LIVRE VII, CHAPITRE II
ces mémorables circonstances. Ceux-là mêmes qui ne partagent pas ses opinions, sont encore forcés d'admirer le génie avec lequel il les a défendues.
L'aigle qui a longtemps plané sent le besoin de venir se reposer à l'écart sur quelque rocher escarpé; après la grande lutte, le grand évêque rêvait plus que jamais au désert de la Trappe. Il voulut d'abord se délasser dans le manuscrit de l'abbé de Rancé , et il mandait à ce dernier, le 8 juillet :
« On a mis, il y a déjà assez longtemps, entre mes mains l'ouvrage dont vous me parlez. L'assemblée m'avait chargé de l'examen de la morale, et une occupation si importante , et d'ailleurs si vaste, remplissait tout mon temps. Depuis la séparation de l'assemblée, j'ai commencé cette lecture; et j'avoue qu'en sortant des relâchements honteux et des ordures des casuistes , il me fallait consoler par ces idées célestes de la vie des solitaires et des cénobites. J'espère achever dans peu cette lecture; je la fais avec une sensible consolation.
« Je ressens avec vous notre siècle très éloigné, et, peut-être, très peu capable de ces instructions célestes, si naturelles au christianisme, si éloignées de l'esprit des chrétiens d'aujourd'hui. Qui sait si ce n'est point, dans un siècle si corrompu, jeter les perles devant les pourceaux, que de montrer au siècle, et même aux religieux d'aujourd'hui, ces maximes évangéliques que vous avez recueillies pour l'instruction de vos frères? Qui sait, aussi, si ce n'est point le conseil de Dieu, que ce levain renouvelle la masse corrompue? Je vous en dirai mon sentiment, en toute sincérité, quand j'aurai tout lu ; et comme je reprends, après la séparation de l'assemblée , le dessein que vous aviez agréé de vous aller voir, nous pourrons traiter tout cela ensemble (1). »
Telle fut la première impression de Bossuet ouvrant le manuscrit : il reconnaît que cette doctrine découle du plus pur christianisme et des plus hautes sources; elle lui apparaît si relevée et si sublime, qu'il craint que le siècle présent ne puisse ou ne veuille pas la comprendre , et que les moines actuels ne soient les premiers et les plus ardents à la rejeter; il dit nettement que ce sera, peut-être, jeter des perles devant des pourceaux. Toutefois, lorsqu'il eut fini de lire, quand de son regard si vaste, si sûr et si profond, il eut mesuré toute la valeur et la portée du livre, il vit que, malgré l'opposition qu'il pourrait rencontrer, il était destiné à produire de nombreux fruits de salut, et son opinion fut fixée.
(1) Lett. 90, t. XLIV, p. 259. — Ainsi Bossuet avait le manuscrit avant son voyage. M. Le Dieu se trompe lorsqu'il dit que ce fut seulement à la Trappe qu'on le lui montra. [Mém. et fragm., p. 198.)
Il arriva à la Trappe vers la mi-septembre, et, dans le premier entretien qu'il eut avec l'abbé de Rancé, il lui représenta combien il importait à la gloire et à l'utilité de l'Église que cet excellent ouvrage fût connu, et il lui déclara qu'il ne sortirait point de ses mains qu'il ne fût imprimé. Mais lui, prévoyant les conséquences de cette publication, ne put s'empêcher de s'écrier, dans un sentiment profond d'humilité et de douleur : « Comment, Monseigneur! vous m'allez mettre tous les Ordres religieux à dos ! Moi, qui me suis consacré à la retraite et au silence; moi, qui n'ai écrit ce livre que pour le mettre entre les mains de mes religieux après ma mort, comme mon testament (I), il sera dit que j'aurai eu la démangeaison de paraître auteur, et de vouloir réformer les autres? Non, Monseigneur, je ne consentirai jamais à cela; plût à Dieu que je l'eusse brûlé tout à fait, prévoyant le malheur qui en arriverait si je le laissais en son entier! — Vous avez beau vous fâcher, lui répondit le prélat en souriant, il vous faut laisser conduire là-dessus ; et vous n'en serez point le maître : vous y penserez devant Dieu. »
Dans une autre entrevue , le Père abbé employa tout ce qu'il put de sollicitations et d'instances les plus vives pour obtenir qu'il lui remît son manuscrit. « Très volontiers, lui dit M. de Meaux; mais j'ai à vous dire que je l'ai fait copier : ainsi , vous ne gagneriez rien d'avoir votre manuscrit. Vous feriez mieux de le revoir, et de le mettre tout à fait en état de paraître en public. — Mon Dieu! Monseigneur, reprit le Père abbé, est-ce que vous ne comprenez pas le trouble, les disputes et toutes les suites fâcheuses que cette impression causera à ma solitude? Suis-je fait pour cela, et pour passer le reste de mes jours à répondre aux écrits qu'on fera de toutes parts contre moi ? — Je répondrai pour vous (2) , répliqua Bossuet; j'entreprendrai votre défense : demeurez en repos (3). »
La fermeté du prélat ne lui laissant plus rien à espérer, il imagina encore pouvoir éluder la nécessité où il se voyait engagé, en le suppliant de trouver bon qu'il donnât préalablement communication de son manuscrit à M*r Le Camus, évêque de Grenoble, dans la pensée que celui-ci était trop de ses amis pour consentir à l'impression. Bossuet lui promit de s'en charger à son retour à Paris , et il fut très ponctuel à exécuter sa
(1) Conformément aux intentions du saint abbé, c'est une règle invariable à la Trappe de lire tous les ans ce livre au réfectoire; la lecture commence le dimanche de la Septuagésime. {Règlements, t. I, p. 260 .)
(2) Les occupations multipliées du grand prélat ne lui ont pas permis de tenir sa promesse, et toutes les prévisions de l'abbé de Rancé se sont réalisées.
(3) Ces deux entretiens de Bossuet et de l'abbé de Rancé sont extraits mot pour mot de Dom Le Nain, qui était alors à la Trappe , et fort avant dans l'intimité de l'un et de l'autre : Vie de M. l'abbé de Rancé, t. 1, 1. III, c. v, p. 209 et 210.