‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 129 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE VIII

depuis plus d'un an, devint, à l'approche de l'hiver, si violent et si aigu, qu'il fut forcé d'ajourner son voyage à un autre temps.

Au commencement de février, les douleurs étant sensiblement diminuées, il partit de la Trappe, le mardi 14 de ce mois, accompagné de Dom Zozime qui lui servit de secrétaire, et arriva aux Clairets le même jour sans être attendu. Jamais surprise ne fut plus agréable : l'abbesse fit assembler au chœur ses religieuses, au son de toutes les cloches, pendant que l'abbé de Rancé allait à l'église adorer le Saint-Sacrement. Il se mit à genoux sur le pavé et non sur le carreau qu'on lui avait préparé dans le sanctuaire; il y resta en prières pendant tout le Te Deum (1).

Comme le jour déjà avancé ne permettait pas de commencer la visite régulière, il la remit au lendemain. L'abbesse seule eut alors la consolation de pouvoir l'entretenir à la grille, de lui ouvrir son cœur avec ses craintes et ses espérances, et de recevoir ses pieux conseils, comme la règle de sa vie.

Le lendemain matin, vers la fin de la messe, qu'il célébra sur les cinq heures, ces saintes filles, au comble de leurs vœux, le considéraient comme un autre Jean-Baptiste, sorti de son désert et envoyé par le Seigneur, pour leur apprendre à faire de dignes fruits de pénitence. Et faisant allusion à son nom et à la circonstance présente, elles chantèrent ce répons emprunté à l'office du saint Piécurseur : « Il fut un homme envoyé de Dieu, appelé Jean, fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Joannes. Après avoir dit les oraisons du Saint-Sacrement, celle pour le roi et les moines, pro rege et pro monachis, il entra au Chapitre. Aussitôt l'abbesse lui présenta à genoux les clefs de sa maison pour lui témoigner qu'elle la remettait entre ses mains. Il les reçut et les lui rendit incontinent avec beaucoup de douceur et d'honnêteté, pour lui faire comprendre qu'à raison de son mérite et de sa vertu, il se reposait sur elle de la conduite du monastère. Lorsqu'il fut assis, la religieuse qui faisait les fonctions de chantre, ayant reçu la bénédiction, selon l'usage, fit la lecture de la dernière Carte de visite, qui fut suivie de la première exhortation (2).

« Ma très Révérende Mère, mes très chères Sœurs, il ne se peut que je ne reçoive une consolation sensible de me voir dans un lieu où, de quelque côté que je me tourne, le doigt de Dieu paraît d'une manière toute claire et toute évidente. Si je jette les yeux sur celle que la Providence à choisie pour conduire, j'y remarque des sentiments vifs, des volontés animées, de

(1) Manuscrit de Septf'ons, cah. XI, p. 190.— Marsoll., Vie de M. V abbé de la Trappe, t. II, p. 1C8 etlG9.

(2) Nous indiquerons la source où nous avons puisé, à la fin de ce chapitre.

la lumière, du zèle et de l'exemple. Si je considère celles qui sont destinées pour vivre dans la dépendance et dans la soumission, j'y aperçois des intentions pures, des désirs ardents, des dispositions qui nous persuadent que c'est de Dieu qu'elles les tiennent ; et outre ce que j'ai pu voir de mes propres yeux depuis que je suis ici, c'est encore ce qui m'a paru par les lettres que vous m'avez écrites, et par toutes les relations qui me sont venues de la part de ceux qui m'ont parlé de l'état de votre maison.

« J'ajouterai, mes Sœurs, une troisième circonstance qui n'est pas moins digne d'être remarquée, c'est de me voir dans la place que j'occupe parmi vous; ce que j'ai fui et évité autant qu'il m'a été possible. Que de combats a-t-il fallu que j'aie donnés? Quelles oppositions n'ai-je point vaincues? Quelles résistances n'ai-je point surmontées avant que de me résoudre d'accepter un emploi, pour lequel j'avais un éloignement si prodigieux, soit à cause de la résolution dans laquelle j'étais de ne m'ingérer jamais d'aucune conduite, et de me resteindre uniquement à celle de mes Frères, ou par le dessein dans lequel j'ai toujours été, de me renfermer et de me cacher dans mon cloître comme dans mon tombeau!

« Il n'y a que Dieu, mes Sœurs, qui ait pu détruire toutes ces répugnances, il n'y a que son esprit qui ait pu les dissiper; il est vrai qu'il s'est servi de votre entremise, j'ai cédé aux instances si unanimes et si pressantes que vous m'avez faites, et je n'ai pu croire que vous me voulussiez, et que vous me demandassiez pour supérieur par un concert et un consentement si général, à moins que ce ne fût Dieu qui vous en eût donné le mouvement ; ainsi j'ai cru que de me rendre en cela à votre volonté, ce serait suivre la sienne. »

Il leur parla delà paix et de l'union qui devait régner entre elles, de l'esprit de charité qui devait animer toutes leurs actions. Il ne leur dissimulait pas que la règle était pénible, pleine de difficultés et pesante à la nature, mais il ajoutait que tout était possible à celui qui aimait, qu'il fallait placer la loi au milieu de son cœur, in medio cordis, et qu'alors on l'accomplissait avec joie et avec bonheur dans tout ce qu'elle pouvait avoir de plus dur et de plus répugnant en apparence.

Pour leur montrer jusqu'où elles devaient porter la sainteté de la vie, il remontait à l'hyménée mystique qu'elles avaient contracté parleur profession. « Vous avez été fiancées à Jésus-Christ, leur disait-il, il veut que ses épouses soient dignes de lui, et qu'elles aient une beauté qui convienne à la sienne. Il veut qu'elles soient toujours chastes et toujours pures, et qu'elles ne négligent rien de ce qui peut leur mériter l'honneur et la gloire de l'alliance qu'elles ont prise avec lui... »

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