MATHIEU CORNET, CINQUANTIÈME ABBÉ
On n’eut pas plutôt rendu les derniers devoirs à l’abbé Geofîroy, qu’on s’assembla de tous côtés pour lui donner un successeur. Mathieu Cornet, prieur de Longueville, membre dépendant de Fabbaïe de
Jumièges, vint comme les autres, pour concourir par son suffrage au choix du meilleur sujet, bien éloigné de croire qu’on dût penser à lui, quoique déjà distingué par son attachement à la règle et par d’excellentes qualités d’esprit, dont il avait donné une preuve éclatante, dans le procès de 1305, avec le doyen et les chanoines d’Andeli, pour la basse justice de son prieuré. Geoffroy l’avait désigné durant le cours de sa maladie, et la multitude était pour lui. Ainsi, il fut élu et proclamé aux applaudissements de presque tous les religieux, vers le commencement de juin de la même année 1312. A son avènement, le grand prieur, frère Thomas d’Héricourt, lui présenta, suivant l’usage établi depuis quelques années, la mémoire de l’argenterie, qui se trouva la même que deux ans auparavant, si ce n’est qu’il y avait une tasse de plus. 11 lui remit ensuite, en or et en argent, trois cent-soixante-dixsept livres huit sols, restants de mille vingt-et-une livres quatorze sols, sur lesquelles la communauté avoit employé six-cent-quarante-quatre livres six sols, tant pour frais de funérailles que pour ses propres besoins.
Mathieu Cornet, qui n’ avoit pas été témoin de l’atteinte que ses confrères avoient donnée à leur vœu de pauvreté en introduisant l’argenterie dans leur réfectoire, lut avec douleur l’inventaire que le prieur lui avoit remis entre les mains; mais il n’eut pas la force de remédier à un si déplorable abus, parce qu’il ne
prévoyoit pas le pouvoir entreprendre sans de grands risques. Son importante affaire, dans laquelle il ne craignoit pas moins d’échouer, fut d’affermir ses frères dans les heureuses dispositions où ils savoient qu’ils étoient encore de vivre séparés du monde et de n’avoir aucun commerce avec lui. Pour y réussir plus efficacement, il régla de telle sorte les exercices de la journée, qu’à peine s’y trouvoit-il une demi-heure qui ne fût remplie par quelque régularité. Il marchoit à leur tête, et fit sentir à tous qu’il falloit se résoudre à suivre son exemple ou que l’on ne s’en écarterait pas impunément. Cette suite d’exercices fit des mécontents, dont il eut à combattre l’opiniâtreté et les murmures ; mais les ayant étonnés dès le commencement par quelques coups de vigueur, il n’en fut plus d’assez indociles pour ne pas faire toutes les actions extérieures qu’il exigeoit.
On rapporte aux deux premières années de son gouvernement la reconstruction des murs du cimetière de Hau ville, à laquelle il voulut bien contribuer d’une somme de cent sols tournois, en considération du curé, et la remise de son droit du treizième, et d’indemnité pour quatre pièces de terre que le même curé avoit achetées dans le fief de l’abbaïe, au profit de son église, à condition, toutefois, que les curés de Hauville, sans pouvoir mettre ces terres hors de leurs mains, en paieroient les rentes seigneuriales et rempliroient, à 1 égard des religieux de Jumièges, comme av oient fait les anciens propriétaires, tous les devoirs de vas-
saux. Ce dernier acte est daté du 2 février 1313, trois mois et demi après le précédent.
Tandis que l’abbé Mathieu favorisait ainsi un ministre de l’Eglise par des effets d’une charité toute gratuite, et travailloit à l’avancement spirituel de ses religieux, par la pratique régulière de la plus stricte observance, Philippe de Claire, dont nous avons déjà parlé à l’occasion de la remise faite à l’abbaïe par le seigneur d’Yville, médita de nouveaux moyens pour troubler leur tranquillité. Son aversion croissoit à mesure qu’ils la méritoient moins. Depuis la fatale journée où l’abbé Guillaume lui avoit demandé une renonciation à son droit de gîte dans l’abbaïe, les moines n’étoient pour lui que des objets de haine. 11 ne prenoit même pas la précaution de chercher un prétexte pour les persécuter ; tout lui étoit dû dès qu’il le vouloit ; sa volonté valoit tous les titres, et l’on ne s’y opposait plus. 11 l’avoit bien compris, et ce fut sans doute ce qui le détermina, en 1316, à envoyer à Jumiéges un domestique avec un cheval, quatre lévriers et huit chiens courants pour y être nourris aux dépens de Pabbaïe. Les religieux, ne comprenant pas à quoi devoit aboutir cette nouvelle entreprise, donnèrent des ordres pour faire délivrer tout ce qui était nécessaire, en sorte que le domestique demeura assez longtemps en repos, sans déclarer les intentions de son maître ; mais, ayant été interrogé, il répondit sincèrement que le baron de Claire prétendoit avoir droit d’user ainsi, et qu’on le verroit bientôt porter encore plus loin ses pré-
tentions. L’abbé Mathieu ne se crut pas obligé de souffrir plus longtemps d’un homme qui, une fois livré à sa passion, est incapable d’écouter les remontrances les plus modérées. La manière dont le domestique s’était expliqué le détermina à le renvoyer vers son maître, avec ordre de lui dire qu’on savoit à Jumiéges ce qui lui étoit dû, mais qu’on ne lui accorderoit rien au-delà.
Ce fut beaucoup, pour un baron de Claire, dur et intraitable, de ne pas chercher d’abord à se faire justice lui-même ; on croyait le voir chaque jour arriver avec ses gens armés, et le bruit s’en répandoit; mais, après bien des malédictions et des injures, il se réduisit à demander que les abbés et religieux de l’abbaïe de Jumiéges reconnussent que leur moulin de Launai, les dîmes de Varengeville et de Flancourt, avec les manoirs et granges qu’ils avoient, relevoient de sa seigneurie, et, qu’à titre de vassaux, ils lui dévoient dix mines d'avoine à la Saint-Michel, une pelisse d’agneaux à la Toussaint, quatre pains blancs, quatre bis-blancs, quatre galons de vin de bouche, c’est-àdire de celui qu’on servait à l’abbé, quatre galons de cervoise et la chair d’un mouton à la Saint-Pierre d’été. Dom Guillaume Lenfant fut envoyé pour reconnoître, au nom des confrères, la rente en avoine et les redevances stipulées dans la demande du baron de Claire ; mais voyant qu’on ne faisoit aucune mention dans l’acte de son droit de seigneur dominant, Philippe s’emporta avec tant d’excès qu’on ne put rien conclure, et qu’ indubitablement le député de Jumiéges eût été
la victime de sa fureur, s’il ne se fût retiré, de l’avis de ceux qui étoient présents.
Une retraite si précipitée fit ouvrir les yeux au sieur de Claire. Un moment d’équité prit le dessus ; il condamna ses emportements et voulut les réparer ; mais son coeur n’étoit pas guéri, et, au moment que ses ' amis, qui avoient été témoins de ses violences et de son repentir, s’attendoient à le voir rechercher l’amitié des religieux, ils le virent se disposer à exercer contre eux un nouveau genre de persécution. Il ne voulut plus cependant les attaquer par la violence ; il sentoit bien que, dans l’état où étoient les choses, il ne gagneroit rien par cette conduite ; mais il s’en consola par l’espérance de faire servir la retraite du cellerier à la condamnation de tous ses confrères. En conséquence, il les fit ajourner devant le bailli de Rouen, pour lui passer titre et reconnoissance de la rente en avoine, de la pelisse, etc. , qu’ils lui avoient payées jusqu’à présent, persuadé qu’il les feroit tomber dans les frais, et qu’il auroit au moins la satisfaction de se venger sur leur bourse, sans s’exposer aux reproches. Il eût peut-être raisonné juste, s’il se fût contenté de cette demande, mais il prit malheureusement conseil de sa passion, et, comptant trop sur la faveur de son juge, il ne sut pas se modérer dans ses prétentions. Outre la redevance dont nous venons de parler, il demanda trois choses également absurdes et trop onéreuses pour être accordées. La première étoit de nourrir, tous les jours^ dans l’abbaïe, quatre lévriers, huit chiens courants.
son valet et un cheval. La seconde, de prendre, quand il voudrait, un cheval dans l’écurie des religieux, pourvu que ce ne fût point celui de l’abbé, et qu’il le ramenât entre deux soleils. L’autre regardoit un prétendu droit de séjour dans l’abbaïe, quatre fois par an, pour lui, sa femme, son fils et ses gens, en quelque nombre qu’il les voulût avoir.
L’entreprise étoit hardie, et il n’y avoit pas d’apparence que le bailli de Rouen se prêtât volontiers à la favoriser, quand il verroit le baron sans titres pour l’appuyer, et sans témoins pour justifier de sa possession. Mais le sieur de Claire ne doutoit de rien ; il crut que son juge, en considération de l’amitié, pourroit bien trahir la justice, parce qu’en sa place il seroit devenu lui-même un mauvais juge ; il fut trompé. Le bailli ne lui dissimula point que son action étoit téméraireet insensée et qu’il n’en pouvoit espérer de succès. Cette déclaration ne le déconcerta point encore ; mais, quand il sut que les religieux, en vertu du privilège de Philippe-le-Bel, avoient évoqué l’afi*aire au Châtelet, mille raisons humaines se présentèrent à son esprit, et chacune lui parut alors suffisante pour le convaincre que son intérêt, dans la conjoncture présente, étoit de traiter promptement avec eux. Le démarche étoit humiliante ; mais, quoi qu’il en dût arriver, elle était nécessaire. Ilia fit, malgré l’extrême violence qu’elle lui coûtait, et, ayant trouvé l’abbé et les religieux à la paix, elle fut conclue, le vendredi avant la Saint- André 1320, par une transaction où le baron de Claire
reconnoît que l’abbaïe de Jumiéges est exempte de toute dépendance et même de sujétion envers lui, et même de toute espèce de rente, à la réserve de dix mines d’avoine, qui lui seront livrées tous les ans, dans la grange de la cour du Mont, de quatre pains blancs, de quatre bis-blanc, quatre galons de vin commun, quatre galons de cervoise, la chair d’un moutonet, une pelisse d’agneaux aux termes accoutumés (a) .
Ce n’étoit pas l’unique affaire que l’abbé Cornet eût à démêler depuis que la Providence l’avoit placé sur le siège abbatial de Jumiéges. Le procureur du roi et le maire de la ville de Rouen lui contestèrent presqu’en même temps la haute justice sur le territoire de son abbaïe. Mais le procès dura peu et ne lui coûta que les frais d’une enquête devant le bailli de Rouen, qui lui fit rendre aussitôt un malfaiteur que les gens du roi avoient saisi sur son terrain. La sentence est de 1319 et fut confirmée, en 1333, aux assisses du baillage, par un semblable jugement, contre le même procureur du roi, qui avoit encore fait arrêter deux voleurs dans le manoir de la poterne, pour les conduire aux prisons de la ville (ô). Les fermiers de la vicomté de l’eau s’avisèrent aussi de l’inquiéter au sujet des vins du crû de Tabbaïe, qu’il faisoit vendre à Rouen et à Jumiéges, sans payer de droits. Le privilège étoit trop certain pour souffrir de la difficulté ; mais l’intérêt
(а) Archives et Petit cartul. c. 164.
(б) Archives.
en trouve partout, aux dépens même de la justice. Les vins de Fabbaïe furent arrêtés à la vicomté, au mois de novembre 1324, et les religieux assignés à l’échiquier de Pâques de l’année suivante. L’assemblée fut tenue à Rouen au temps marqué ; les parties s’y présentèrent ; on écouta les raisons de part et d’autre, et le droit des religieux alloit être unanimement confirmé par la cour, lorsque le procureur de la vicomté s’y opposa au nom du roi, prétendant que l’afîaire ne pouvoit être légitimement décidée que par enquête. L’échiquier ne se tenant que deux fois par an, tantôt à Rouen, tantôt à Caen ou à Falaise, les juges donnèrent commission au bailli de Rouen de consommer cette affaire dans quatre mois, ce qu’il fit par une sentence du jeudi après la Saint-Gille 1325, au profit des religieux sans qu’il paroisse que le procureur s’y soit opposé (a).
L’abbé Mathieu n’ayant plus de jaloux qui osassent troubler la paix dont il jouissait, forma le dessein d’aggrandir la chapelle de la Vierge, en détruisant celle qui étoit derrière. 11 ne voulut cependant rien déterminer sans avoir pris conseil de ses religieux. Il les assembla pour ce sujet, et la proposition fut reçue avec un applaudissement général ; rien ne leur paroissant plus propre à attirer la protection de cette glorieuse Reine du Ciel, qu’un projet si religieux. Il fut exécuté en 1326. C’est, de toutes les chapelles de Jumièges, la plus remarquable. Elle est longue de
(«■) Archives.
soixante-trois pieds, large de vingt-sept et haute de quarante.
Il s’en falloit bien que la piété de l’abbé Cornet fut satisfaite par cet acte de dévotion envers la mère de Dieu ; il rouloit dans son esprit une entreprise dont il s’occupait avec d’autant plus de complaisance, que cette pensée lui paroissoit venir du Ciel. Constant et invariable dans l’amour du bien, quoique faible quelquefois pour le faire exécuter, il forma le plan d’une réforme dans les prieurés dépendants de l’abbaïe, où l’on se donnoit d’étranges libertés sur l’article de l’office ^ divin, sous prétexte que le nombre des religieux y étoit trop petit pour le faire chaque jour avec décence. Il commença par demander un état du revenu et des charges des maisons prioriales, afin de régler ensuite la pension de trois religieux qu’il vouloit mettre de plus en en chacune. Mais Dieu, qui veut souvent de ses serviteurs qu’ils se déterminent à agir, ne veut pas toujours qu’ils exécutent. De huit prieurés qui dépendoient de Jumièges, il n’y avoit encore, à la mort de l’abbé Cornet, que celui de Saint-Martin-de-Boafle qui eut envoyé son mémoire. Nous en rapporterons la substance pour donner une idée de la valeur des biens et de l’affaiblissement de nos monnaies, dont la livre de compte vaut à peine, aujourd’hui, deux sols de ce temps-là. Le prieur déclare : P qu’il y a trois religieux à Boafle ; 2° que le domaine du prieuré leur fournit, chaque année, unmuid de froment, évalué à 6 livres ; cinq muids de blé méteil, évalués à 60 sols le muid ;
un muid de blé provenant de la dîme et soixante septiers de blé commun sur le four, à bon valant 24 livres ; quatre muids d’avoine, évalués à 12 livres ; quatre muids de vin de leur crû, du prix de 3 livres le muid, et douze muids de vin de dîme, estimés 24 livres ; 3° quarante livres de revenu sur diverses parties et quarante sous de rentes seigneuriales, le tout faisant ensemble la somme de cent-trente-cinq livres, qui seroient, de notre monnaie courante, treize-cent-cinq livres. La dépense pour la bouche consistoit en un muid de froment, trois muids et demi de blé méteil, quatre muids de vin et vingt-six livres pour la bonne chère, en viande, poisson et espèces. Les vêtements du prieur et de ses deux compagnons sont appréciés à 9 livres. L’abbaïe leur fournissait l’aumusse, qu’ils avoient permission déporter en hiver, pour se préserver des rhumes et autres semblables incommodités. Ces aumusses ou pelisses étoient d’étoffe noire en dehors et doublées de peaux d’agneaux en dedans. On les portoit depuis la Toussaint jusqu’à Pâques. La congrégation de Chezal-Benoit en interdit l’usage à Jumièges, en 1514. Les honoraires du sénéchal et gages de domestiques montoientà 15 livres; les décimes, dans le diocèse de Chartres, à 4 livres 4 sols tournois, et dans le diocèse de Paris, à 52 sols parisis, qui en valoient 65 tournois, la monnaie parisis étant plus forte d’un quart (a) . L’évêque de Chartres avoit droit de procuration, tous les ans, dans le prieuré ; l’arche-
(a) Archives.
vêque de Sens, une fois en deux ans, On ernployoit, aux semences, quatre septiers de froment, huit septiers de méteil et un muid et demi d'avoine. Les frais, pour les façons des vignes et la récolte des grains, montoient à quinze livres, la dépense en avoine à trois muids, et la pension du vicaire perpétuel à un muid de blé méteil. Le mémoire est daté du 17 mars 1327.
L’abbé Cornet ne l’eut pas plutôt reçu qu’il commença à faire ses arrangements pour l’exécution du dessein quil avoit projeté j mais à peine s’y étoit—il disposé qu il fut attaqué d’une maladie de langueur, dont les médecins ne purent jamais deviner la cause, et qui l’enleva du monde le 16 juin de la même année, après avoir tenu le siège abbatial de Jumièges quinze ans accomplis. Il fut universellement regretté de ses religieux, qu’il avoit gouvernés bien plus en père qu’en supérieur, et de tous les peuples de la presqu’île et des paroisses voisines, qu’il avoit nourris dans une cruelle famine, qui porta partout la désolation durant trois ans de stérilité. Son corps fut déposé dans la chapelle de la Vierge, après que l’on y eut achevé les saints mystères, au milieu d’une troupe de pauvres, auxquels il avoit laissé, en mourant, quelques rentes seigneuriales, pour leur être distribuées parles mains de 1 aumônier de l’abbaïe. Le jour de son anniversaire, un religieux fit en son honneur l’épitaphe suivante ;
Hic coram populo Diæcesis Rothomagensis Qui jacet in tumulo fuit abbas Gemmeticensis,
M. Cornet dictus : sic ccelo sit Benedictus Qni numquam victus fuit istic nec maledictus.
Temporibus primis de cunctis nos satiavit,
Sed nec ferre famem populum tribus toleravit
Annis. Illius post ecclesiæ super ædes
Struxit, ob hoc ne des, Deus, huic pœnas, neque lædes ;
Et quia plura bona multis dédit ille decenter,
Summa sibi dona Dominus et det convenienter,
Et multis precibus succurrat Virgo Maria,
Annum millesimum trecentesimum duodénum,
Bis jungas septem et semel, hic fuit etcaro fœnum Ante dies Julii nocteque quindecimâ Corporis hæc proprii transivit omnia dura
Christe refrigerium da sibi non minimum. Amen.
A peine la cérémonie de ses obsèques étoit finie, que le 'premier soin de la communauté fut de dresser un inventaire de l’argenterie et des meubles qui pouvoient être dans la maison.