‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 141 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XL

de justification sur un fait, auquel je ne puis penser sans horreur, je ne laisserai pas de vous dire qu'il n'y a rien qui soit plus avant dans mon cœur que la personne du roi; que j'ai une application toute particulière à la graver dans l'esprit de tous ceux qui sont sous ma conduite ; qu'il n'y a pas de jours dans ma vie que je ne prie Dieu pour sa conservation, pour le succès de ses armes et pour la prospérité de l'État : non pas une fois ou deux, mais toutes les fois que je me présente en sa présence. Je suis assuré, Monseigneur, que si le roi connaissait l'attachement inviolable et le profond respect que j'ai pour sa personne, il n'y a qui que ce soit dans le royaume qui me voulût rendre aucun mauvais service auprès de Sa Majesté. Comme on m'a mandé que c'est à M. le marquis de Louvois, votre frère, à qui on doit parler de ce projet imaginaire, il m'a paru que je devais vous supplier très instamment de faire en cela ce que vous jugerez à propos. »

L'archevêque de Reims lui répondit, le 16 novembre, le plus obligeamment du monde : « Qu'il devait s'assurer que M. de Louvois ne se chargerait jamais d'aucune chose qui pût lui être désavantageuse. »

Ce n'était pas trop de tous ses amis et de tout leur crédit pour le défendre et le soutenir contre ces déloyales attaques. Il crut devoir aussi s'adresser à Mgr l'archevêque de Paris, pour lui dire : « Qu'après avoir fait toute la diligence nécessaire, il était demeuré en repos sur le témoignage de sa conscience, et l'espérance que Dieu ne permettrait pas que ceux qui avaient dessein de lui nuire, ou plutôt de le perdre, en vinssent à bout. Mais comme l'innocence, quelque entière qu'elle pût être, ne laissait pas souvent de trouver des gens mal intentionnés qui la soupçonnaient, il le priait dé vouloir bien parler de lui dans les occasions et dans les lieux où cela lui paraîtrait nécessaire. « Je suis, ajoutait-il, sur la fin de ma course, et je ne cherche que le repos ; il faudrait que j'eusse perdu le bon sens, pour me donner des mouvements si irréguliers, si contraires à mon devoir, à ma profession et .à l'ordre de Dieu (1). »

Ses ennemis voulaient à toute force qu'il fût l'un des chefs du jansénisme, et que sa maison servit de refuge, à ceux de ce parti; parce qu'ils savaient bien que c'était le moyen le plus sûr de le perdre lui-même, et d'amener la dispersion de ses religieux : aussi insistait-on particulière- ' ment sur ce point. Il se crut obligé d'écrire une seconde lettre à l'archevêque de Paris, pour lui raconter toutes les tracasseries qu'on lui avait faites à ce sujet, et lui demander su protection. Il lui disait donc :

(h) Manuscrit <i». Septfons, cah. XI, p. 97.

226 HISTOIRE DE L'àBBÉ DE RANGÉ.

« Comme depuis quelques années, Monseigneur, l'envie des hommes s'est déchaînée contre moi, et qu'on ne se lasse point de m 'attaquer par les suppositions les plus artificieuses et les plus malignes, j'ai cru qu'il n'y avait personne à qui je dusse recourir plutôt qu'à vous, sur une matière si importante et si délicate. »

Il raconte qu'on l'avait déjà accusé, il y avait environ trois ans, d'avoir d'étroites liaisons avec des personnes qu'on disait manquer au respect dû à Sa Majesté, et qu'on prétendait que la Trappe était leur retraite ordinaire :

« Feu M. de Seignelay, ajoutait-il, m'en écrivit par ordre du roi , et je le satisfis pleinement. Depuis, il m'écrivit une seconde fois au nom de Sa Majesté, et me manda de lui envoyer un mémoire des séculiers et des convers qui étaient dans notre maison, leurs pays, leurs noms et leurs emplois; et je le fis avec tant d'exactitude, qu'il me fit l'honneur de m'écrire que le roi était très content de ma conduite , et fort persuadé de ma fidélité. L'année dernière, vous avez su sans doute, Monseigneur, que la malignité se porta à tel excès, que de me nommer dans une affaire à laquelle je ne puis penser sans horreur, m'associant avec des gens que je n'ai jamais connus (1). La calomnie était noire; cependant elle ne fit point d'impression, et se détruisit d'elle-même. Présentement, voyant que tous les efforts qu'on a faits pour mè nuire ont été inutiles, et qu'on n'a pu surprendre la religion et la bonté du roi, on s'avise d'en vouloir à ma doctrine et à ma croyance. Mais ce n'est pas avec plus de justice; c'est une matière dans laquelle, par la grâce de Dieu, j'ai toujours été irrépréhensible. Mais je vous avoue, Monseigneur, que c'est une chose bien dure pour un homme comme moi, qui ne cherche que la solitude, d'être exposé comme je le suis, et de me voir sans cesse, pour ainsi dire, le but des attaques de ceux qui ne peuvent souffrir la vie que nous menons. L'occasion dernière est incompréhensible : je ne suis point surpris qu'il se rencontre des hommes d'un esprit faible, qui soient susceptibles de visions ; mais qu'il s'en trouve de la qualité et de la nature de ceux dont il est question, qui ramassent ces sortes d'imaginations, et qui s'en servent à des sujets si pleins d'iniquité et d'injustice, c'est ce qu'on aura peine à croire. »

En finissant, il avouait, avec une certaine tristesse, qu'il y avait beaucoup de gens qui auraient voulu, si cela eût été possible, réduire en cendres son monastère, et l'effacer de la mémoire des hommes; mais qu'il espérait

(1) L'affaire des chanoines de Beauvais.

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