‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 126 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE VII

n'y était que depuis six ans , lorsqu'il fut atteint d'un mal assez grave qui l'épuisa en peu de temps, et le contraignit de se réfugier à l'infirmerie.

Le chirurgien l'étant venu voir, et l'ayant trouvé dans une extrême faiblesse, le coude appuyé sur une table, soutenant sa tête avec beaucoup de peine, marquant par quelque geste qu'il avait mauvaise opinion de son mal, voulut dire quelques mots pour le consoler; mais, lui, qui était toujours le même, malgré son abattement, reprit sa vigueur ordinaire, et répondit, d'un ton de voix qui surprit tous ceux qui étaient présents : «J'ai assez de force, Monsieur, pour vous dire que c'est à la Trappe que l'on meurt plein de joie et de consolation. Tel que vous me voyez, je ne changerais pas mon état, tout misérable qu'il vous parait, pour la première place du royaume, et je goûte ici plus de plaisir en un jour, que tous les mondains ensemble n'en peuvent avoir avec toutes leurs richesses et leurs voluptés pendant toute leur vie. » Le Père abbé, qui était présent, ayant pris la parole, lui dit : « Votre joie est donc grande, mon Frère, de vous voir si près de la mort? — Ah! mon Père, s'écria-t-il , si la mort venait dans ce moment, je l'engloutirais. »

Une autre fois, le Père abbé le voyant tourmenté d'une oppression violente, et cependant dans une tranquillité parfaite, lui dit : «Mon cher Frère, Dieu vous dispose peu à peu à ce grand jour, qui doit finir et récompenser toutes vos peines. » Il répondit que les martyrs n'avaient pas désiré avec plus d'ardeur, ni envisagé la mort avec plus de plaisir que lui dans ce moment. « Que je vous ai d'obligation, mon Père, s'écria-t-il avec transport, de m'avoir donné la main pour me tirer de cette Babylone où j'étais! Je louerai Dieu éternellement, je le bénirai à jamais de vous avoir donné son Esprit saint, et de vous avoir mis au cœur de réformer cette maison. Que l'Ante-Christ qui viendra, après vous, enseigner à ceux qui s'y trouveront, alors, autre chose que ce que vous y avez établi, soit anathème!.... Oui, je le dis avec le grand Apôtre, que l'on prononce anathème contre lui (1) ! »

L'Office de Tierce ayant sonné, le Père abbé lui dit : « Mon Frère, je vous laisse avec Notre-Seigneur; l'Office m'appelle, je vais au chœur. ■—Hélas! mon Père, répliqua-t-il aussitôt, je vais bien dans un autre chœur, où les anges chanteront les louanges de Dieu dans toute Péternité. »

Le lendemain, il envoya quérir de grand matin le Père abbé, qui le trouva expirant. Il souffrait alors les peines d'un homme que l'on étoufferait avec violence : les flegmes qui remplissaient sa gorge le suffoquaient,

(I) Quelques-uns ont vu dans ces paroles une espèce de prédiction concernant le successeur de l'abbé de Rancé,

et lui ôtaient la respiration. Le mal s'étant un peu apaisé, il lui dit qu'il avait failli mourir deux fois pendant la nuit. Il le pressa instamment de le faire mettre sur la cendre et sur la paille. Le Père abbé y consentit; la faiblesse où il était lui faisait croire que la mort était proche.

On lui présenta le crucifix, qu'il embrassa, en répétant ces paroles de saint Augustin : « J'ai commencé bien tard à vous aimer, beauté si ancienne, mais toujours nouvelle ! »

On dit les prières de l'agonie, qu'il récita d'une voie basse, et levant ensuite les mains et les yeux au ciel , pour remercier Dieu de ce qu'il le soutenait par une protection si sensible, il embrassa un grand nombre de ses Frères, et le Père abbé eut peine à les empêcher de se jeter sur lui en foule, lui les recevant à bras ouverts et les serrant, quoiqu'il fût dans la dernière défaillance.

Tout cela se passa sans aucun embarras, avec une netteté de raison et avec une présence d'esprit semblable à celle d'un homme qui dirait adieu à ses amis, et qui partirait pour un long voyage.

Le Frère Armand Climaque , le protestant converti dont nous avons parlé, avait beaucoup de peines intérieures; il ressentait, surtout, de violentes tentations sur l'adoration de la croix que le protestantisme rejette comme une idolâtrie. Il vint, à son tour, embrasser le pauvre agonisant. Celui-ci , averti sans doute par le Père abbé , lui dit d'une voix mourante, en lui tendant le crucifix qu'il soutenait avec peine : « Voilà, mon cher Frère, l'image adorable qui est un objet de scandale à la religion malheureuse que vous venez de quitter, où la puissance de Jésus-Christ dans son divin sacrement est si peu connue. Réparez, mon cher Frère, réparez par des sentiments intérieurs et par une piété extérieure tant d'outrages et d'injures que vous avez faites à une vérité si sainte!... Que vous êtes obligé à la bonté de Jésus-Christ de vous avoir conduit ici et sous un tel supérieur! Partout ailleurs vous vous seriez perdu par l'activité de votre esprit; s'il vous prenait jamais envie de vous tirer de sa main et de sortir de cette maison, regardez-en la pensée comme un blasphème. »

Il avait reçu le saint Viatique et l'Extrême-Onction dans l'église, au milieu de ses Frères ; ainsi , il n'avait plus qu'à se préparer au dernier moment par des actes de confiance et d'amour. Il ne cessait point d'en produire et d'en donner des marques à ceux qui l'assistaient, en s'adressant à Jésus-Christ par ces paroles si tendres : « Venez, Seigneur Jésus! Veni, Domine Jesu ! »

Comme il était déjà depuis longtemps sur la paille, le Père abbé lui demanda si Dieu lui était toujours présent? Il lui répondit: « Je traite avec Dieu de mon éternité, avec autant de liberté que si j'étais dans une

Page 1