est situé dans la commune de Mesnilsous-Jumièges, à 4 kilomètres de Jumièges. C’est une construction en pierre du xiiic siècle aujourd’hui bien défigurée. On y remarque des portes ogivales, des fenêtres en pierre, une maguiflque charpente sur l’ancienne chapelle dont on reconnaît encore la piscine. Ce manoir est connu dans le pays sous le nom de la Vigne, à cause des vignobles qui, selon la tradition, y ont existé.

2 D’autres auteurs disent le 14.

environ au-dessus du pavé K Elle y étoit représen-tée en posture de suppliante, à deux genoux, tenant entre ses mains un coeur qu’elle ofFroit à la sainte Vierge, comme pour la supplier de la réconcilier avec Dieu, qu’elle avoit tant offensé pendant sa vie (a). Aux pieds du tombeau étoit un autre cœur en marbre blanc ; mais ce second cœur et la statue entière, qui étoit aussi' de marbre blanc et fermé de grilles de fer, ont été enlevés par les huguenots du xvi® siècle, avec deux tables de cuivre sur lesquelles on avoit gravé plusieurs vers à sa louange. Belle-Forêt, pour se venger des moines de Jumièges qui ne lui avoient pas voulu confier leurs manuscrits, ni payer son voyage, n’oublie pas de remarquer que la belle Agnès est enterrée à Loches, en Touraine, et que mal à propos aucuns auteurs la tiennent avoir été inhumée à J umièges {b). Il nous donne la description de son mausolée dans l’église collégiale de Notre-Dame-de- Loches ; et c’est précisément la même chose que celui de Jumièges qu’il avoit vu. Il ajoute qu’on lui a communiqué le premier vers de son épitaphe, et c’est

{a) Mémoires de Jumièges.

(b) Cosmographie, t. I, part. II, p. 32.

1 Une fosse à demi comblée, dans le transept nord de l’église abbatiale, est le seul vestige qui reste aujourd’hui d,e cette belle sépulture, détruite, comme toutes les autres, pendant la Révolution. La dalle tumulaire en marbre qui recouvrait le sarcophage et supportait l’image d’Agnès ést conservée aujourd’hui dans le musée lapidaire formé par M. Lepel-Cointel dans les deux travées de l'entrée de l’abbaye. Cette dalle est longue de 2™ 36 et large de 1“> 10. On lit sur trois côtés de la tranche l’inscription française, parfaitement gravée, citée plus loin.

Page 1