‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 204 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE IX

Mme de Guise , Bossuet , les évêques de Grenoble , de Luçon , les archevêques de Reims et de Paris en furent indignés, et cherchèrent à découvrir quelle était cette main déloyale qui se cachait ainsi dans les ténèbres pour frapper de pareils coups.

Parmi les membres les plus distingués de la Congrégation de Saint- Maur, il en était un qui, quoique jeune encore, se faisait tellement remarquer par son aptitude pour les recherches savantes, qu'il était appelé à marcher de pair avec les hommes les plus célèbres de sa congrégation. Il sortait d'une famille où l'érudition était héréditaire, et quoique le nom qu'il portait fût déjà célèbre, on espérait qu'il l'illustrerait encore. Il avait professé la philosophie et la théologie dans plusieurs collèges de Bénédictins. Quelques ouvrages qu'il avait déjà publiés lui avaient mérité une place d'honneur dans son Ordre; il était prieur de Saint-Julien-de-Tours , et s'appelait Denis de Sainte-Marthe , fils de François de Sainte-Marthe, seigneur de Ghandoiseau. Il fut accusé de toute part d'être l'auteur des Quatre Lettres. Il écrivit aussitôt à l'abbé de Rancé pour protester contre ces accusations; il faisait valoir l'estime et le respect dont il avait toujours environné sa personne, la vénération qu'il professait pour sa réforme, la reconnaissance qu'il lui devait pour les services qu'il avait rendus à sa famille. En effet, c'était lui qui avait fait donner la théologale et la pénitencerie de Tours à M. Le Camus de Beaulieu, abbé de la Madeleine, son oncle maternel (1). « Mais, dit le Père d'Avrigny, quoiqu'il ne fût pas encore alors positivement démontré que le libelle était son œuvre, il y avait déjà trop de preuves contre lui pour le croire sur sa parole en cette circonstance (2). »

Quels étaient alors les sentiments de l'abbé de Rancé? On peut dire, sans crainte de se tromper, qu'avant sa transformation par la grâce divine, de pareilles provocations exprimées dans un pareil langage seraient tombées sur son âme comme des étincelles sur la poudre; maintenant ce stoïque du Calvaire est calme et impassible : ni les injures ni les louanges ne sont capables de l'émouvoir. « Il est vrai, écrit-il à l'abbé Nicaise, qu'on a fait non pas une réponse, mais une critique contre notre réplique au Traité des Etudes; elle est vive et violente. C'est un homme échauffé qui pose quantité de faits qui n'ont point de vérité. Je vous avoue que je regarde tout cela avec beaucoup d'indifférence; Dieu m'a donné un cœur d'airain à l'égard de ces sortes de libelles... Je pardonne à la mauvaise humeur de ceux qui en sont les auteurs, et je leur souhaite du bien pour tout le mal

(I, Thiers, Apologie de l'abbé fie la Trappe, p. 26. (2) Mém. chron, etdogm., I. IV, p. 182.

qu'ils essaient de me faire depuis vingt-cinq ans. Je ne vois autre chose que des satires que Ton fait contre moi, ou manuscrites ou imprimées. Quoique assurément on m'ait beaucoup imposé , il y a toujours à profiter, car si nous ne sommes pas tels que les hommes nous figurent , nous pouvons le devenir (1).»

Voilà bien le langage et les sentiments du vrai chrétien ! C'est ainsi que les Saints ont toujours parlé et pensé : au milieu des tempêtes et des violences du monde, ils étaient immobiles, parce qu'ils avaient jeté l'ancre de leur âme dans le Ciel.

Quelques amis dévoués essayèrent de venger l'abbé de Rancé des imputations calomnieuses auxquelles il venait d'être en butte. Il y eut des projets et des plans de réfutation qui coururent le monde. Mmc de Guise lui en adressa des copies. « Si j'avais , lui répondit-il , toutes les apologies qui me regardent faites et à faire, je les mettrais dans le feu au moment qu'il est; j'attends ma justification de Dieu et non point des hommes. Mais de retenir la plume de celui qui a envie d'écrire, c'est ce qui ne se peut. Cela me donne de la peine, parce que chacun en jugera à sa fantaisie, les uns pour, les autres contre ; la paix vaut mieux que tout cela (2). »

L'abbé du Val-Richer s'était aussi empressé, de son côté, de lui faire part d'une lettre apologétique anonyme et imprimée qu'il venait de recevoir (3) en réponse aux Quatre Lettres. « Je ne puis deviner, lui écrit-il, qui peut être la personne qui a pris votre défense et s'est donné la peine de nous l'envoyer; si j'avais l'honneur de la connaître , je lui aurais déjà marqué mes reconnaissances et fait mes remerciments. J'ai lu cette lettre anonyme tout entière et avec application; et s'il est vrai que l'auteur des Quatre Lettres se soit échappé à écrire toutes les particularités que l'on réfute dans celle qui a été faite pour votre défense , il est bien coupable; et tout le monde condamnera un procédé si irrégulier et où il n'y a rien que d'outré et de très faux, comme on le fait voir dans la lettre que l'on a écrite en votre faveur, où je suis deux fois cité en marge au sujet de notre voyage de Rome, où nous fûmes députés pour notre Réforme (4).

« Si Dieu avait disposé de moi , on garde encore ici les originaux et les procès-verbaux de cette assemblée bien scellés et signés de tous ceux qui

(1) Gollect. Nie, t. V, lett. 73.

(2) Gollect. Hattingais, Biblioth. Impér., 3009.

(3) Oo lit dans les Mémoires ecclés. du XVII* siècle (Biblioth. Impér.), année 1693 : « 11 parut en mars : Lettre au R. P. de Sainte-Marthe, etc., au sujet des Quatre Lettres qu'il a écrites à M. l'abbé de la Trappe (prix : 15 sous). »

(4) Maupeou, Vie de F abbé de la Trappe, 1. 1, p. 537.

Page 1