‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 142 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XI

que Dieu le protégerait, et, qu'en tous cas, il serait content, pourvu que sa volonté s'accomplit.

M. l'archevêque ne manqua pas de présenter au roi cette lettre, qui eut tout le bon succès qu'on en pouvait attendre : car Sa Majesté , pleinement informée par ce prélat et par M. de Louvois de la vérité des choses, fut convaincue, plus que jamais, de l'innocence de l'abbé de Rancé, et de la perversité de celui qui, le premier, avait soulevé cet orage. Ces preuves de conviction n'étaient pas inutiles; car il paraît que ce grand prince, dont l'esprit supérieur s'était jusque-là montré inaccessible à toutes les mauvaises impressions qu'on avait essayé de lui donner contre la Trappe, fatigué de tant de bruits et de tant de rumeurs opposées ^ aurait été, pour cette fois, un peu ébranlé, et qu'il aurait commencé à s'arrêter à quelques soupçons. C'est un mot d'une lettre de Bossuet , en date du 29 août 1691, qui semble l'insinuer : « Je n'ai fait que passer à Versailles, dit-il , où j'ai trouvé le roi prêt à partir pour Marly. On m'assure , de tous côtés , qu'il est tout à fait revenu sur la Trappe (1). »

Les amis de notre abbé éprouvèrent donc une bien sensible joie de voir qu'il avait encore triomphé une fois de la malice de ses ennemis, et lui écrivirent plusieurs lettres pour l'encourager et le féliciter. On ne citera que celle de M. Courtin, conseiller d'État, qui contient d'intéressantes particularités : M. Courtin lui racontait comme quoi M. de Louvois, après avoir reçu trois lettres non signées, mais de la même main, dont il y en avait une qui paraissait être d'une femme , qui lui donnait des avis sur

la personne du roi, était allé à la messe aux Pères R , à Versailles,

un jour de bonne fête; et là, ayant demandé des nouvelles du Père Chalype, ils lui contèrent comme une chose fort sérieuse ce que ce fripon leur avait rapporté de Chartres et de la Trappe. M. de Louvois leur avait témoigné qu'il le croyait un fou , qu'il ne voulait point entendre parler de lui. « Vous savez, continuait-il, ce qui se passa depuis, et comme le roi fut satisfait de votre réponse; ce qui donna occasion à M. de Louvois de

dire aux Pères R , qu'il leur conseillait d'envoyer le Père Chalype à

cent lieues d'ici , ou de le mettre in pace, et que le mieux qu'ils pouvaient faire était d'avouer qu'ils avaient été trompés (2). »

Quelque temps après, le supérieur des Récollets, lui-même, repentant et confus, redoutant une sévère punition qu'il ne méritait que trop, se décida, enfin , à suivre le conseil de M. le marquis de Louvois, et relégua son religieux à Strasbourg. Loin de son pays, comme un autre enfant

(1) Lett. 166.

(2) Le Naiu, Vie de M. de Rancé, 1. 1 , p. 29'.

prodigue, il rougit de sa conduite, et protesta, dans plusieurs lettres, qu'en toute cette affreuse affaire il n'avait point agi par lui-même, mais par suggestions étrangères. « J'ai été, écrivait-il, le malheureux ministre et la victime sacrifiée de la passion d'autrui; je connais la vertu de M. l'abbé de la Trappe, et je la publierai. J'ai déjà composé un ouvrage, où l'on trouvera une réparation authentique. » Il manda la même chose à l'abbé de Rancé lui-même, « l'assurant qu'il avait un regret mortel de sa faute; qu'il estimait infiniment sa personne; qu'il n'avait eu la faiblesse de le blâmer, que pour complaire à des gens pleins de passion. » Ce sont ses propres termes, et sa lettre est datée de Strasbourg, le 28 décembre 1693 (1).

Le supérieur sentit bien qu'il devait aussi témoigner sa peine à l'abbé de la Trappe et se réconcilier avec lui. Rien ne fut plus facile: on pardonne aisément aux autres, quand on ne se pardonne rien à soi-même.

Beaucoup de personnes du monde avaient été indignées de ces misérables manœuvres. La plus mécontente de toutes fut Mme de Guise; n'écoutant que son estime pour l'abbé de Rancé et son zèle pour la justice, vexée de ce qu'on avait cité son nom dans le fameux libelle, pour la compromettre aux yeux du roi, elle ne voulut pas recevoir les excuses du supérieur, qui rejetait toute la faute sur son religieux; elle s'adressa à l'archevêque de Paris, qui lui enjoignit de donner satisfaction à Son Altesse Royale; ce qu'il fit aussitôt. Cette princesse, non contente encore, pesa sur le pauvre Frère Chalype de tout le poids de son crédit et de son ressentiment. Elle obtint du roi une lettre de cachet, pour qu'il fût transféré de Strasbourg à Saint-Julien, en Poitou, et de là à Verdun : le faisant ainsi traîner d'un bout de la France à l'autre, pour en avoir une rétractation plus explicite, que oe malheureux ne put enfin donner que quand la mort de son supérieur lui eut permis de dévoiler ce mystère d'iniquité, et de mettre au grand jour le secret d'une conspiration vraiment infernale, qui, sans le secours de Dieu, aurait conduit la Trappe à une ruine inévitable (2). Mais combien d'autres, dans le monde, ont été les victimes dépareilles machinations! On voit, ici, tout ce que l'esprit de mensonge, de malice et de vengeance peut inventer pour opprimer le juste. De pareils exemples doivent faire trembler sur leurs sièges tous les juges de la terre.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de tout ce pénible récit; s'il leur en a coûté de le lire, qu'ils sachent qu'il nous en a beaucoup plus coûté de l'écrire. Quel est celui d'entre eux qui ignore que, dans les

(1) Cette pièce se trouve dans le Manuscrit de Septfons , cah. XI, p. 105.

(2) Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 102.

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