‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 116 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE V

L'illustre prélat, à qui Jean Sobieski devait le trône de Pologne, le cardinal de Janson, lui proteste « qu'il recevra toujours avec un plaisir infini toutes les occasions qui pourront se rencontrer de lui témoigner, par ses services, l'estime, la considération qu'il fait de son mérite et de sa piété qui édifie toute l'Église (1). »

Nous avons déjà vu combien le cardinal Le Camus lui portait d'affection et de respect; « ainsi, toute la pourpre de France, Gallia Purpurata , comme a dit le savant Frizon (2) , était avec l'abbé de la Trappe. »

Si nous voulions citer les archevêques et les évêques français qui lui étaient dévoués, à lui et à son œuvre, qui venaient le visiter dans son désert, qui lui écrivaient pour demander le secours de ses prières, combien de noms illustres par la science, la vertu et la naissance viendraient se grouper sous notre plume, à l'entour de celui de l'humble et pieux cénobite !

On peut dire qu'il fut estimé et recherché de tous les hommes éminents de ce grand siècle. Il en est quelques-uns qu'il rencontre, comme par hasard, sur son chemin; il les salue, pour ainsi dire, en passant, et en échangeant rapidement quelques paroles polies.

Les noms de Racine et de Boileau ne se trouvent qu'une fois ou deux dans sa vaste correspondance (3). Ces Messieurs se sont éloignés de lui, à mesure qu'il s'éloignait lui-même du jansénisme. A la mort d'Arnauld, ce fut Racine qui, par son indiscrétion, excita contre la Trappe cette furieuse tempête dont nous parlerons plus tard. En général, l'abbé de Rancé n'aime pas les poètes : ils lui ont tendu des pièges autrefois, et il leur garde rancune. Un seul vint chez lui, et c'était un boudeur.

Quel homme dans les grands ennuis, les grands chagrins, après les cruelles déceptions, n'a pas eu quelque violent accès de misanthropie? Qui n'a pas été tenté quelquefois de transformer sa maison en un cloître et sa chambre en une cellule, ou de se retirer dans quelque solitude écartée? Qui n'a pas rêvé le bonheur des anachorètes et des cénobites? Qui n'a pas été par la pensée et par le désir plusieurs fois Trappiste dans sa vie? En voici un exemple : Le fameux Houdard de La Motte, le futur auteur d'Inès de Castro, du Magnifique et disse, ayant débuté au Théâtre- Italien par sa pièceMntitulée : Les Originaux, n'obtint pas le succès qu'il espérait. On ne lui avait pas jeté des couronnes, on ne l'avait pas élevé

(i) Ces lettres sont rapportées par l'auteur du Manuscrit de Septfons, cah. XIe, p. 20. — Voir aussi Maupeou, Vie de M. V abbé de la Trappe, 1. 1, Avertiss., p. 6 et 7.

(2) Pierre Frizon, doct. de Sorbonne, auteur d'une Histoire des Cardinaux français, intitulée : Gallia Purpurata, in-fol., 1638.

(8) Collect. Nicaise (seulement avec les initiales).

sur le pavois du premier coup : donc on avait conspiré contre lui, donc les hommes étaient des monstres de malice, d'envie, d'ingratitude; donc il fallait rompre avec eux, et, pour les punir, aller s'enfermer à la Trappe. Il n'était âgé que de vingt-un ans; mais l'abbé de Rancé le trouvant trop jeune et trop faible pour supporter les austérités de la Règle; voyant, d'ailleurs, que le principe de sa vocation était plutôt un orgueil froissé que la grâce divine, ne crut pas devoir l'admettre à la profession, et le renvoya deux ou trois mois après (1). Rentré dans le monde, il s'attacha de nouveau au théâtre, où il se fit une certaine célébrité; mais il n'oublia jamais la sainte maison, et resta chrétien au fond de l'âme. Il composa un Plan des preuves de la Religion, ouvrage excellent, sans doute, mais qui eût demandé le génie de Pascal ou de Bossuet.

La Monnoye, par l'abbé Nicaise, adressera à la Trappe sa traduction en vers de la Glose ou Cantique de sainte Thérèse, après la communion (2).

D'autres hommes de mérite et de beaucoup d'esprit avaient avec lui des relations plus suivies: c'étaient, outre Ménage, Pellisson et Regnier- Desmaretz, dont nous avons déjà parlé, l'abbé Fleury, l'auteur de Y Histoire ecclésiastique ; l'abbé de La Chambre, de l'Académie française; le P. Gourdan de Saint-Victor; c'était Santeuil, le plus grand poète latin de son siècle et le plus grand admirateur de ses vers. Il faut avouer que les louanges exagérées qu'on lui jeta, ne devaient pas peu contribuer à l'élever d'une manière démesurée dans sa propre estime. Presque tous les grands du royaume , les deux princes de Condé , le duc de Bourgogne et Louis XIV, lui donnèrent des applaudissements et des marques de leur munificence. Il crut qu'il manquerait quelque chose à sa gloire s'il n'avait les éloges de l'abbé de Rancé; il lui envoya, par l'abbé Nicaise, ses hymnes à l'honneur de saint Bernard.

C'était le moment de la refonte presque générale de toutes les anciennes liturgies, avec mélange d'éléments plus modernes et plus mondains.

L'abbé de Rancé répondit en homme de son siècle, et, nous regrettons d'être forcé de le dire, sous l'empire des préjugés de son époque. « J'ai vu, dit-il, les hymnes pour le jour de Saint-Bernard, de M. de Santeuil. Elles valent beaucoup mieux que les anciennes; et si la plus grande partie de celles que nous avons étaient changées et faites avec autant de succès, il y aurait beaucoup plus de piété à les dire. » L'abbé de Rancé

(1) D'Alembert a dit : « 11 alla se jeter à la Trappe, et se crut pénitent parce qu'il était humilié. » (Elog. Acade'm., 1. 111, p. Î22.)

(2) Voir à la suite des Mémoires pour servir à l'histoire de M. de Fontenelle, par Trublet, p. 331 , un article de l'abbé Goujet sur M. de La Motte. Amsterd., 1761.

(3) Collect. Nie, t. V, lett. 30, et une note d'une autre lettre.

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