‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 112 sur 445 · II · texte numérisé non relu

II

qu'il en était incommodé depuis près d'un an, et que le mal augmentait au lieu de diminuer. « D'espérer d'en guérir, ajoutait-il, je n'y vois guère d'apparence. On croyait que les chaleurs pourraient me soulager; mais elles sont passées , au moins , en ce pays , et je n'y vois aucun changement ; je m'attends même à l'augmentation de mes douleurs pour cet hiver (1). » Hélas! ces tristes prévisions se réalisèrent. Dès le 26 octobre , au premier souffle de l'aquilon, le rhumatisme devint plus aigu : il ne marchait et ne se soutenait qu'avec peine (2) ; mais il n'avait garde de l'attribuer à la vie qu'il menait, sachant qu'il y avait des gens dans le monde qui faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour se tirer de maux semblables, et qui n'en venaient pas à bout. Il conjurait alors ses amis de prier Dieu pour lui, et de lui demander qu'il fortifiât l'homme intérieur à proportion que l'extérieur se détruisait (3).

On parlait toujours de sa promotion prochaine au cardinalat : ce bruit n'était pas, dit-on, sans fondement. On prétendait que le pape Innocent XI avait inscrit son nom sur une liste, avec ceux de plusieurs personnes d'un grand mérite, qu'il destinait à cette éminente dignité. Mais ce pontife, surpris par la mort le 12 août de cette année, ne put exécuter son projet. Dieu avait ses desseins : il voulait que l'abbé de Rancé eût tout l'honneur de cette haute distinction devant les hommes, et tout le mérite de son humilité à ses yeux. La grandeur de son âme se révéla dans cette circonstance si délicate et si séduisante pour une vertu moins solidement établie que la sienne.

Comment, en effet, la pourpre aurait-elle pu séduire un homme accoutumé à regarder son froc comme son suaire et les dignités ecclésiastiques comme des écueils ? Ses amis lui écrivirent pour le féliciter : les réponses qu'il leur fit nous découvrent, mieux que tout ce que nous pourrions dire, de quelle élévation son âme planait sur toutes les sommités de ce monde. Il disait à son vieux précepteur qui le complimentait : « La nouvelle dont vous me parlez a couru tout le monde , et m'est revenue par cinquante endroits différents. Ma confession est, je vais vous la faire, qu'il n'y a puissance sur la terre qui puisse m'élever ni me faire plus que je suis, soit dedans, soit hors de ma profession : et comme je suis convaincu, par des raisons évidentes, que la volonté de Dieu est que je vive et que je meure dans l'état où il m'a appelé, je ne dois sur cela en écouter d'autre que la sienne. Je ne doute point que vous ne souscriviez à mon sentiment.

(1) Gonod, Lettres de l'abbé de Rancé, p. 70.

(2) Lettre à sa sœur. (Gollect. de la Grande-Trappe.)

(3) Gonod, Lettres de l'abbé de Rancé, p. 77.

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