Tome II
encore le premier vers d’une des quatre épitaphes qu’on avoit gravées sur des tables de cuivre, incrustées dans la muraille de la chapelle de la Vierge, à Jumièges. Celle même dont il cite le premier vers, hic jacet in tumbâ mitis simjplexque columba, et qui porte la condamnation de sa mauvaise foi, subsiste encore tout entière autour du tombeau de Jumièges, où elle fut gravée en 1525 ; on ne dit point pourquoi. Elle est composée de vingt-deux vers, que nous rapporterons ici, afin qu’on voie clairement, par le seizième, que le corps d’Agnès Sorel est à la vérité à Loches, mais que son cœur et ses entrailles sont à Jumièges.
Hic jacet in tumbâ mitis simplexque columba,
Candidior cycnis, flammâ rubicundior ignis,
Agnes pulchra nimis, terræ latitatur in imis.
Et flores veris faciès hujus mulieris;
Belaltæque domum nemus astans Vinceniarum Rexit, et a specie nomen suscepit utrumque,
Ferreriamque Roquam, Vernonis et utique gentera Ac Issodunum, regimen dédit omnibus unum.
Alloquiis mitis, compescens scandala litis,
Ecclesiisque dabat, et egenos sponte fovebat.
Illi Seurellæ cognomen erat domicillæ.
Et non miretur quis si species decoretur ;
Ipsius, est ipsa quoniam depicta ducissa Hoc factum sponte, certâ ratione movente,
Pro laudum titulis, meritorum sive libellis.
Ilia Gemiticis latitantur, cœtera Lochis;
Mille quadringentis quadraginta novem tulit annis,
Illam cum sanctis in tronum, vita perennis,
Nona dies mensis banc abstulit inde secundi,
Palmis extensis migravit ab ordine mundi.
Bella fui quondam Agnes nomine, regia pelle. Nunc tumulo vermes turpe cadaver alit
Mallarius faciebat 1525.
Voici l’épitaphe françoise qu’on lit encore sur le même tombeau :
« Cy git Agnès Surelles, noble demoiselle, en son vivant « Dame de Roqueferriere, de Beauté, d’Issouldun et de « Vermon sur Seine; piteuse entre toutes gens, qui de ses « biens donnoit largement aux églises et aux pauvres ; qui « trépassa le 9e jour de février l’an de grâce 1449.
« Priez Dieu pour elle. »
L’usage étoit en France de ne commencer l’année qu’après Pâques, et c’est pour cette raison qu’on a marqué sa mort en 1449 au lieu de 1450.
Le roi fut touché de la perte de sa maîtresse et partit peu de jours après sans avoir pu rien exécuter de ce qu’il se proposait de faire en faveur des religieux de Jumièges, pour lesquels il avoit une singulière affection^ dit le comte de Dunois, dans un acte public du 31 janvier 1451. Mais ayant continué son voyage dans la province , il ne fut pas plutôt arrivé à Alençon, qu’il sentit toute sa tendresse pour eux se réveiller, à mesure que sa douleur se calmait. Plein de ses sentiments de bonté, que la vertu des moines dont il avoit été témoin, et le souvenir de leurs malheurs passés faisaient naître dans son cœur, il fit mander à l’abbé de se rendre auprès de lui avec le procureur de ses religieux, et leur donna dans la seigneurie d’Anneville treize acres et demi de pré, en trois pièces, une motte, un fossé courant et la pêche dans la rivière de Seine, jusqu’au fil de l’eau {a). Non
(a) Archives.
content de cette donation, il voulut encore que les fonds qu’il cédoit fussent exempts du droit d’amortissement et réunis à perpétuité à la baronnie de J umièges, ce qu’il déclara par une charte donnée à Alençon au mois de mars 1450, et enregistrée à la chambre des Comptes de Paris le 30 du même mois. En conséquence de ce bienfait, le jpi exigea trois choses de l’abbé et des religieux : P que tous les ans, après sa mort, ils célébreroient, à certains jours marqués, quatre anniversaires solennels avec office à neuf leçons, pour le repos de son âme et de ses successeurs; 2“ que tous les samedis de l’année, les veilles et jours de fêtes de Notre-Dame, ils chanteroient après vêpres, dans leur chapelle fondée sous l’invocation de la Vierge, le répons : Sancia et immaculata avec le verset du temps et l’oraison Omnipotens sempiterne Deus, qui gloriosœ virginis matris Mariæ ; 3° que cette même oraison finie, ils réciteroient le psaume De profundis et les trois oraisons des défunts. L’abbé en ayant conféré à son retour avec ses religieux, on résolut unanimement d’accepter la donation du roi, aux conditions stipulées dans ses lettres ; ce qui fut exécuté le 22® de mars de la même année, par un acte capitulaire scellé de deux sceaux en cire verte, dont le notaire d’Alençon fit une copie, qui fut déposée dans la suite à la Chambre des Comptes de Paris (a) .
L’affaire étoit entièrement consommée entre le
(a) Archives.
donateur et les donataires; le roi avoit même déjà mandé au bailli de Rouen de les mettre en possession de la pêche d’Anneville et de tout ce qu’il leur avoit cédé au même lieu; mais comme ce prince, pendant son séjour à Jumièges, avoit donné absolument sans réserve la terre et seigneurie d’Anneville à Jean, bâtard d’Orléans et comte de Danois, les religieux crurent qu’il étoit nécessaire d’avoir son consentement avant de prendre possession d’une partie de son domaine {a). Le roi étant encore à Alençon, en parla au Comte, qui consentit à cette donation et la ratifia le 15 d’avril de l’année courante {b). Ainsi l’affaire fut consommée, et l’abbé Jean, accompagné de dom Thiern Davy, chambrier et procureur de religieux de Jumièges, mis en possession le 22 du même mois par Guillaume de la Fontaine, lieutenant général du bailli de Rouen, sans aucune contradiction ni empêchement de la part des officiers du comte (c). Mais bientôt après ces mêmes officiers troublèrent les religieux dans leur jouissance et dans l’exercice de leur justice sur les pêcheurs, ce qui engagea l’abbé, pour pacifier cette querelle et éviter toute dispute à l’avenir, à proposer au comte de Dunois de vendre à l’abbaie de Jumièges sa portion dans Anneville avec la seigneurie, si le roi le vouloit permettre. Le comte de Dunois avoit besoin de cette permission, parce que la
{a) Archives.
(h) Ibid.
(c) Ibid.
terre et seigneurie d’Anneville étoient réversibles à la couronne, au défaut d’hoirs mâles légitimement procréés de son corps. L’abbé se chargea de lever cette difficulté et il en vint à bout, comme il paroît, par les lettres de Charles VII données à Montils-les- Tours le 29" de janvier 1451, par lesquelles il permet au comte de Dunois de vendre la portion qu’il lui a cédée à Anneville, et aux religieux de Jumièges de l’acheter.
Jean de la Chaussée, muni de ces lettres, alla trouver le comte à Tours, qui lui quitta, céda et transporta tout le droit et action qu’il avait et pouvait avoir et prétendre sur la terre et seigneurie d’ Anneville^ pour en jouir dès maintenant et emploier^les revenus au profit de l’ahbajie de Jumièges, d’héritages à elle appartenants, moiennant 1,000 écus d’or paiables en trois termes dans l’année courante {a) . Le contrat d’acquisition est du 31 janvier de la même année 1451 . Il fut confirmé par le roi le troisième jour de février suivant, et les religieux de Jumièges déclarés exempts du droit d’amortissement pour ce nouvel acquêt (è). Ce n’étoit pas la première faveur que le prince leur accordoit depuis le commencement de cette année. Il avoit confirmé dans Tours, le 23® de janvier précédent, le privilège que Philippe- Auguste leur avoit donné en 1210 de faire descendre tous les vins de leur crû par
(a) Archives.
{b) Ibid
la Seine jusqu’à Jumièges, et d’en vendre pour leurs besoins sans payer aucun droit.
Le fief de Serans, dont nous avons parlé ailleurs, étoit alors disputé par deux contendants. Pour bien entendre le sujet de leur contestation et la part que les religieux avoient, il faut rependre l’afîaire de plus haut. Les religieux de Jumièges, à cause de leur baronnerie de Coulonces, donnée par Richard II, étoient anciennement seigneurs directs, patrons présentateurs et décimateurs de la paroisse de Saint-Sulpice-de- Serans, près d’Ecouché , et seigneurs suzerains de plusieurs fiefs et vavassories nobles situés tant à Serans qu’au Mênilglaise et aux environs. Ces fiefs et et vavassories étoient tenus à foi et hommage des religieux de Jumièges à cause de leur fief de Serans, par Richard de Gibouri, écuyer et Robert de Prulai, chevalier, moyennant certaines redevances coutumières qu’ils leur en faisoient, ainsi qu’il est référé dans l’acte du samedi avant la Trinité de l’an 1338. L’existence de la seigneurie directe des religieux de Jumièges dans Serans est prouvée par les difficultés qui survinrent entre eux comme seigneurs suzerains et Richard de Gibouri comme seigneur servant. Richard de Gibouri, au droit de fiefs qu’il tenoit de l’abbé et des religieux dans Serans le Mênilglaise, prétendoit des droits de treizième sur quelques pièces de terre, comme d’héritages tenus de ses fiefs ; l’abbé et les religieux prétendoient au contraire que ces droits de treizième leur appartenoient comme d’héritages immé-
diatement tenus d’eux, à cause de leur seigneurie de Serans. On plaida; mais le désir de finir toutes ces difficultés et de conserver la paix détermina l’abbé et les religieux de Jumièges à céder à fief à Richard de Gibouri tout ce qu’ils avoient et pouvoient avoir à Serans et au Mênilglaise, même la foi et hommage que leur devoit, comme seigneur de Serans, Robert de Prulai, pour vavassorie noble de Lalande, à condition que le dit de Gibouri tiendroit le tout par une seule féauté, et leur en paieroit 30 livres de rente aux termes marqués dans le contrat d’inféodation du samedi avant la Trinité.
Dès l’an 1334, l’abbé et les religieux de Jumièges, de l’agrément de Henri P’’, roi d’Angleterre et duc de Normandie, et du consentement de l’Archevêque de Rouen, avoient disposé, en faveur de l’abbé et des religieux de Saint-Martin-de-Séez, du patronnage utile et des dîmes de la paroisse de Serans et de ce qui appartenoit à l’église, au moyen d’une redevance annuelle de 10 sols, qu’ils n’ont jamais refusé de payer. Mais il n’en fut pas de même du traité d’inféodation faite par l’abbé et les religieux de Jumièges de leur fief et seigneurie de Serans, à Richard de Gibourri. 11 accepta volontiers toutes les conditions et s’y obligea même, par la religion du serment, tant pour lui que pour ses successeurs; mais il ne fut pas scrupuleux observateur des obligations qu’il avoit contractées, car, sous prétexte de guerres et mortalités arrivées dans le pays, il poursuivit, peu de temps
après et tant qu’il vécut, la résiliation du contrat de fief, afin de demeurer déchargé de la rente de 30 livres, ainsi qu’on le voit dans une reconnoissance passée devant les tabellions d’Exme en 1374, par Jean de Verger et sa femme, fille et héritière de Richard de Gibouri {a), par laquelle ils reconnoissent qu’anciennement le même Richard de Gibouri avoit pris en fief et héritage, des religieux et abbé de Jumièges, toutes les « terres, rentes, noblesse, justice,
« seigneurie et appartenances quelconques, qu’ils « avoient en la ville et paroisse de Serans, près « Ecouché, par le prix et somme de 30 livres tournois « d’annuelle rente, comme il est plus à plein con- « tenu ès-lettres sur ce faites par ledit Richard » ; lesquelles lettres, Duverger et sa femme reconnurent et approuvèrent sans aller en contre, etc. Reconnurent de plus que « Richard de Gibouri et ses héritiers « avoient mal procédé, et qu’ils en auroient pu être « repris comme de leur mauvaise administration, « pourquoi ils déchargent l’abbé et les religieux de « Jumièges de tous les frais de procédure qu’ils « auroient ci-devant faits contre Richard de Gibouri « et ses héritiers; et attendu le mauvais étsit dans « lequel les guerres et les maladies contagieuses << avoient réduit le pays, ils s’obligent de payer pour « tenir lieu de tous arrérages 20 livres, et de ne payer « par an, pendant neuf ans, que 10 livres au terme de
{a) Archives.
« Saint-Michel ; et les neuf ans passés, Tabbé et les « religieux pourront exiger les 30 livres créées par le « premier contrat. »
Ce nouvel arrangement, qui ne paroît accepté par l’abbé et les religieux de Jumiège que par leur silence, ne subsista point encore longtemps. Le pays continuant d’être désolé et demeurant comme inculte, Jean du Verger et Jeanne de Gibouri, sa femme, avec une marquise, veuve de Robert de La Boulaie, passèrent un autre acte devant le notaire d’Ecouché, le 23 août 1395, par lequel ils reconnoissent qu’ encore qu’ils fussent obligés depuis dix ans envers les religieux de Jumièges, à 30 livres de rentes, à cause du fief et terre de Sérans, qu’ils tenoient desdits religieux, néanmoins, parce que lesdits fiefs et terres sont à non valeur, à cause de pestilence, guerre et mortalité, lesdits religieux ont consenti de leur relâcher 18 livres tournois sur les 30 livres, et pour les 12 livres restant ils s’obligent, tant pour eux que pour leurs héritiers^ à les faire et payer aux religieux et à leurs successeurs par chacun an, au terme de Noël. Cette promesse, si authentique qu’elle fût de la part des héritiers de Gibouri, ne fut pas plus religieusement observée que les obligations précédentes. On voit, dans un acte émané du baillage d’Exme, le 19 février 1405, que l’abbé et les religieux de Jumièges, faute de paiement, furent obligés de saisir et de faire décréter la terre e t seigneurie de Serans, sur Richard de La Boulaie, qui n’arrêta le décret qu’au moyen d’une somme de 69 livres.
qu’il s’obligea de leur payer. Que cette somme ait été payée en effet ou qu’il soit échu d’autres arrérages depuis, il paroît que les religieux furent obligés quelques années après d’user de saisie féodale, et que faute d’aveu et de paiement des rentes seigneuriales, ils réunirent le fief de Serans à leur baronnie de Coulonces ; mais un nommé Guillaume Lequeu, écuyer, à qui il étoit dû par Richard de La Boulaie une rente de 8 livres, fit saisir réellement le fief et le fit décréter.
L’abbé et les religieux de Jumièges s’opposèrent au décret, soutenant qu’il ne pouvoit être passé qu’aux charges des droits qui leur étoient dus, et qu’au refus de ce faire, ils dévoient être préférés à Lequeu à charge de lui payer sa rente au fond et arrérages. Le juge ne leur ayant accordé aucune de leur demandes, et ayant envoyé Lequeu purement et simplement en possession, un pareil jugement occasionna une prise à partie. L’abbé et les religieux de Jumièges se pourvurent vers le roi, qui leur accorda commission pour intimer le juge au prochain échiquier de Normandie, et ordonna que les choses saisies seroient en séquestre et administrées par commissaires établis par justice, ainsi qu’il est plus amplement détaillé dans la plainte du 23 août 1446. Quatre ans après le séquestre et régie ordonnés et exécutés, Jean de La Boulaie, fils de Richard, s’adressa au duc d’Alençon, et lui ayant représenté ses services militaires et l’indigence à laquelle il étoit réduit par la détention et régie de son bien, il en obtint des ordres au bailli d’Alençon ou à son lieutenant, à
Exme, qui lui donna main levée et le remit en possession de son fief et seigneurie de Serans. Lequeu s’opposa, et soutint qu’au préjudice des lettres royales, qui avoient ordonné le séquestre, et de l’adjudication qui lui avoit été faite, les lettres du duc d’Alençon, ni la main levée accordée en conséquence ne dévoient prévaloir à sa possession ; que si cependant Jean de La Boulaie vouloit entrer en conciliation et s’en rapporter à la décision de son conseil, il y déféreroit volontiers, et que La Boulaie auroit lieu d’être content.
Ce qui ayant été accepté, la question du possessoire demeura indécise; mais l’abbé et les religieux de Jumièges, par leur procureur dom Jean Bournal, se présentèrent et demandèrent que quelqu’appointement ou traité qui fût fait entré Lequeu et La Boulaie, ils fussent payés des arrérages de 12 livres de rente avant tout, dont acte fut accordé par le siège d’Exme le 20 mars 1450. Le 16 décembre de la même année, la question de la possession du fief respectivement prétendue par Jean de La Boulaie et Guillaume Lequeu, ayant été de nouveau portée à l’audience, et les parties ayant déduit chacune leurs raisons, dom Jean Bournal se présenta et demanda le séquestre ordonné par les lettres du roi, pour être payé des arrérages qui lui étoient dûs ; à quoi il fut reçu, comme il paroît par la sentence du baillage d’Exme, datée du même jour. Le droit de l’abbé et des religieux de Jumièges sur le fief, terre et seigneurie de Serans, étoit connu de Lequeu
et de La Boulaie, sur lequel ledit Lequeu Tavoit fait décréter. Cependant Lequeu voulut soutenir son adjudication, mais né l’ayant pu représenter et voyant que les religieux se disposoient à en prouver l’irrégularité et même la nullité, attendu qu’avant le décret le fief de Serans avoient été réuni à la baronnie de Coulonces, il se désista de toutes poursuites en faveur de Jean de La Boulaie, qui prit le partit de céder son droit à Roger d’Alençon, à condition qu’il lui donneroit l’argent nécessaire pour payer les religieux de Jumièges et Guillaume Lequeu.
Roger d’Alençon ayant accepté la proposition, se transporta à Jumièges avec Jean de la Boulaie, et étant convenu de leurs faits, les religieux consentirent au transport qui lui fut fait du fief, terre et seigneurie de Serans, au moyen d’une somme de 120 livres pour les aj-rérages et de 12 livres de rente annuelle avec la foi et hommage, ainsi qu’il est plus au long détaillé dans l’acte passé devant le tabellion de Saint-Georges, le 14 juin 1451. Ce fief est resté longtemps dans la famille des d’Alençon, sans qu’il paroisse pendant près de deux siècles qu’il y ait eu entre eux et les religieux de Jumièges aucune contestation pour le paiement de la rente de 12 livres ; mais ce qu’il y a de surprenant, c’est que ces mêmes d’Alençon, par une négligence affectée de leurs droits et par un oubli qu’on ne peut qualifier de leurs devoirs envers l’abbé et les religieux de Jumièges, auxquels ils pay oient et avoient toujours , payé la rente de
12 livres, se soient oubliés au point de soutenir dans des temps qu’ils ne jouissoient point du fief et seigneurie de Serans, et dans d’autres temps soutenir qu’ils en jouissoient, mais au droit de la donation que le roi leur en avoit faite en récompense de leurs services militaires, et que pour ce ils pay oient au roi ou à son engagiste une somme de 10 livres, en conséquence de laquelle ils contestèrent aux religieux de Jumièges en 1612 et 1666 le paiement de la rente de 12 livres, soutenant qu’il ne seroit ni juste, ni raisonnable qu’ils payassent deux rentes seigneuriales pour le même fief ; mais comme ils ne purent méconnoître d’avoir toujours payé, ils y furent condamnés par sentences du bailliage d’Exme, sans égard à leurs mauvais soutiens, qui furent regardés par les juges comme de vaines refuites.
En effet, d’Alençon se croyoit si bien seigneur et patron honoraire de Serans en conséquence du contrat de 1451, qu’étant mort quatre ans après, son héritier le fit enterrer dans le choeur et fit graver sur son tombeau, qui s’y voit encore : Cygist Robert d' Alençon vivant êcuier, seigneur et patron honoraire de Serans ^ qui trépassa Van 1455. Jean d’Alençon étant mort en 1582, Hector d’Alençon, son fils, le fit inhumer dans le choeur de la même église avec cette inscription sur son tombeau \ « Cy gist le corps de Jean d'Alençon vivant écuier sieur et patron honoraire de Serans qui décéda le 17 avril 1582, »
Ces instructions étoient des témoignages toujours
parlants de la qualité et des droits des sieurs d’Alençon pour la seigneurie et le patronage honoraire de Saint- Sulpice de Serans ; ils ne les avoient qu’au droit de l’abbé et des religieux de Jumiéges. C’étoit vraisemblablement Hector d’Alençon qui avoit fait graver sur le tombeau de Jean d’Alençon, son père, que, vivant, il avoit été seigneur et patron honoraire de Serans ; et l’on voit, en 1612, ce même Hector soutenir judiciairement qu’il ne possède point le fief de Serans, qu’il y a longtemps que le roi s’en est mis en possession; pourquoi il déclare ne pouvoir donner aveu et dénombrement à l’abbé et aux religieux de Jumiéges, s’ils ne le rendent paisible possesseur du fief.
Un pareil procédé dans Hector d’Alençon auroit mérité que l’abbé et les religieux de Jumiéges eussent usé à son égard de la rigueur de la loi ; mais il avoit à faire alors à un agent peu zélé pour les droits de ceux qu’il servoit, et Hector d’Alençon en profita pour ne pas s’acquitter de ses devoirs envers ses seigneurs, en leur faisant la foi et hommage et leur rendant aveu. Mauvaise foi; mais elle étoit méditée dès ce temps là, et le fils la découvrit entièrement. Hector d’Alençon soutenoit, le 26 mars 1612, qu’il ne jouissoit point du fief et seigneurie de Serans, et que de temps immémorial le roi s’était emparé de cette seigneurie, quoiqu’en 1582 il eût fait enterrer Jean d’Alençon son père dans le chœur de Serans, comme nous l’avons remarqué, ce qui est une preuve la plus complète de la jouissance de la seigneurie et du patronage honoraire de cette
église. Bien plus, le 17 avril de cette même année 1612, Anne Douzi, veuve de Jean d’Alençon et mère d’Hector, meurt et est enterrée dans le chœur de l’église de Serans à côté de son mari ; Hector fait graver sur son tombeau cette inscription : « Cy gist le corps de demoiselle Anne Douzi, veuve de feu Jean d'’ Alençon, vivant écuier sieur et patron honoraire de ferons, laquelle décéda le i7 avril 1612. »
Qu’on juge après cela de ses déclarations judiciaires. Si le roi eût été en possession de la seigneurie de Serans, s’il y avoit eu seulement des prétentions, la vigilance du procureur public n’auroit pas souffert ces entreprises au préjudice des droits du roi. Hector d’Alençon continua néanmoins jusqu’à sa mort, arrivée en 1635, à payer exactement la rente de 12 livres aux religieux. Son fils Charles d’Alençon se montra également exact à la payer jusqu’en 1664, quoique dix ans auparavant il eût obtenu des lettres patentes d’érection en fief du fief de Serans ; mais comme il est ordinaire au vice de se cacher, il ne se vanta pas de son opération et continua de payer à l’abbé et aux religieux sa rente de 12 livres et celle de 10 livres au roi. Il ne commença à se dévoiler qu’en 1*666, déclarant que, de temps immémorial, le fief de Serans étoit en la main du roi, et que sa majesté lui en avoit fait don, sans oser parler des lettres patentes d’érection, craignant avec raison une opposition.
L’abbé et les religieux n’ont jamais eu connaissance de ces lettres d’érection en fief que par un mémoire
que le propriétaire actuel de la terre et seigneurie de Serans a fait imprimer pour sa défense dans un procès qu’il avoit avec les sieurs Clistins de Belzais, de Beauinenil et de Tiremois, qui lui disputoient ses droits et qualités. Ce mémoire est parvenu jusqu’aux religieux deJumièges et les a fait sortir de leur silence. Le roi, en érigeant en fief un bien qui ne dépendoit pas de lui, a été visiblement surpris ; on lui a caclié que ce que possédoit Jean d’Alençon avoit appartenu etrelevoit de l’abbé et des religieux de Jumièges, qui ne l’avoient inféodé qu’à cette condition de continuer à en relever et d’en rendre hommage. On lui a caché également que pour cette cession oiipayoit anciennement 30 livres de rente qui, dans la suite des temps, avoient été réduites à 12 livres, et que ces 12 livres de rente se payoient dans le temps même qu’on sollicitoit l’érection en fief et qu’elles continuent encore de se payer. Ces lettres, obtenues sur un faux énoncé et en cachant des faits essentiels, sont obreptices et subreptices, mais accordées sauf le droit du roi et celui d’autrui; l’abbé et les religieux, dont la tenûre est imprescriptible, sont toujours en droit de réclamer contre la surprise faite au roi, et ils réclamèrent en effet, et furent reçus au bureau de la Chambre des Comptes opposants à l’arrêt du 15 juin 1657 portant enregistrement des lettres patentes du mois d’avril 1654, pour l’érection du fief de Serans en plein fief de haubert, relevant du roi sous la vicomté d’Exme, obtenues par Charles d’Alençon, aux actes de foi et hommage, aveux qui ont été