CHAPITRE VIII
L'abbé de Rancé se charge de la direction des Clairets; il y fait sa première visite (1690).
L'abbaye de religieuses cisterciennes, appelée les Clairets, au diocèse de Chartres (1), avait été, depuis sa fondation, soumise à la Trappe pour la direction; mais ce dernier monastère étant tombé en commende au XVIe siècle, elle avait été rattachée à la maison-mère de Clairvaux. Le relâchement s'y était introduit, et il serait allé toujours croissant, si la Providence ne lui eût suscité une pieuse abbesse pour y mettre la réforme (2). C'était Eléonorc de Valençay, fille de Dominique d'Estampes, marquis de Valençay, et de Marguerite de Montmorency.
Plusieurs de ses religieuses portaient, comme elle, les plus grands noms de France, et dans l'humilité de leur vocation, elles avaient conservé l'orgueil de leur race; c'est-à-dire qu'elles étaient restées hautes et fières jusque sous le froc et ne voulaient pas être contrariées. Aussi toutes les fois qu'elle voulait toucher à un abus, éprouvait-elle de leur part la plus violente opposition. Sentant le besoin d'être guidée et éclairée dans cette voie difficile, elle conjura le Chapitre général de vouloir bien remettre sa maison
(1) Claretum, près de Bellème , fondé, en 1204, par Malhilde, épouse de Geoffroy, fils de Rotrou III, comte du Perche, pour accomplir un vœu fait en Terre-Sainte par son mari.
(2) Facta est Abbatissa Brevi regio, xvm kal., sept. 1087. ( Gall. christ.)
sous la direction des abbés de la Trappe, comme précédemment. L'abbé de Rancé s'en défendit, ne pouvant se résoudre à consacrer ses soins et son temps à un autre monastère que le sien, ni quitter sa chère solitude. Il alléguait ensuite ses infirmités presque habituelles, qui ne lui permettaient plus guère d'entreprendre aucun voyage.
Sur son refus, l'abbé du Val-Richer, Dom Dominique, fut chargé de visiter les Clairets. Il trouva la communauté troublée par des divisions intestines, mais par sa rare prudence, il réussit à y ramener la paix. L'abbé de Rancé en étant informé, ne put s'empêcher de lui en témoigner sa joie. « C'eût été une grande consolation pour nous, lui écrivait-il, que vous eussiez passé par ici au retour des Clairets. On m'a mandé cette union si grande et ce bel état où vous avez laissé la communauté. Je regarde cela comme une merveille ; il faut que Dieu s'en soit extraordinairement mêlé, car vous savez comme quoi les réconciliations entre les religieuses sont rares et difficiles (1). »
Malgré ce succès inespéré, l'abbé du Val-Richer était toujours persuadé qu'il ne fallait rien moins que les soins et l'autorité de l'abbé de Rancé pour consommer aux Clairets l'œuvre de la Réforme ; il engagea donc les Sœurs à le presser d'accepter la direction, conformément aux intentions du Chapitre général, promettant d'agir près des supérieurs, pour l'y contraindre par des ordres formels, s'il était nécessaire. Elles employèrent alors les prières et les sollicitations les plus vives dans une lettre qu'elles lui adressèrent collectivement le 21 juin 1688. Il leur fit une réponse pleine de potitesse et d'encouragement, mais qui ne leur donnait aucune espérance. Elles revinrent à la charge avec des instances si pressantes et si unanimes, qu'enfin l'abbé de Rancé qui ne cherchait que la volonté de Dieu, crut la reconnaître dans cette circonstance. Il leur écrivit donc le 15 septembre de la même année, qu'il se rendait à leurs désirs qui lui paraissaient inspirés par l'esprit de Dieu (2).
A cette nouvelle, l'allégresse et les actions de grâces succédèrent aux gémissements et aux larmes; elles firent éclater leur reconnaissance en chantant le Te Deum, et ne songèrent plus qu'à se préparer à profiter dignement de cette heureuse visite. A cette intention, elles entretinrent, jour et nuit, une lampe devant l'image de la sainte Vierge, et firent tous les samedis des communions particulières. Dans le moment ou l'abbé de Rancé allait prendre le chemin des Clairets, son rhumatisme qui le tourmentait
(1) Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 190.
(2) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, 1. IV, c. n, p. 27 6.