LIVRE IX, CHAPITRE III
de prière, que de publier votre réponse. C'est Dieu que vous regardez et l'édification des personnes de piété ; c'est la tradition ancienne que vous maintenez et le dépôt de la vérité, de la discipline et de la piété que vous voulez préserver d'un écueil dangereux , quoique subtil. Je suis persuadé que bien des gens seront damnés pour s'être occupés d'études , quoique saintes, mais non saintement. Nul ne se repentira de s'être donné tout entier à l'observance de sa règle et à l'esprit de piété qui doit l'accompagner...
« J'oubliais de vous dire que nos derniers statuts ne dispensent personne dé l'office ni d'aucune observance pour les études, car c'est une chose inouïe de quitter le principal pour l'accessoire au plus , et je ne crois pas que dans tout le recueil des règles monastiques on trouve un seul article qui parle des études. Toutes les autorités que le Père Mabillon cite , si je ne me trompe, se rapportent à certains faits particuliers sans conséquence et à quelques supérieurs qui , dans des occasions, ont plus recommandé la science à cause des inconvénients d'une ignorance grossière: vous marchez entre ces deux écueils par la lecture faite fidèlement et dans des livres profitables.
« N'hésitez donc pas de donner votre livre : Dieu en tirera une grande gloire, et la discipline des monastères en recevra un nouveau lustre (1). »
L'abbé de Rancé dut être d'autant plus heureux de se rencontrer dans cette grave question avec le P. Gourdan, qu'il avait ce pieux chanoine en plus grande estime et en plus grande vénération , et qu'il était généralement regardé comme un saint. Or, il savait que les saints ont des lumières et des grâces que les autres n'ont point, pour percer les voiles et les ombres, pour saisir et résoudre les difficultés les plus insolubles en apparence. Ce ne fut qu'après la lecture de cette lettre, à la fin de décembre, qu'il se décida réellement à faire imprimer sa réponse à Mabillon.
Dans cet intervalle, le 15 janvier de cette année 1692, mourut Dom Jean Petit, abbé de Cîteaux, après avoir gouverné cette maison environ vingt-deux ans. Il paraît que parmi ceux dont on parla pour lui succéder, il fut sérieusement question de l'abbé de Rancé. C'est alors que ce dernier écrivait à un de ses amis : « Je plains plus que je ne puis vous dire le pauvre abbé de Citeaux. Il est allé rendre compte à Dieu d'une grande conduite. Je pense qu'il ne laisse pas l'Ordre en meilleur état qu'il était, lorsque le gouvernement lui en a été donné. Dieu lui fasse miséricorde! 11
avait les intentions bonnes, mais peu de lumières Vous me parlez de sa
place, il faudrait que j'eusse la tête renversée pour l'accepter, quand tout
(1) Cette lettre , assez longue, se trouve dans la Vie du Vcnêr. Sun. Gourdan, chan. rég. de Sai fit -Victor, p. 98 et 104.
284 HISTOIRE DE l'àRRÉ DE RANGÉ.
l'Ordre entier me la présenterait. Il faut uniquement penser, à l'âge que j'ai, à s'en faire une dans le ciel. Si je pouvais quitter celle que j'occupe, je le ferais aujourd'hui plutôt que demain, quand je pense qu'il est écrit que Dieu exercera des jugements rigoureux sur ceux qui ont eu la charge des âmes (1). »
Voilà comment l'abbé de Rancé envisageait les dignités et les honneurs! Voilà comme il répondait à ceux qui prétendaient qu'il ne s'était fait moine de Cîteaux que dans l'espoir d'être un jour le chef de ce vaste institut cénobitique !
Cependant il s'occupait de répondre à Dom Mabillon : il consacrait à ce travail tous les instants que lui laissait l'accomplissement de ses devoirs monastiques. 11 prenait sur son sommeil , et souvent la cloche annonçant les Matines, l'avait trouvé veillant et écrivant à la lueur de sa lampe. Il était seul à la peine, seul pour compulser les volumes, seul pour lire, seul pour écrire, seul pour vérifier les citations; mais avec son activité étonnante, sa facilité prodigieuse, il suffisait à tout, sa besogne marchait avec une rapidité extraordinaire, nous dirons presque unique dans les annales littéraires. Ainsi, le 5 novembre, il parlait d'un projet de réponse, sans toutefois avoir rien d'arrêté à ce sujet ; il y avait à Paris une copie de son manuscrit le 14 janvier suivant ; le 17 du même mois il avait une approbation, et le lendemain 18, le roi accordait le privilège d'imprimer. On pressa l'imprimeur Muguet. Le chancelier Boucherat avait prié l'archevêque de Paris de voir les premières feuilles, et à mesure qu'on les imprimait, le substitut du procureur général du Parlement les portait à l'archevêché. L'abbé de Rancé était discrètement averti de tout ce qui se passait (2).
Ce fut au milieu de ces graves préoccupations, qu'il eut la douleur de fermer les yeux à M. le marquis de Nocey dont nous avons déjà parlé. Il avait l'habitude chaque jour de venir à la Trappe pour assister aux saints offices et y chercher son morceau de pain noir; mais ses forces étant épuisées par ses austérités, sa faiblesse devint si grande qu'il fut forcé de rentrer au monastère. A peine y fut-il que son état s'aggrava au point qu'il demanda avec instance les sacrements des mourants. Mais comme rien ne faisait prévoir une fin prochaine, on lui dit de prendre patience, que son heure n'était point encore arrivée. Deux jours après, le 22 février, à trois heures du soir, il lui prit une défaillance si grande qu'on alla cher-
(1) Collect. Nie, t. V, lett. 64.
(2) Portef. du R. P. Léonard de Sainte-Catherine de Sienne, M. S. (Biblioth. Imp 8, Pelits-Pères.)