LIVRE VIII, CHAPITRE VI
Il leur laissa dire tout ce qu'ils voulurent, et il eut ce qu'il désirait : un petit coin à l'écart des bruits et des contestations où rien ne le détourna de l'unique affaire qu'il eût au monde, qui était de passer sa vie dans V étude et dans la prière (1).
Nous avons dit qu'il avait adressé à la Trappe les premiers volumes de ses Essais de morale; il ne manqua pas d'y faire parvenir les suivants. L'abbé de Rancé le remercia et le complimenta beaucoup.
« J'ai regardé, lui disait-il, comme une providence toute particulière que vous vous soyez déterminé à nous donner les derniers Essais, et je ne puis douter que ce ne soit Dieu qui vous l'ait mis au cœur. Vous y avez expliqué les vérités évangéliques les plus importantes et les plus ignorées. Les conséquences et les inductions que vous en tirez sont si précises et si naturelles, qu'il est impossible qu'elles ne persuadent et qu'elles ne pénètrent, à moins qu'elles ne trouvent des âmes de marbre et de bronze (2)... Achevez de nous donner ce que l'on ne peut recevoir que de vous , je veux dire par rapport au caractère et à la manière d'écrire, et à la vérité : on perdrait trop si vous en demeuriez là... *
Lorsque Nicole publia, en 1687, la continuation de ses Essais, ou plutôt ses Réflexions morales sur les Epîtres et les Evangiles de Vannée , il ne manqua pas de faire hommage à l'abbé de Rancé des quatre volumes , à mesure qu'ils paraissaient. « Ces instructions, lui écrivait ce dernier, étaient attendues de tout le monde avec impatience. Il faut demander à Dieu qu'il fasse la grâce à ceux qui les liront d'en profiter, et qu'il vous donne assez de santé pour continuer à nous faire part des lumières dont il vous a rempli dans un temps, où il se peut dire que les bonnes maximes sont plus rares, et les ténèbres plus épaisses et plus répandues que jamais (3). »
M. de Pontchâteau ayant décidé Nicole à revoir et à mettre au jour les ouvrages de M. Hamon mort à Port-Royal en 1687 (4) , « Il faut opter, lui disait l'abbé de Rancé , entre vous appliquer à cette œuvre, ou à continuer vos Essais de morale sur l'Ecriture. Je n'hésite point à vous dire que la dernière de ces occupations doit l'emporter sur l'autre. La première a des utilités; mais la seconde, selon moi, en a beaucoup davantage, et le pu-
(1) Lettre de Nicole, t. II, p. 247.
(2) Lett. de M. l'abbé de la Trappe à M. Nicole. (A la tin du premier volume des Lett. de Nicole, p. 559 et suiv., Lille, 1718. )
(3) Lett. 1", p. 559.
(4) Lett. 2«, p. 501
(5) « C'est la déférence que j'avais pour M. de Pontchâteau qui m'a engagé à revoir les ouvrages de M. Hamon, dont il était dépositaire. » Lett. de Nicole, 1. 1; — Lett. 80e à Mm« de Belisy, p. 430.
blic perdrait infiniment si vous n'acheviez pas ce que vous avez commencé. Il se peut dire que vous avez écrit pour tout le monde : les grands, les petits, les doctes et les simples y trouvent leur compte, et la vérité est qu'il y a des instructions si nécessaires, mais si fortes et si puissantes, que je ne sais comment elles sont passées. Vous êtes en train et en possession de dire ce qui vous plaît, et le monde reçoit avec une édification générale tout ce qui part de votre main. C'est un cours , ce me semble,, qu'il ne faut point interrompre (1). »
Nicole fit parvenir pareillement à la Trappe ses livres de polémique contre les protestants : d'abord celui Du schisme des 'prétendus réformés. « Cet ouvrage, selon l'abbé de Rancé , est d'une force et d'une beauté admirable; il a tout ce qu'il faut pour convaincre. La vérité y est mise dans tout son jour, et les difficultés y sont détruites de la manière du monde la plus précisent la plus puissante; mais il faut que Dieu y parle, car, lorsque le cœur n'est point gagné, les raisons les plus claires et les plus convaincantes ne trouvent point d'entrée dans les têtes les mieux faites (2). »
Enfin il lui disait encore, le 16 octobre 1689, qu'il n'y avait rien de plus beau et de plus pressant que ce qu'il avait écrit contre Jurieu, et qu'il ne croyait pas qu'il osât y répondre, ni qu'il voulût hasarder de mauvaises raisons contre des preuves péremptoires (3).
L'abbé de Rancé ne jugeait ici que l'écrivain : son opinion était celle de beaucoup de ses contemporains les plus compétents; c'était, pour n'en citer qu'un, celle de Bossuet qui écrivait à Nicole le 7 décembre 1691 : Qu'il avait toujours beaucoup de joie de recevoir des marques de son amitié et de son approbation, que cela lui faisait grand plaisir et l'encourageait ; qu'il priait Dieu de h conserver pour soutenir la cause de son Eglise dont ses ouvrages étaient un arsenal (4) .
Cette correspondance dura jusqu'au moment où éclata la polémique sur les études monastiques : Nicole s'étant rangé du côté deMabillon, et lui ayant même, dit-on, prêté sa plume, il y eut refroidissement, puis une rupture entière.
Les ennemis de la Trappe veillaient toujours : rien de ce qui pouvait la compromettre ne leur échappait; tout leur était bon pour cela. On le vit bien dans le drame affreux du chapitre de Beauvais. Un chanoine nommé Raoul Foy , esprit fourbe , tête ardente , outré de dépit de ce qu'on lui
(t) Lett. de Nicole, t. I, p. 564. — 4< lett. de l'abbé de Rancé.
(2) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 12 et 13.
(3) Lett. id.} t. 1, p. 566.
(4) Œuvres de Bossuet, lett. 169.