LIVRE VIIT, CHAPITRE IV
En un mot, le Pape me croit meilleur que je ne suis (1). » Il ne répondait pas d'une manière moins digne et moins noble à un célèbre curé de Paris,
probablement M. l'abbé de La Chambre : « Bien loin de consentir à
aucune dignité d'évêque ou de cardinal, ce que je n'ai jamais mérité d'être, je ne le ferais pas même pour aucune de mon Ordre. Il n'en est pas de même quand il s'agit de descendre, je suis toujours prêt de le faire, et d'entrer dans la condition de simple religieux; et si j'avais trouvé deux ou trois hommes désintéressés et de bon sens qui m'eussent dit que je pouvais en conscience quitter l'abbaye de la Trappe (il y a quelques gens, encore vivants, qui savent bien que je les ai consultés sur cela, et dont j'attendais la décision comme de Dieu même), je ne serais pas, à l'heure qu'il est , dans le poste où je suis (2). »
Il écrivait encore, à cette occasion, à Mme de Harlay (S) : « que le seul changement dont il était capable et pour lequel il soupirait depuis longtemps, c'eût été d'être encore moins qu'il n'était. » Rajoutait: «Vous pouvez ainsi en parler à M&r l'archevêque (de Paris); car, comme je suis persuadé qu'il a beaucoup de bonté pour moi, je le suis aussi qu'il sera bien aise de me savoir dans la situation dans laquelle un homme de ma sorte doit être (4). »
L'abbé de Rancé n'avait demandé à l'Église que le froc de Cîteaux , et c'était, tout à la fois, l'habit, l'insigne, le linceul et le cercueil. Dans une pareille condition , pour être quelque chose , il faut n'être rien : plus on s'abaisse, plus on s'élève, et on est bien plus grand avec le chapeau à ses pieds que Sur sa tête.
Ce fut à cette époque, d'après Dom Le Nain , que M. de Chaumont (5), missionnaire français au royaume de Siam, profondément touché de tout ce qu'il avait entendu dire de l'abbé de Rancé, ne craignit pas d'affronter les dangers de l'Océan pour revenir en Europe, afin de le voir et de l'entretenir, et de trouver près de lui les lumières dont il sentait le besoin dans ses travaux apostoliques. La navigation fut très périlleuse : le bâtiment qu'il montait, étant près de doubler le cap de Bonne-Espérance , fut battu, trois jours durant, de si furieuses tempêtes, que tout l'équipage, s'attendant à un naufrage inévitable, le priait déjà, comme il se pratique
(1) Gonod, Lettres de l'abbé de Rancé, p. 73 et 74.
(2) Maupeou, Vie de l'abbé de Rancé, t. II, p. 65.
(3) Une des sœurs de l'archevêque de Paris qui était religieuse.
(4) Maupeou, ibid.
(5) Il ne faut pas le confondre avec M. le chevalier de Chaumont, que Louis XIV mit à la tête de l'ambassade qu'il envoya à Siam en 168G; c'était probablement son parent.
en pareil cas, de donner une absolution générale, lorsque, se retirant un peu à l'écart, il se prosterna pour adresser à Dieu cette prière : « Putas videbo templum sanctum tuum? J'ai toujours espéré, mon Dieu, que j'irais à la Trappe, que je verrais les saints qui vous servent en ce lieu, et le saint abbé à qui vous en avez confié la conduite , et je ne serai point trompé dans mon espérance! » A peine eut-il achevé, que l'abbé de Rancé lui apparut prenant en main le gouvernail, et, dans le moment même, il s'éleva un heureux coup de vent qui dégagea le navire démâté, et, en moins de six heures, le transporta à quarante-sept lieues de là. On tient ce récit du missionnaire, qui, étant heureusement arrivé à la Trappe, reconnut de suite, et à première vue, le saint abbé, tel que Dieu le lui avait montré au fort de la tempête.
La grâce signalée que Dieu venait d'accorder à ce bon missionnaire, lui était une garantie qu'il avait pour agréables, et son voyage et le but qu'il s'était proposé. Aussi aborda-t-il le saint homme, qu'il venait chercher de si loin, le cœur plein de joie et de vénération. L'estime qu'il conçut pour sa personne fut telle, qu'il eut le désir de ne jamais s'en séparer. Il le conjura donc instamment de l'admettre à vivre sous sa conduite, et de le compter au nombre de ses chers enfants. Mais le noble désintéressement qu'il avait déjà montré en refusant plusieurs sujets d'un rare mérite, bien capables d'illustrer et d'édifier son monastère, uniquement dans la considération de l'utilité de l'Église, ne lui permit pas d'enlever à la vigne du Père de famille un si digne ouvrier.
Celui-ci, se voyant privé du bonheur de passer le reste de sa vie près d'un aussi saint homme, le pria de lui donner au moins quelques mots d'édification écrits de sa main, et qui lui seraient à jamais un souvenir, une leçon et une bénédiction. L'abbé de Rancé lui adressa, sous la date du 18 octobre, une assez longue lettre, où il lui retraçait avec son style de feu les devoirs, les dangers et les récompenses de la vie apostolique. « Je vous avoue , lui disait-il en commençant, que je ne saurais penser qu'avec étonnement qu'étant près de faire naufrage, la Trappe vous ait été présentée dans cette extrémité, et que, contre toute attente, vous ayez espéré de nous y voir. » Il finissait ainsi : « Dans les contradictions, les persécutions, les outrages de toute sorte, toutes vos armes ne doivent être que la douceur et la patience, vous souvenant sans cesse qu'il faut que vous imitiez la simplicité de ceux qui ont été envoyés, comme des brebis innocentes, au milieu des bêtes cruelles, et que vous disiez comme l'Apôtre : « que vous êtes prêt à souffrir non seulement qu'on vous prive de la liberté, mais encore de la vie, pour le nom de Jésus-Christ. » Enfin, il faut que vous vous estimiez heureux de lui rendre la pareille, quoique