CHAPITRE III
M. du Hamel, ancien curé de Saint-Méry, vient à la Trappe; il y tombe dangereusement malade, et y consomme l'œuvre de sa conversion ; le livre de l'abbé de Rancé est publié ; il se répand rapidement et au loin; quels en étaient le fond et la forme (1682 et 1683).
M. Henri Du Hamel, docteur de Sorbonne, était à peine sous-diacre, qu'il se consacra aux œuvres de charité, sous la direction du bon Père Bernard, appelé le Pauvre Prêtre, qui était en grande vénération dans tout Paris ; il l'accompagnait dans les plus misérables bouges et dans les cachots. Malheureusement, M. Du Hamel trouva sur sa route l'abbé de Saint-Cyran, qui le séduisit par les fausses apparences de sa piété, les grâces de son langage et la sévérité de sa direction. Ce fut dans cette liaison qu'il puisa les principes qui empoisonnèrent une grande partie de sa vie. « 11 avait, dit son historien, un port majestueux, un air grave et agréable, parlant facilement et avec autorité. » Il eut bientôt une grande réputation. C'est ce qui engagea M. de Bellegarde , archevêque de Sens, à lui offrir dans son diocèse la cure importante de Saint-Maurice. Il l'accepta, et la première chose qu'il y fit en arrivant, fut de rétablir la pénitence publique, selon les principes d'Arnauld; cette innovation fit alors beaucoup de bruit. De ce moment, les jansénistes cherchèrent à le produire sur un plus grand théâtre, et à le mettre à la tête de quelque paroisse de Paris. Celle de Saint-Méry paraissant plus favorable à leur dessein qu'aucun autre , Arnauld et de Barcos, neveu de Saint-Cyran,
(1) Lett. 102, t. XLlV,p. 275.
(2) Ceci est extrait en grande partie de la Vie de M. du Hamel, curé de Saint-Méry, composée par M. Treuvé, théologal et chanoine de Meaux sous Bossuet. Ouvrage très rare. Nous nous sommes servi de l'exemplaire de la Bibliothèque d'Amiens.
persuadèrent à M. Hillerin, qui en était curé, de se retirer à Port-Royal, et obtinrent que M. Du Hamel lui succédât (1). Il essaya, comme à Saint- Maurice, d'y renouveler la pureté des premiers temps; mais surtout la pénitence publique. Ses catéchismes et ses conférences attirèrent une foule énorme de fidèles de tout rang, de tout sexe, de tout âge (2). Il y eut parmi quelques femmes, surtout, une telle ardeur de zèle, que l'on vit surgir une nouvelle secte de flagellantes. Les gens sages furent effrayés, et tremblèrent que ces excès ne donnassent lieu à d'affreux désordres.
Au printemps de 1656, il fut enveloppé dans la disgrâce du docteur Arnauld. La communauté d'ecclésiastiques qu'il avait formée fut dissoute le 21 mars de cette année. Lui-même fut exilé d'abord à Langres, ensuite à Quimper, d'où on le transféra à Belesme et puis à Chalon-sur-Saône (3). « Le respect que j'ai pour la vérité, dit son historien, m'oblige à rapporter fidèlement toute la conduite qu'il tint dans cette circonstance. Il envoya un blanc signé , qui fut mis entre les mains de l'archevêque de Paris; et il reçut aussitôt la permission de revenir (4). Sa soumission ne parut pas sincère, et il fut si mal accueilli à Saint-Méry, qu'il retourna dans son ancienne cure de Saint-Maurice. Il y passa encore bien des années ; mais ses infirmités l'obligèrent à la résigner à un de ses neveux. Ce fut alors qu'il sentit le besoin de rentrer sérieusement en lui-même, et de faire des retours sur sa vie si agitée et si aventureuse. L'exemple de M. Cordon, l'un de ses vicaires à Saint-Méry, qui s'était retiré à la Trappe, l'avait fort impressionné (5). »
Il songea à l'abbé de Rancé et à sa sainte maison, et il forma le dessein d'aller s'y recueillir quelques instants avant d'entrer dans son éternité. M. Pinette, l'ancien trésorier de Gaston d'Orléans, l'y accompagna. Il eut quelques accès de fièvre en chemin, et, à son arrivée, il s'y joignit une toux violente qui mit bientôt sa vie en danger. Il n'en fut ni surpris ni affligé. La mort qu'il s'était rendue familière, à force d'y penser, ne l'effraya point: au contraire, il s'estima heureux, et remercia la Providence qui l'avait conduit dans cette terre des saints pour y rendre le dernier soupir au milieu de leurs prières et partager leurs tombeaux. Tout ce qu'il vit, tout ce qu'il entendit, le toucha profondément. Les
(1) La réalité du projet de Bourg-Fontaine démontrée par l'exécution, t. I. p. 224, 230.
(1) Mémoires de Feydeau, p. 57, 58, 60 (manuscrit de la Biblioth. Mazarine); — Mémoires pour servir à la vie de M. du Hamel (Ms., Biblioth. de l'Institut) ; — Hist. de l'ab. de Port-Royal, t. V, p. 169; — Journaux de des Lions, p. 93.
(i) Treuvé, Vie de M. du Hamel.
(2) Id., Ibid.
(2) Relation de la mort de Dom Arsène, nommé dans le monde Claude Gordon, p. 303, dans les Relations publiées en 1696. Paris, Florent Delaulne, 2e partie.