CHAPITRE X
Réflexions de Mabillon sur la Réponse de l'abbé de Rancé au Traité des Etudes monastiques (1692).
La réplique du Père Mabillon était presque terminée dès les premiers jours de juin de cette année, ainsi qu'il l'écrivait à Magliabechi. « J'achève, dit-il, la seconde édition de notre Traité des Études monastiques ; j'y ajoute un troisième volume pour réfuter la réponse que l'abbé de la Trappe a faite à ce traité. Lorsque cette réfutation sera imprimée, vous en apprendrez des nouvelles (1). »
Cependant on pressentait de grandes difficultés pour obtenir le privilège de l'impression : on disait même ouvertement qu'on ne l'accorderait pas (2). Le bruit se répandit que l'on prétendait pouvoir s'en passer, en joignant, sous forme d'appendice, la réplique à la nouvelle édition du Traité des Études. M. le chancelier crut devoir mander aussitôt le savant bénédictin pour avoir quelque explication avec lui.
Les amis de l'abbé de Rancé redoublèrent alors leurs instances auprès de M. l'archevêque de Paris. Ce prélat fut tout d'abord d'avis qu'on refusât ou au moins que l'on suspendît indéfiniment le privilège. Il demanda à
(1) Valéry, Corresp. inédite des Bénédictins, 23 juin 1692. [%) V. Thuill., Œuv. posth.de Mal,., t. I, p. 179 et 380.
voir le Père Mabillon, qui vint le trouver avec le prieur de Saint-Germain. Il leur dit qu'il souhaitait imiter la conduite de saint Augustin qui avait travaillé à mettre d'accord saint Jérôme et Kuffîn (sans comparaison pourtant, ajouta-l-il), que M. de la Trappe était son ami depuis cinquante ans, qu'il était vif et ardent lorsqu'il s'agissait de défendre l'œuvre de sa Réforme, mais qu'il était très bon dans le fond et très bien intentionné, qu'il donnerait une attestation de l'estime qu'il avait pour toute la Congrégation de Saint-Maur, et qu'il était urgent de finir des contestations peu édifiantes entre des communautés si saintes (1),
Mabillon lui répondit qu'il se souciait peu 'de ce qui regardait sa personne, mais qu'il ne pouvait pas être insensible à ce que le Père abbé avait dit de son Ordre ; qu'il serait d'une pernicieuse conséquence d'abolir les études dans les cloîtres, et qu'en sa qualité d'archevêque de Paris, il était plus obligé que personne de les soutenir, puisqu'il avait eu la bonté d'en être le promoteur, et que les Bénédictins lui avaient l'obligation de tout ce qu'ils avaient publié d'utile à l'Église, depuis qu'ils s'employaient à l'édition des Pères. L'archevêque voyant combien ils tenaient à leur réplique, se contenta de leur faire promettre, dans le cas où ils la publieraient, de respecter la personne de l'abbé de la Trappe et son saint Institut (2).
Les amis de ce dernier, qui étaient puissants à la cour, n'attendaient qu'un mot de sa part pour agir. « Il n'a tenu qu'à lui, dit Dom Gervaise, d'empêcher l'impression de ce livre; les puissances le lui ont offert, et même l'en ont pressé. Ce n'est qu'à sa générosité et à sa grandeur d'âme qu'on est redevable de l'édition de cet ouvrage. On a encore en main les lettres originales, tant à M. le chancelier qu'à l'archevêque de Paris, dans lesquelles il leur mande expressément : qu'on ne peut en conscience empêcher le Père Mabillon de répondre, que ce serait lui faire une injustice et le priver d'un droit qui est naturel, qu'il ne consentira jamais à une pareille violence (3). »
Ce fut alors qu'on désigna le docteur Du Bois, de l'hôtel de Guise, pour examiner l'ouvrage ; mais il ne put s'entendre avec l'auteur, qui revint chez M. le chancelier pour le prier de trouver bon que M. Pirot lût son manuscrit (4). Ce magistrat y consentit et lui promit le privilège, mais seulement après avoir eu de sa bouche, l'assurance la plus positive qu'il n'avait parlé
(1) Œuv. posth. de Mabill . précitées, p. 380.
(2) V. Thuillier, Œuv. posth. de Mabillon, t. I, liv. IV, ibid. — Le bruit se répandit que les Bénédictins avaient alors supprimé plusieurs passages concernant personnellement l'abbé de Rancé. Voir lettre 106e de Bayle à Minutoli (1692).
(3) Apologie pour feu M. l'abbé de la Trappe, p. 54. — Maupeou, t. II, p. 85.
(4) Œuv. posth. de Mabillon, t. I, p. 380.