‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 144 sur 445 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le roi d'Angleterre, Jacques II, vient visiter la Trappe et son abbé (1690).

Toutes les visites dont plusieurs-grands personnages avaient déjà honoré l'abbé de Rancé furent effacées par celles qu'il reçut à cette époque, et qui se succédèrent assez rapidement. La première fut celle de Jacques II, roi d'Angleterre (1). Il était fils de l'infortuné Charles Ier et de Henriette de France, fille de Henri IV, conséquemment cousin germain de Louis XIV. Dans sa jeunesse, il avait servi avec beaucoup de distinction en Hollande et en France sous Don Juan d'Autriche, le prince de Condé et Turenne. Ce fut lui qui en 1665 gagna cette grande bataille navale sur les Hollandais, où périt l'amiral Opdam Vaincu par Ruyter, il avait dans sa défaite montré beaucoup de courage et de grandeur d'âme.

Après la mort de son frère Charles II , le 16 février 1685, il fut appelé à lui succéder. Il avait embrassé la religion catholique; il aurait même voulu lui rendre une partie de son ancien éclat, mais sans détruire la religion anglicane, « car, dit Burnet, il condamnait hautement les persécutions qu'il savait être aussi opposées aux lois du christianisme qu'à celles de la politique. » Mais, tout en donnant, en 1687, la liberté de conscience à ses sujets sans exception, il ne dissimulait pas sa préférence pour le catholicisme et ceux qui le professaient. Il renoua avec Rome, et un nonce fit son entrée publique à Londres.

Les ennemis du roi et ceux de l'Eglise romaine s'alarmèrent et résolurent de se soustraire à son autorité. Marié en premières noces avec Anne Hyde, il en avait eu deux tilles : l'aînée, Marie, avait épousé Guillaume

M) Noua avons pu compléter tout ce qui se rattache à cette visite, avec la ViedeJacques II, par )<■ P. Bretonneau; !<• Manuscrit de Septfons, cah. XI, p. 1 12 ri 1 50 ; Dom Le Nain, t. I. p. Î97 el 317.

230 HISTOIRE de l'abbé de rangé.

de Nassau, prince d'Orange, stathouder de Hollande; la seconde, Anne, le prince Georges de Danernarck.

Le prince d'Orange convoitait la couronne de son beau-père; il surveillait tous les mouvements des Anglicans, flattait toutes les sectes, caressait tous les partis. Lorsqu'il vit qu'il avait beaucoup de chance d'être accueilli, il publia un manifeste par lequel il déclarait qu'il se proposait de passer en Angleterre avec une armée, dans le but de garantir la nation des pernicieux conseils de ceux qui avaient la confiance du roi, et de rendre la liberté au parlement. Il ne tarda point à soutenir par les armes cette fatale déclaration. Sa flotte, d'environ cinq cents vaisseaux, portait une armée assez considérable. A peine fut-il débarqué à Torbay qu'une foule de seigneurs et d'officiers anglais s'empressèrent de le joindre. Churchill , si célèbre depuis sous le nom de Marîborough , un des principaux chefs des troupes royales , trahit le roi , son bienfaiteur et son ami. Jacques II , par surcroit de malheur, apprit dans ce moment que son gendre le prince de Danernarck et la princesse Anne, sa fille la plus chérie, l'abandonnaient avec la dernière inhumanité. Dans l'accablement où le jeta ce coup imprévu : « Grand Dieu, prends pitié de moi, s'écria-t-il , mes propres enfants ont délaissé leur père ! »

Ne pouvant plus compter sur son armée , craignant de se mettre à la discrétion du parlement, ce prince , d'une valeur éprouvée et qui ne manquait pas de fermeté, se vit forcé d'abandonner son trône sans pouvoir essayer de le défendre. On l'arrête dans sa fuite; il revient à Londres; il fait demander une conférence au prince d'Orange qui lui ordonne de sortir de la capitale et lui assigne pour prison Rochester, ville peu éloignée de la mer, espérant que la fuite le délivrera bientôt de ce dangereux prisonnier.

Il avait épousé en secondes noces Anne d'Est, princesse de Modène, qui était accouchée depuis peu d'un fils appelé le prince de Galles. On confia à la hâte la mère et l'enfant à un frêle esquif sur une mer aussi orageuse que la terre que l'on fuyait , et ce fut à grand'peine que l'on put aborder les côtes de France (1).

L'abbé de Rancé voyait du fond de son désert ces grandes catastrophes, comme d'un port sûr on voit un grand naufrage. La duchesse de Guise, cousine germaine de Jacques II, l'avait instruit de tous ces événements. Il lui répondit : « Je ne vois rien d'égal à la destinée de la reine d'Angleterre. Quelle extrémité! elle part dans le milieu de la nuit, exposée à la

(1) Voir Dict.hist.y t. IV, p. 549; — Millot, Eléments de l'hist. d'Angleterre, t. III. p. 191 et suiv.

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