CHAPITRE VI
Nicole et l'abbé de Rancé; affaire des chanoines de Beauvais; apparition du Quiétisme en Italie et dans le midi de la France (1685-1689).
Si l'abbé de Rancé se rapprochait chaque jour davantage des hommes les plus éminents de son siècle , il y en avait cependant quelques-uns dont il s'éloignait plus que jamais. Les solitaires et les écrivains de Port-Royal abandonnent la Trappe les uns après les autres, voyant qu'il n'y a rien à faire pour eux dans ce désert. Ils n'écrivent plus, ils n'envoient plus leurs ouvrages depuis neuf ou dix ans. Cependant il faut en excepter Nicole , et il est nécessaire d'entrer dans quelques explications. Vers l'an 1680, ce dernier s'était séparé assez ostensiblement des plus ardents jansénistes qui auraient voulu qu'il partageât la vie errante d'Arnauld, et qu'il se jetât avec lui au fort de la mêlée. Il n'était pas homme à prendre ce parti extrême. Comment courir le monde avec une santé si frêle, une poitrine si délicate, que le plus léger coup d'air la déchirait et le mettait hors d'haleine (£)! Il avait, dans son exil en Flandre, couché une nuit ou deux sur la paille , et avec la fièvre, dans des cavernes sous les rochers de la Meuse, et c'en était assez. « Cicéron, disait-il, prétend qu'à cause de la différence de son hu-
(1) Cette lettre a été copiée sur un imprimé en quatre pages, petit in-12, lettres italiques, que M. Monmerqué possédait, relié, à la suite de son exemplaire des Ht/mni sacri de Santeuil.
(2) Il était asthmatique.
meur et de celle de Caton il avait pu se réconcilier avec César et vivre en repos à Rome , après la bataille de Pharsale ; mais que , pour Caton , il fallait qu'il mourût plutôt que de voir le visage du tyran : Moriendum potins quam tyranni vultus aspiciendus. »
« On conclut de môme à l'égard de nos autres amis qu'ils peuvent demeurer à Paris avec honneur, éviter avec soin tout ce qui peut choquer M. de Paris, lui rendre des visites et des civilités; mais que, pour moi, rien de tout cela ne m'est permis , et qu'il faut plutôt , selon eux , passer toute ma vie dans les auberges de Flandre et d'Allemagne que de me rabaisser jusque-là (i). »
Nicole était un savant modesle, doux, ami de la science par la science elle-même ; il ne lui fallait que du temps, du repos et des livres, et il était à cette heure de sa vie assez disposé à faire bon marché de tout le reste (2). Nature timide et craintive, il redoutait, il fuyait les émotions des luttes, les tourmentes des orages (3).
Ce qui l'avait surtout effrayé, lui, esprit si éclairé, si positif, si géométrique, c'était Yacéphalie du jansénisme, c'est-à-dire l'absence de chef et de doctrine. « Pour faire ce que l'on exige de moi, disait-il, je ne puis m'appuyer sur l'autorité extérieure de l'Eglise, puisqu'il n'y en a point qui m'applique à ces écrits, ni sur la nécessité de quelque ministère , puisque je n'en ai aucun, ni sur les conseils que l'on m'en donne, puisqu'ils sont de gens sans autorité comme moi, qui ne me connaissent point et qui me paraissent téméraires. Qui me soutiendrait donc? Je me regarderais dans cet emploi comme un homme qui serait au haut d'un clocher, sans appui et sans avoir rien à quoi il se pût tenir. Jugez si l'on peut subsister en cet état, et si Ton doit s'y engager (4). »
Ce fut en vain qu'on lui représenta que, marchant à la suite d'Arnauld, il n'avait rien à craindre, il répondait : « Autrefois le nom de M. Arnauld me couvrait presque entièrement; maintenant il ne me couvrirait plus du tout (5).»
C'est ce qui le décida à écrire une lettre à Mgr. de Paris pour lui donner raison de celle qu'il avait adressée à Innocent XI, et pour lui faire une espèce de soumission. Une demi-ligne de cette lettre souleva contre lui tous ses anciens amis (6).
(1) Lett. de Nicole, 1. 1 (Lille, 1718), p. 137 etsuiv.
(2) Voir les Lett. 53, 54, 55, t. II.
(3) T. II, p. 292 et 293.
(4) Lett. de Nicole, t. II, p. 292 et 293.
(5) Lett., p. 296, t. II.
(6) « En quelque lieu que je sois , disait-il en finissant , f aurai les mêmes égards pour éviter tout ce qui peut faire du bruit et tout ce qui peut vous donner de la peine. » Lett. 50* à M. de Harlai, t. II, p. 251.