LIVKE IX, CHAPITRE III
cher le Père abbé pour l'assister au moment suprême. Il n'eut que le temps de lui administrer le Saint-Viatique et l'Extrême-Onction. Ainsi mourut, à l'âge de quarante-deux ans, le marquis de Nocey, après en avoir passé quatorze sous les armes et environ huit sous le froc des ermites.
La duchesse de Guise l'avait connu dans le monde, et lorsqu'elle venait à la Trappe, elle aimait à s'entretenir avec lui, et elle était toujours édifiée de sa piété, et très touchée de sa pénitence. L'abbé de Rancé crut devoir lui annoncer sa mort : « Il y a deux jours, lui écrit-il le 24 de ce mois, que le pauvre M. de Nocey mourut ; son passage fut accompagné d'une paix et d'une tranquillité profondes, c'est-à-dire qu'il finit sa course avec toutes les marques que l'on pouvait désirer de la protection de Dieu sur ceux qui ont vécu uniquement attachés à son service , et qui n'ont goûté de bonheur en ce monde que celui de connaître sa volonté et de la suivre (1). »
La princesse, on le conçoit bien, ne pouvait se contenter de ces quelques lignes, elle voulut avoir de plus amples détails sur les derniers instants du saint anachorète. Elle les demanda pour elle et pour le monde qui avait tant besoin de ces grands exemples. L'abbé de Rancé n'ajouta que quelques mots : « Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes dans la mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille, et il a fini sa course dans la charité et dans la crainte de Dieu ; et ce qui a dominé en lui en ces derniers moments, c'est la confiance dans la miséricorde de Dieu, jointe à la mauvaise opinion qu'il avait de toutes ses œuvres. Je le fis venir à l'abbatiale quelques jours avant sa mort, voyant qu'on aurait eu peine à le secourir et à lui rendre toutes les assistances nécessaires, s'il fût demeuré dans son ermitage, le temps tel qu'il était ne le permettait pas. Son sort est digne d'envie, et il ne faut point douter qu'il n'ait trouvé le fruit de sa retraite, et que Dieu ne lui ait rendu au centuple, ce qu'il a pu lui sacrifier en se séparant des hommes. On ne pensa point à le mettre sur la cendre, parce qu'on ne croyait point qu'il dût sitôt expirer. D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il cessait de vivre, parce qu'il ne respirait plus.
« Il faut convenir, Madame, de deux choses : l'une que l'on est bien payé dans ce dernier moment de tout ce qu'on a quitté pour suivre Jésus-Christ; et l'autre, que cette vérité tout importante et toute certaine qu'elle est, persuade moins de gens qu'on ne pense. Ce sont des exemples qui ne font
'I) Collect, Hattingais (Dibïiotli. Impér.), 3009,
que des impressions légères qui ne vont pas jusqu'au cœur; cependant Dieu ne nous les montre qu'afin qu'on en profite (1).»
Ce fut là toute l'histoire de la mort de cet homme extraordinaire, de ce chrétien primitif, digne de laThébaïde, qui s'était caché dans les bois pour y prier, y gémir, y pleurer ses péchés. Dieu seul avait su sa vie, Dieu seul devait aussi savoir sa mort. Il ne fallait point d'autre panégyrique que le silence du désert à celui dont l'humble et obscure existence s'était écoulée sans bruit sous les arbres des forets.
Dom Armand Climaque, le gentilhomme converti dont nous avons parlé, éprouvait toujours des tourments intérieurs. Il avait encore des tentations et des doutes au sujet de l'adoration de la croix que les protestants rejettent comme une idolâtrie. L'abbé de Rancé comprenait mieux que personne ces retours, et ces derniers soulèvements de l'esprit de mensonge qui ne voulait pas s'avouer vaincu. Il avait permis à ce pauvre religieux de conférer de vive voix avec Bossuet lorsqu'il était venu à la Trappe, et même, s'il le fallait, de lui écrire ; c'est ce qu'il avait fait dans les derniers jours de février de cette année. Le savant prélat lui répondit le 17 mars par une longue lettre qui porte l'empreinte habituelle de son génie.
Après avoir soufflé sur les objections recueillies à grand'peine par les hérétiques et les avoir dissipées comme le vent disperse la poussière, il l'encourage à marcher, à courir dans la carrière, à aimer toujours cette chère retraite où Dieu l'a conduit par des voies si admirables, affirmant que c'est là son repos et sa demeure, que c'est là qu'il trouvera la manne cachée, et la véritable consolation de son âme.
« Je suis bien aise, dit-il en finissant, que vous receviez cette lettre avant le vendredi saint, non que je croie que vous hésitiez sur l'adoration de la croix, vous êtes en trop bonne école pour cela; mais afin que vous la pratiquiez avec de plus tendres sentiments, en regardant tout le mystère de Jésus-Christ ramassé dans la seule croix, et tous les sentiments de piété ramassés dans l'honneur que vous lui rendez. C'est là que vous formerez une sainte résolution de porter votre croix tous les jours ; et ce joug que votre Sauveur a mis sur vos épaules, vous sera doux. C'est là que vous serez embrasé, d'un saint et immuable amour pour Jésus-Christ qui a porté vos péchés sur le bois, qui vous a aimé et a donné sa vie pour vous. Demandez à votre cher Père ma lettre pastorale aux fidèles de mon diocèse : vous y trouverez beaucoup de difficultés sur le culte extérieur ré-
(1) Lett. àMrae de Guise. Collect. Hattingais (Biblioth. împér.), suppl. français, 3009.