‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 145 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XII

tempête, à ses ennemis, et avec quel équipage! Je ne doute point que votre Altesse Royale ne fasse de grandes réflexions sur une aventure si déplorable. Il faut convenir qu'il n'y a rien de certain ici-bas; que tout est sujet à l'inconstance, et que ce qui y devrait être le plus affermi, éprouve les plus grandes révolutions. Il n'y a qu'un pays, Madame, où il n'en peut arriver, et c'est celui auquel le monde ne pense guère , quelque soin que Dieu prenne de l'avertir par cette diversité d'événements qui s'y passent, et presque dans tous les moments. Il n'y a point de siècles où l'on en ait vu plus que dans le nôtre; cependant on n'en est point ému. S'il n'y a rien parmi les hommes qui ait de consistance assurée, comment peut-on s'y appuyer et préférer ce qui n'est qu'une ombre et une vapeur aux récompenses immuables que Dieu promet à ceux qui l'auront méprisé (1) ? »

Le roi d'Angleterre vint bientôt rejoindre son épouse. Louis XIV les accueillit avec une générosité vraiment royale, et leur assigna pour résidence le château de Saint-Germain. Il fit tout ce qu'un grand prince, comme lui , devait faire pour des rois , des malheureux et ses parents. Il ne recula devant aucun sacrifice pour les réintégrer; mais avec toute sa puissance il n'y put rien. La Providence se jetait toujours à la traverse : autant d'entreprises nouvelles, autant de nouveaux malheurs.

L'abbé de Rancé, je ne sais par quel instinct secret, se sentit attiré vers ce roi tombé. Il s'associa de suite à ses disgrâces par ses sympathies, ses prières et celles de ses religieux , comme nous le voyons dans ses lettres à Mme de Guise. Il lui répugne de croire que tout soit perdu; il espère, au contraire, que le Seigneur protégera la cause persécutée, et qu'enfin elle triomphera véritablement. « La chose, dit-il, n'ira pas si vite qu'on le voudrait; mais Dieu a ses voies particulières, et souvent il veut faire acheter les grands événements par une longue patience (2). »

Le roi Jacques II, de son côté, n'avait pas moins d'attrait pour l'abbé de Rancé et sa solitude. On lui en avait parlé en Angleterre; c'était l'ambassadeur, M. de Barillon , l'ami de la Trappe. Il en avait lu des Relations (3). A peine fut-il arrivé en France que tout ce qu'il en entendit raconter par sa cousine, la duchesse de Guise, par le maréchal de Bellefonds et par beaucoup d'autres, lui inspira le désir d'y passer quelques jours. Nous ne savons pourquoi on fut alors étonné de cette démarche. Il est des chagrins que l'on peut adoucir dans la bonne compagnie de quelques amis; il en est que Ton oublie dans les voyages, dans le bruit et le tumulte du

(1) L'abbé de Rancé, Lettres de piété, t. II, p. 291.

3, C'esl ce que nous verrons dans les chapitres suivants.

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siècle. Une sainte lecture a souvent calmé les plus vives douleurs; mais il esl des Infortunes si grandes que le monde et la philosophie n'ont point de consolations pour elles : il leur faut Dieu et un désert, la Thébaïde ou la Trappe. Le roi d'Angleterre était trop à l'étroit avec son immense infortune dans le château de ses aïeux; il s'achemina un jour vers les forêts du Perche pour y chercher le remède de son âme.

11 arriva à la Trappe le jour de la Présentation de Notre-Dame, 24 novembre, dans la soirée. A peine fut-il descendu de cheval que le Révérend Père abbé alla se jeter à ses pieds, ainsi que le prescrit la Règle de Saint-Benoit. C'était, en outre, de sa part, une marque de profond respect pour la majesté royale, et en même temps de vénération pour la vertu et le malheur. Ce pieux prince parut éprouver de la peine de voir ainsi l'abbé prosterné devant lui : il le releva avec empressement, et se mit lui-même à genoux pour recevoir sa bénédiction. L'abbé alors lui fit son compliment en ces termes :

« Sire, Dieu nous visite aujourd'hui en la personne de Votre. Majesté; « c'est une grâce dont nous ne sommes pas dignes , et en même temps « une consolation que je ne puis exprimer de voir de mes yeux celui pour « lequel nous offrons à Dieu depuis longtemps de continuelles prières; car « il n'y a rien, Sire, que nous fassions avec plus d'application que de lui « demander qu'il accorde à votre personne sacrée la force et la protection * qui lui sont nécessaires, qu'il la comble de ses grâces, et qu'il lui donne « enfin cette couronne immortelle qu'il a préparée à tous ceux qui ont eu « le bonheur, comme Votre Majesté, de suivre Jésus-Christ et de le pré- « férer à toutes choses. »

Le roi répondit « qu'il avait une joie très sensible de se voir dans un « lieu pour lequel il avait tant de vénération, et qu'il s'estimait heureux « d'avoir été chassé de son royaume, puisqu'il avait le bonheur de voir « le saint abbé de la Trappe. »

Celui-ci, suivant toujours le cérémonial tracé par la Règle, conduisit Sa Majesté avec sa suite à l'église (1) pour y adorer le très Saint-Sacrement; puis il l'introduisit dans une salle du quartier des hôtes, où il eut l'honneur de l'entretenir seul pendant une bonne demi-heure, c'est-à-dire jusqu'à l'heure desComplies auxquelles le roi témoigna le désir d'assister : if y fut conduit à la place, même du Révérend Père abbé, disposée convenablement pour le recevoir. L'office achevé, on proposa au roi de se retirer de l'église qui est froide et humide, mais il voulut encore rester à l'examen qui dure un petit quart d'heure, et qui termine tous les exercices, de la

(1) « Suscepti autem hospites ducantur ad orationem. » (Reg., cap. 53.)

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