‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 203 sur 445 · II. 2t · texte numérisé non relu

II. 2t

Où ces lettres ont-elles été imprimées? Si Ton en croit la suscription, ce serait à Amsterdam. Quel évêque, quel docteur les a approuvées ? Elles ont paru sans autre approbation que celle que l'auteur se donne à lui-même par un étrange abus de ces paroles de l'Apocalypse : Ecrivez à Vange d'Ephèse... J'ai un reproche à vous faire, qui est que vous avez renoncé à votre première charité; souvenez-vous donc de l'état d'où vous êtes déchu et faites pénitence.

Il dit dans Y Avertissement qu'il aurait souhaité ne pas rendre publiques ces lettres qui ont été écrites à M. l'abbé de la Trappe, et que son premier dessein était de ne les faire voir qu'à lui seul, afin qu'il en profitât; mais qu'il avait craint qu'elles n'eussent le même sort que celles de M. l'abbé Le Roy. Il assure de plus qu'il n'a pris ce parti extrême qu'après avoir vainement attendu une rétractation que quelques personnes faisaient espérer; mais qu'ayant vu que l'abbé de Rancé, loin de se rétracter, faisait jouer mille ressorts pour empêcher qu'il ne parût de réplique à son ouvrage , il n'avait pas cru devoir hésiter plus longtemps.

« On n'a pu, ajoutait-il, apprendre sans quelque sorte d'indignation que cet abbé, du fond de sa solitude, a su remuer toutes les puissances pour imposer silence à ses adversaires , que des princesses du premier rang et du plus grand mérite s'en sont mêlées...; que Ton a tenté l'équité de M&rle chancelier par toutes sortes de voies, en sorte qu'il n'a pas été possible pendant plus de quatre mois de savoir au vrai si le Père Mabillon répondrait... »

Dans cette incertitude qui a continué presque durant tout le cours de l'impression , il a cru qu'il était à propos de défendre le Père Mabillon et de ne pas abandonner la cause des Rénédictins à qui tous les savants ont de si grandes obligations. Il a eu peur aussi que M. de la Trappe ne tirât avantage d'un plus long silence et ne devînt encore plus hardi à écrire, s'il ne se voyait point contredit. « Je cours risque, disait-il, d'encourir sa disgrâce ; c'est ce qui m'a fait résoudre à celer mon nom. Mais sans se fatiguer inutilement à chercher de qui lui viennent ces lettres, je lui conseille de pratiquer cet avis de l'auteur de l'Imitation : « Ne vous mettez point en peine de savoir qui vous a parlé de la sorte, mais ne faites attention qu'aux paroles elles-mêmes. »

Dans la première lettre, le pamphlétaire anonyme examine le style de la Réponse de l'abbé de Rancé , il le voudrait plus simple et moins enflé; il lui reproche des répétitions , des expressions inexactes ou fausses , des locutions vicieuses ; il ne rougit pas de donner des leçons de grammaire française à l'un de ceux qui ont le mieux parlé et écrit notre langue au XVIIe siècle.

Il lui fait un crime d'avoir faussé l'esprit et la lettre de la Règle de Saint- Benoît, en défendant toutes les études, même les plus saintes.

Or, pour apprécier au juste la valeur de cette imputation, il n'y a qu'à consulter la liste des livres permis par l'abbé de Rancé à ses religieux, et on saura à quoi s'en tenir sur cette prétendue ignorance à laquelle on veut absolument qu'il les condamne.

Dans la seconde lettre , il l'avertit que son livre fait beaucoup de fracas à Paris, et que, s'il a eu dessein en le publiant de faire parler de lui, il ne pouvait mieux réussir; qu'au reste, par ses correspondances, ses écrits et la réputation de sa sainteté, il s'est acquis dans le monde tant d'autorité et d'influence qu'il ne lui manque plus que le chapeau de cardinal, et même la tiare. Toute la fin de cette lettre n'est qu'une répétition du Traité des Etudes monastiques; seulement, pour relever ce thème déjà bien usé, il l'entremêle de grosses railleries qui sont de lui seul.

Dans la troisième, il prétend que s'il paraît quelque érudition dans le livre de l'abbé de Rancé, c'est du Père Mabillon qu'il l'emprunte, et qu'il ne fournit de son fond qu'un nombre infini de fautes qu'il faut attribuer au peu de temps qu'il a donné à son œuvre. Cependant il n'en cite aucune; or, ne peut-on pas croire et dire qu'il n'en avait aucune à citer?

La quatrième lettre était encore plus vive que les autres : il y avait plus d'injure à froid, pour ainsi dire. « Vous vous plaignez d'être persécuté, dit-il, trouvez bon , s'il vous plaît, que j'examine si vous n'êtes pas vousmême le persécuteur d'une foule de moines que vous avez attaqués dans vos ouvrages, en leur ôtant les moyens d'une juste défense qu'on ne refuse pas aux plus coupables. Cependant, c'est ce que vous avez fait par votre crédit. On sait qu'une grande princesse est allée solliciter le Père Mabillon de mettre bas les armes et de vous laisser jouir paisiblement de votre victoire. Tout le monde a connaissance de la forte brigue que vous faites agir à la cour et au conseil, pour empêcher une réplique et en arrêter l'impression. Si l'on n'était pleinement persuadé de la justice de Mërle chancelier, il y aurait tout sujet de craindre qu'il ne refusât un privilège au Père Mabillon dont on dit que la réponse est toute prête. »

Nous verrons plus tard combien ces déclamations étaient non seulement ridicules, mais mensongères et calomnieuses; et si celui qui s'en faisait l'organe avait été obligé de prouver ce qu'il avançait, il se serait trouvé étrangement embarrassé.

L'auteur des Quatre Lettres, il était facile de le voir, avait pris pour modèle les Entretiens de Timocrate et de Philandre. Même ton, même forme, même vivacité , même emportement, mêmes insultes jetées à travers des

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facéties badines et moqueuses ; c'était cette même causticité qui s'anime et se joue, qui se lâche la bride à tout propos et se passe, hélas! trop de licences.

De pareils libelles dans une polémique ne peuvent qu'attiser le feu de la dispute, amener des dissidences plus tranchées : avec les bons mots, les ironies, les sarcasmes, le bel esprit seul, on n'a jamais éclairci aucune question. La raillerie n'approfondit rien , elle effleure tout en courant et en riant, et comme ces coursiers des dieux d'Homère, en trois pas elle est au bout du monde. La lumière qui s'en réfléchit , au lieu d'être la joie des yeux, comme dit Bossuet, n'en est que l'éblouissement et souvent l'offense.

Ce pamphlet fut accueilli par les plus ardents adversaires de l'abbé de Rancé avec une joie qu'ils ne prirent pas la peine de dissimuler. Dom Michel Germain écrivit à Gattola du Mont-Cassin : « Tâchez de vous procurer le livre d'un certain anonyme français , c'est-à-dire les Quatre Lettres en forme de dialogue adressées à l'abbé de la Trappe. Vous y verrez un homme peint sous ses véritables couleurs et avec des traits auxquels il n'est pas possible qu'il ne se reconnaisse lui-même. L'auteur a confondu l'insolence des Trappistes et ruiné leurs vains projets. Cet ouvrage mérite que vous en donniez une traduction italienne (1). »

« Ce fut vers ce même temps, dit Dom Vincent Thuillier, qu'il tomba sur le Père abbé de la Trappe une main inconnue qui le frappa comme un coup de foudre par l'endroit le plus sensible, nous voulons parler des Quatre Lettres, œuvre d'un écrivain vif, ingénieux, agréable, et en même temps savant et zélé pour les études bénédictines , répandant le sel à poignées sur tout ce qu'il connaissait d'humain dans le fameux réformateur... On compara ces lettres aux Provinciales de Pascal (2). »

Cependant une foule d'hommes désintéressés dans cette grande question ne pensaient point ainsi. Si nous les en croyons, ces lettres auraient été mal accueillies du public : les plus honnêtes gens les regardèrent comme un libelle satirique et diffamatoire où l'on outrageait à plaisir un des plus saints personnages qui fût alors. « Elles auraient, dit le Père d'Avrigny, pleinement justifié ce que l'abbé de Rancé avançait touchant les études des moines, si celui qui le déchirait avec une espèce de fureur avait été avoué de ses supérieurs, ou qu'il n'y eût pas eu plus de charité et de justice dans les autres particuliers (3). »

(1) Valéry, Corresp. des Bénéd., t. II, p. 347.

(2) Œuv. posth. de Mabillon, t. I, Iiv. IV, p. 365 et suiv.

(3) Mém. chron. et dogm. pou?' servir à l'Hist. eccl. depuis 1600 à 1716, t. IV, p. 182 et suiv.

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