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LIVRE VIIT, CHAPITRE V

avait trop de tact et trop le sens des choses de Dieu pour ne pas observer, en finissant, « qu'il y en avait pourtant qui , pour n'être pas si polies, ne laissaient pas d'imprimer du respect et de la révérence (1). »

Santeuil avait été chargé de composer des hymnes pour les principales fêtes chrétiennes et pour nos plus grands saints. Dans celles qu'il avait faites à l'honneur des saints cénobites, il s'était proposé pour type, pour idéal, la communauté des Trappistes. Il retrouvait parmi eux tout ce qui avait le plus contribué à sanctifier les anciens solitaires: les prières, les jeûnes, l'abstinence, les veilles, le silence et le travail des mains. En les chantant, il croyait chanter toutes les vertus des cloîtres. En voici quelques strophes :

(( Nous célébrons les heureux habitants des déserts. — Felices nemorum pangimas incolas.

« Pour jouir de Dieu seul, ils abandonnent leur pays, leur famille; ils se quittent eux-mêmes : la terre ne leur est rien, quand ils pensent au Ciel. — Totus viluit orbis, ckim cœlestia cogitant.

« Dépouillés de tout, prêts au départ, joyeux, affranchis des entraves terrestres, ces athlètes volent plus rapidement au combat. — Ad luctam pugiles ocius advolant.

« Pour traverser la vaste mer, ils jettent leur fardeau : être méprisés fait leur plus grande gloire (Mis summa fait ghria despici); leur richesse, c'est d'être pauvres (Mis divitiœ pauperiem pati); et leur suprême volupté, de mourir dans un long supplice (Mis summa voluptas longo snpplicio mori).

« 0 pulchras acies castraque fortia ! — 0 nobles bataillons, ô places

fortes! que gouverne une même foi, une même espérance, une même charité, dont tous les soldats combattent sous un même chef et sous la même discipline.

« Heu! quantis rapiunt astra laboribus! — Hélas! avec combien de

peines ne ravissent-ils pas le Ciel! L'air retentit de leurs perpétuels gémissements; ils usent dans de longs jeûnes les forces de leurs corps.

«Par leurs vœux unanimes, par la puissance de leurs larmes, ils insistent, ils pressent, ils redoublent leurs prières, et c'est par toutes ces armes réunies qu'ils font ensemble violence au Ciel. — Vim cœlo simul inférant.

« Cette violence est agréable à Dieu, Hœc vis grata Deo. C'est un père qui aime à être vaincu par les pleurs et les soupirs de ses enfants; ce n'est qu'à ces dures conditions que s'ouvre la porte des Cieux.

(1) Collect. Nie, t. V, lett. 9.

« Le jour, au milieu du bruit et du fracas du monde, la pieuse troupe est muette; mais quand tout se tait autour d'eux, c'est alors qu'ils rompent, par leurs cantiques, le long silence des nuits. — Hi per cantica rumpunt noctis longa silentia.

« Un travail continuel remplit tous leurs instants; leurs mains actives sont sans cesse à l'œuvre, la terre qu'ils cultivent fournit à leur nourriture. — Tellus calta colonis victum suppeditat suis.

« Leur âme est maîtresse d'elle-même, et cependant soumise; elle se plaît à obéir sur un simple signe du supérieur; elle n'a plus de volonté propre, et c'est pour être plus libre qu'elle s'est mise sous le joug. — Capto liberior jugo. »

Depuis Horace, les Muses latines n'avaient pas eu d'accents plus poétiques. Aussitôt que le Recueil de Santeuil parut, on distingua les hymnes des solitaires; on les cita comme les plus belles, et on ne manqua pas d'en faire l'application aux Trappistes (1). Le bruit s'en répandit jusqu'à la Trappe (2). L'auteur lui-même avoua qu'il avait eu en vue cette pieuse maison, et il le déclara à l'abbé de Rancé, en lui adressant son livre. Celui-ci lui répondit :

« Il est vrai que je fus surpris lorsque M. le Procureur général de la cour des Aides, me dit que vous aviez pensé à moi dans les hymnes que vous avez composées des saints moines; car il y a des distances si infinies entre eux et nous, que je ne me serais pas imaginé que vous eussiez pu nous avoir devant les yeux, en exprimant des choses si fort au-dessus de celles que nous pratiquons. Il est vrai que nous voudrions bien leur ressembler, et retracer dans nos vies des actions qui les ont rendus l'édification des hommes et la joie des anges; mais, avec tous nos efforts, à peine sommes-nous les ombres de ces corps d'une beauté et d'une clarté si grande. Vous parlez d'une manière si noble et si sainte des vertus de ces grands hommes, et vous les mettez tellement dans leur jour, que ceux qui ont un zèle véritable pour leur gloire , ou plutôt pour celle de Jésus-Christ, qui n'a fait que leur communiquer la sienne, en conserveront une éternelle mémoire. Dieu ne manquera pas de récompenser votre piété , et il n'y a rien que vous ne deviez attendre auprès de cette multitude innombrable de saints intercesseurs, à la louange desquels vous avez si heureusement consacré votre temps, votre plume et votre étude. Nous lui demanderons avec toute l'instance possible qu'après vous

(1) Journal des Savants, lundi 15 août 1689, t. VII , p. 310,

(2) Gonod, Lett. de l'abbé de Rancé, p. 383.

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