‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 11 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE II

promesse. Il lui mandait, le 30 novembre de la même année : « Je pars pour Meaux à l'instant. J'ai écrit à M. de Grenoble; j'ai laissé le livre, bien empaqueté, en main sûre, avec bon ordre de l'envoyer à Grenoble aussitôt que nous aurons l'adresse de ce prélat. Quand nous saurons son sentiment, nous procéderons à l'impression sans retardement, et je mettrai l'affaire en train. Je vous enverrai de Meaux toutes mes remarques. On ne peut avoir un plus grand désir, que celui que j'ai, de voir publier tant de saintes et adorables vérités, capables de renouveler l'Ordre monastique, d'enflammer l'Ordre ecclésiastique, et d'exciter les laïques à la pénitence et à la perfection chrétienne, si nous n'endurcissons volontairement nos cœurs. »

« L'abbé de Rancé, dit le cardinal de Bausset, opposa une résistance sincère aux instances de Bossuet; il ne céda qu'à regret et par un sentiment de déférence au vœu d'un juge si éclairé en matière de religion (1). » Il y avait encore trois prélats avec lesquels il avait toujours été très lié depuis son enfance, et il crut devoir, à cette vieille amitié et aux convenances, de les avertir de ce qui se passait : c'étaient les évêques de Luçon, les archevêques de Reims et de Paris. Il écrivit aux deux premiers , et pria Bossuet de vouloir bien en parler lui-même à M. de Paris. Bossuet répondit, le 6 février :

« Hier, Monsieur, j'entretins amplement M. l'archevêque de Paris de la commission que vous m'aviez donnée pour lui. Je lui dis que j'avais eu le livre sans votre participation, et que j'avais cru absolument nécessaire de l'imprimer, tant pour le bien qu'il pouvait faire à l'Église et à tout l'Ordre monastique, que pour éviter les impressions qui se seraient pu faire malgré vous. Par là, il entendit la raison pour laquelle vous n'aviez pas pu lui communiquer cet ouvrage, et cela se passa bien. Je lui ajoutai que vous parliez avec toute la force possible de la perfection de votre état retiré et solitaire; mais avec toutes les précautions nécessaires pour les mitigations autorisées par l'Église , et pour les Ordres qu'elle destinait à d'autres emplois : tout cela se passa bien. Il reçut parfaitement toutes les honnêtetés que je lui fis de votre part, et écouta avec joie ce que je lui dis sur les marques, non seulement du respect, mais encore de l'attachement et de la tendresse que je vous avais vus pour lui. »

Bossuet ajoutait: que l'archevêque de Reims, de son côté, était pénétré de la bonté et de la grandeur de l'ouvrage; qu'il en souhaitait vivement l'impression, et que ses remarques n'allaient à rien de considérable. Toutefois, il était dans l'inquiétude de n'avoir rien appris, sur ce sujet,

(1) Histoire de îirmuet, p. 309 et 310. (D'nprrs l'abbé Le Dieu, Mém., t. I, p. 197.)

de M. de Grenoble. « Il ne faul pas s'étonner, dit-il, de ce qu'il ne m'a pas fait de réponse : comme je lui parlais des affaires de l'Église, peutêtre n'a-t-il pas voulu s'expliquer avec moi sur cela, n'approuvant peutêtre pas ma conduite. Il ne m'a peut-être pas assez connu. La règle de la vérité étant sauvée, le reste est de ces choses où saint Paul permet que chacun abonde dans son sens, et je ne sens, jusqu'ici, aucun reproche de ce que j'ai fait. Vous avez parfaitement expliqué le concile de Gangres; mais je ne sais ce que c'est que cette Décrétale dont M. de Luçon m'a dit que M. de Grenoble lui avait écrit (1). »

S'il nous fallait encore une preuve que tout s'est engagé et que tout s'est fait malgré l'abbé de Rancé , nous l'aurions dans une lettre qu'il écrivit alors à l'abbé Nicaise : « En composant cet ouvrage, dit-il, mes intentions n'allaient pas plus loin qu'à instruire mes frères et à former leurs mœurs selon les règles et les véritables principes. Dieu a permis qu'il tombât entre les mains de M. l'évêque de Meaux, qui, sans s'arrêtera mes inclinations et à mes résistances, a voulu qu'il devînt public; car pour moi , qui suis parfaitement informé que les moines sont destinés au silence comme à la solitude, et que leurs bouches doivent être incessamment fermées à l'égard de tout ce qui est dans l'enceinte de leurs cloîtres, je n'aurais eu garde de présumer d'ouvrir la mienne, joignant à cette raison générale la connaissance particulière que j'ai de mon incapacité, et l'opposition que je me sens, depuis ma retraite, à faire parler de moi dans le monde (2). »

Il fallait à l'abbé de Rancé sur les lieux mêmes un ami capable, complaisant et dévoué, pour revoir les épreuves. Parmi ceux qui lui offrirent leurs services, « il choisit, dit M, l'abbé Thiers, le célèbre André Félibien, Historiographe des bâtiments du roi, Garde des Antiques, de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, très estimé de Colbert et de Louvois, qui écrivait purement, savait toutes les finesses et toutes les délicatesses de notre langue (3). Mais il veilla seulement sur la reproduction fidèle du manuscrit ; car il aurait cru profaner, pour ainsi dire , un pareil ouvrage, s'il y avait fait le moindre changement dans les paroles ou dans les phrases. » Rossuet s'entendait avec lui. « Je suis venu à Paris, écrivait ce prélat à l'abbé de Rancé, pour ajuster, avec M. Félibien et avec l'im-

(1) Ce concile, dans le canon dont il s'agit ici, et qui est le 16e, défend aux enfants de quitter, sous prétexte du service de Dieu, leurs pères et mères qui auraient besoin de leur assistance. — Voyez l'explication que donne à ce canon l'abbé de Rancé dans son ouvrage, t. II, p. 163.

(2) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 7.

(3) Voir ce qu'en raconte M. Thiers dans son Apologie de l'abbé de Rancé,

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