‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 14 sur 445 · LIVRE VIT, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE VIT, CHAPITRE III

choses et les hommes lui apparurent sous un tout autre aspect. Il se repentit sincèrement. Son mal s'aggrava quelque temps après, et il se vit aux dernières extrémités. A cet instant suprême, le monde, avec ses faux biens, ses vaines disputes, semble avoir disparu : on ne voit plus devant soi que le tribunal du souverain Juge, et il ne reste plus rien à dire que la vérité. M. Du Hamel ouvrit alors son cœur à l'abbé de Rancé. « Je lui demandai, dit ce dernier, quelles étaient ses opinions touchant les jansénistes? Il éleva la voix, et m'avoua qu'il louait Dieu de ce qu'il l'en avait enfin séparé; puis il ajouta: —Appartient-il à des docteurs particuliers de s'opposer au Souverain-Pontife, et de rendre inutile , par des distinctions frivoles, la condamnation d'un homme qu'il croyait coupable des erreurs qu'on lui avait imputées, au lieu de respecter ses décisions et de s'y soumettre? » Un pareil aveu, dans un pareil moment, fit une grande impression sur l'abbé de Rancé, et il a dit, dans sa lettre à M. de Tillemont, « que c'était une des raisons qui avaient le plus contribué à le détacher entièrement du jansénisme (1). »

Cependant, l'heure de M. Du Hamel n'était pas venue; il languit deux mois à la Trappe, à l'infirmerie des hôtes, sans qu'on vît son mal diminuer ou s'accroître. On lui donna un frère convers pour le soigner; et, tous les jours, l'abbé de Rancé, ou Dom Arsène Cordon , venait le visiter pour l'exhorter à la patience et l'aider à prier. Les médecins de la localité s'étant avoués impuissants à le guérir, on manda M. Dubé, médecin fameux de Montargis, qui le soulagea un peu. Sa maladie n'étant plus si violente, il voulut vivre comme les religieux, quoi qu'on eût pu lui dire. Mais il fut incapable de supporter un pareil régime , et il retomba dans son premier état. On était au mois de septembre, M. Dubé, craignant pour lui les brouillards de l'automne, si dangereux dans les marais et autour des étangs de la Trappe, le pressait de revenir à Saint-Maurice ; et il lui répondait toujours qu'il voulait mourir dans ces lieux de bénédiction. Comme on lui fit observer que sa maladie n'était accompagnée d'aucun des symptômes qui annoncent une fin prochaine, il suivit le conseil de son médecin. On le conduisit, d'abord à petites journées, dans une voiture très douce, jusqu'au château de Nainvillers, où il passa un mois, en véritable Trappiste, c'est-à-dire dans un esprit de mortification et de pénitence extraordinaire.

Son mal, cependant, continuait toujours; il voulut gagner Saint-Maurice. Il témoigna une grande joie de rentrer dans son ancienne paroisse

(l) Voir la lettre a M. fie Tillemont.

et de revoir son troupeau chéri. Il y passa encore environ seize mois, épuisé par la fièvre, la toux et les insomnies. Sur la fin d'octobre, on manda de nouveau M. Dubé, qui déclara qu'il y avait peu d'espérance dans les remèdes. Le jour de la fête de Saint-Martin, 11 novembre, s'étant fait porter à l'église, on le ramena avec une violente douleur de poitrine qui l'obligea de se mettre au lit. Le lendemain, qui était jeudi , il fut assez tranquille. Le vendredi, le mal augmenta; enfin, le samedi, M. Dubélui annonça qu'il n'avait plus rien à espérer; et le dimanche matin, lui ayant touché le pouls, il lui dit : « Monsieur, voici venu le moment que vous avez désiré. » M. Du Hamel fut réjoui d'être sur son départ. Il avait écrit depuis quelques semaines à l'abbé de Rancé, pour lui dire que ses souffrances ne faisaient que s'accroître, et qu'il avait besoin, plus que jamais, du secours de ses prières (1). A cet instant même, on lui apporta la réponse ; et, malgré sa grande faiblesse, il voulut qu'on lui en fit la lecture (2).

« J'ai peine à croire, lui disait l'abbé de Rancé, que vos maux soient diminués depuis votre dernière lettre; car, de la manière dont vous en parliez, vos affaires s'avançaient. Je ne veux pas dire qu'elles allaient de pire en pire; car, sans doute, le mieux qu'il puisse arriver à un chrétien, et particulièrement à un prêtre, est d'arriver près de sa course, et de quitter les hommes pour servir à Jésus-Christ pour jamais. Je pense que ce sentiment remplit tout votre cœur, et que le plus grand plaisir que l'on puisse vous faire, est de vous dire que ce temps n'est plus digne de vous, et qu'il faut l'oublier et tout ce qui passe, et ne plus penser qu'aux choses éternelles. Dieu, par une bonté particulière, vous y prépare depuis plus d'une année. Si après vous avoir appelé, lorsqu'il vous a rendu malade, il a différé de vous prendre, ce n'a été que par une conduite de miséricorde, afin de vous donner plus de moyens de vous disposer à ce grand passage. Enfin, il est question de finir une carrière pleine

de maux, de misères et d'afflictions, par une fin de bénédiction Que

le monde plaigne tant qu'il lui plaira ceux qui se séparent de lui , et qu'il regarde la mort comme un sujet de douleur; pour nous, la foi nous apprend qu'il faut cesser d'être, pour être quelque chose; et que ce qui est estimé comme un malheur, c'est précisément ce qui nous rend heureux. » L'abbé de Rancé avait l'habitude de consoler les malades ; il connaissait le secret de détacher les mourants de cette triste terre, et de les rattacher au Ciel par l'espoir du bonheur éternel. « La vie, ajoutait-il, telle qu'elle

(1) Treuvé, Vie de M. du Hamel.

(2) Lettre de M. l'abbé de la Trappe à M. du Hainel, docteur de Sorbonne, insérée dans le Recueil de plusieurs lettres de l'abbé de la Trappe, 2e partie, p. 83, in-12.

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