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LIVRE VIII, CHAPITRE VII

Un gentilhomme français, né huguenot (1), après une abjuration hypocrite au moment de la Révocation de l'édit de Nantes, sous la pression des mesures de rigueur qui en avaient été la suite, était revenu au protestantisme (2), ce qui l'avait forcé de se retirer en Hollande, où le prince d'Orange l'avait attaché à sa personne (3). En quittant la France, il avait laissé son cœur à une jeune fille qu'il aimait passionnément, protestante comme lui, et qui, pour éviter l'exil, était entrée dans un monastère. L'amour violent de ce gentilhomme fut pour lui un supplice insupportable : il demanda et obtint la permission de revenir dans son pays, sous prétexte d'abjurer ses erreurs. Un jour, il se présenta devant son amante dont Dieu avait touché le cœur, et qui fut effrayée de la hardiesse et de la témérité de sa démarche. Il mit tout en œuvre pour l'arracher au cloître, mais en vain : elle ne lui répondit qu'en se liant par des vœux éternels (4).

Ce fut un coup de foudre et en même temps un coup de grâce pour ce malheureux. Il en tomba dangereusement malade; il réfléchit sur ses égarements : il en eut honte. Des doutes lui vinrent sur sa religion; il voulut s'éclairer et se procurer les ouvrages de Bossuet contre les protestants (5). Il ouvrit les yeux à la lumière divine : la vérité lui apparut, et il fut décidé qu'il l'embrasserait. Les âmes ardentes ne font rien à demi. Dans sa première ferveur, ce ne fut pas assez pour lui d'être simple chrétien, il rêva le froc. Il avait eu autrefois entre les mains le livre De la Sainteté et des devoirs de la Vie monastique : le souvenir de ce qu'il y avait lu (6) lui revint et le toucha sensiblement ; il fut résolu qu'il serait Trappiste. Il vint à la Trappe, et, après y avoir abjuré, y postula et fit profession. L'abbé de Rancé, dans le discours qu'il lui adressa au moment de cette cérémonie, lui rappela toutes ces particularités :

« Mon Frère , lui dit-il , vous étiez venu au monde dans une religion contraire à la foi catholique; vous en aviez sucé, avec le lait, les maximes

empoisonnées Un coup imprévu vous en fit sortir Cependant

comme cette tige malheureuse qui avait jeté dans votre cœur des racines profondes, n'était pas tout à fait arrachée, elle repoussa bientôt de nouveaux rejetons , et vous vous plongeâtes tout de nouveau dans ce gouffre, d'où la main toute-puissante de Dieu vous avait retiré Que faites-vous,

(1) On dit qu'il était de la famille d'Epernon.

(2) Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 21.

(3) Mém. et Journ. de l'abbé Le Dieu, t. I, p. 197 et 198. — Portefeuille du R. P. Léonard de Sainte-Catherine, p. 19. (Biblioth. Impér.)

(4) Confér. ou instruct. sur les vétures et profess. religieuses, 1. II, p. 2U.

(5) Portefeuille précité, p. 19.

(6) Instr. ou Confér. de l'abbé de Rancé, t. Il , p. 351.

mon Frère, que devenez-vous?.... Où est-ce que vous portez votre ingratitude?.... Vous allez dans un pays, où l'abomination que vous veniez de

reprendre règne d'une manière absolue Vous rembrassez avec plus

d'opiniâtreté que jamais la secte désolée de vos pères

« Vous n'en demeurez pas là, mon Frère : vous quittez ce même pays, que vous aviez choisi comme le lieu de votre retraite, pour venir en France sous un prétexte apparent de sortir de l'erreur où vous étiez engagé; mais dans un dessein formé d'arracher à l'Église sainte une âme choisie qui, comme une colombe échappée des filets du démon, s'était jetée entre ses bras. Il n'y a point d'artifice dont vous ne vous soyez servi pour la séduire C'est de quoi vous avez fait vous-même une déclaration publique;

mais cette âme innocente, qui avait déjà goûté le bonheur qu'il y a d'appartenir à Jésus-Christ, demeura ferme dans les promesses qu'elle lui avait faites, et rien ne fut capable d'ébranler sa constance et sa fidélité. »

Après lui avoir retracé ses dernières luttes et sa conversion , l'abbé de Rancé lui disait : « Le Ciel n'est pas plus éloigné de la terre que la situation dans laquelle vous vous trouvâtes, l'était des dispositions qui l'avaient précédée; vous volez, pour ainsi dire, des ténèbres à la lumière, de la

mort à la vie Vous vous déterminez d'embrasser celle de toutes les

conditions pour laquelle vous aviez eu plus de mépris et plus d'horreur; j'entends la vie monastique. On vous en détourne : la voix de Dieu l'emporte par dessus celle des hommes.... Vous venez à la Trappe, vous frappez à la porte, vous pressez, vous demandez l'habit de la pénitence; on vous l'accorde, et dès ce moment, Dieu vous favorise d'une grâce si particulière, qu'il ne se présente pas en votre chemin une difficulté et une tentation qui vous arrête (1). »

Rien de plus beau et de plus édifiant que ce début, mais il fallait persévérer. C'était une plante bien faible qu'il s'agissait de cultiver avec soin et de soutenir contre les coups de vent et les orages. « M. de la Trappe, dit l'abbé Le Dieu, l'affectionnait beaucoup, parce qu'il était nouveau catholique, et qu'il avait beaucoup d'esprit, et, en témoignage de son amitié, il lui donna son nom d'Armand (2). » Mais, hélas! les tentations revinrent, et, avec elles, les peines d'esprit, puis de violents combats-

A cette époque mourut Dom Dorothée , qui avait quitté le séminaire de Séez, où il se préparait au sacerdoce , pour se retirer à la Trappe (3). Il

(1) Instruct. ou Confér. de l'abbé de Rancé, t. II, p. 244.

(2) Mém. et Journ., 1. 1, p. 197.

(3) Relation de la mort de D. Dorothée, nommé dans le monde Jean Colas, natif de Saint-Germain-des-Gray, diocèse de Séez, p. 235 des Relations, publiées par Delaulne, Paris, 1696.

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