LIVRE IX, CHAPITRE XV
qu'elle conserve encore pour moi tous ses anciens sentiments; je vous avoue que je regarde comme un bonheur d'avoir part à l'amitié d'une personne de son mérite et de sa vertu. Il n'y a rien de plus beau que le livre qu'elle m'a envoyé, on ne peut le lire sans un plaisir et une édification extrême (1).
Après avoir prié pour une communauté de pieuses filles , on priait à la Trappe pour les soldats et l'armée. Les troupes françaises sur le Rhin avaient obtenu quelques succès qui avaient été suivis de tristes revers. M. de Tallart avait été forcé de lever le siège de Rhinfelds. Le duc de Savoie menaçait la Provence avec les réfugiés protestants ; on s'inquiétait beaucoup et avec raison. La duchesse de Guise se hâta d'apprendre à l'abbé de Rancé ces divers événements, et de le conjurer de lever les mains au Ciel avec ses Frères pour le roi et la France. Il lui répondit comme un bon français : « La levée du siège de Rhinfelds m'a causé une véritable affliction : je vous avoue qu'on ne peut être plus sensible que je le suis à tout ce qui regarde la gloire du roi et le bien de l'Etat. J'espère que la prise de Furnes (par M. de Bouffi ers) balancera ce mauvais succès. Je le souhaite de tout mon cœur, et je ne manquerai point de le demander à Dieu. Ce serait une grande affaire , s'il y avait une bataille gagnée dans un temps comme celui-ci; la cause que le roi soutient est si pleine de justice, qu'il y a tout sujet de croire que Dieu favorisera ses armes par quelque événement si important et si considérable, que ses ennemis seront contraints de lui demander la paix. Il faut convenir, Madame, comme le dit Votre Altesse Royale, qu'on ne saurait trop admirer cette grande fermeté qui paraît dans toute la conduite du roi. Il se peut dire qu'elle le rend supérieur à tout ce qui arrive. Dieu lui a donné des qualités extraordinaires qui le rendront digne d'une éternelle mémoire (2). »
On disait dans le monde qu'outre Mme de Guise, M. Courtin , conseiller d'Etat, avait été chargé par Mn,e de Maintenon d'avertir l'abbé de la Trappe de ce qui se passait, et de lui demander des prières (3).
La Providence voulut ménager à ce pieux solitaire , au milieu de toutes ses peines, une grande consolation. Il reçut, cette année, la visite de M. de La Forest de Saumont , l'abbé de Tamié en Savoie. Il y avait quinze ans qu'il était venu à la Trappe, comme nous l'avons raconté, et qu'il avait été frappé d'un de ces coups subits du Ciel par lesquels Dieu révèle encore plus sa miséricorde que sa puissance. La réforme qu'il avait établie dans
(1) Collect. Nie, lett. 110.
(2) Collect. Hattingais (Biblioth. Imper.), 3009.
3 Porte! du R. P. Léonard de Sainte-Catherine do Sienne. (Biblioth. Imp.]
son monastère s'y était maintenue depuis ce temps. Chargé parles Chapitres généraux de visiter toutes les maisons cisterciennes d'Italie, il avait été forcé de s'absenter pendant plusieurs années. Dom Cornuly, son prieur, dont nous avons parlé, l'avait remplacé avec bénédiction, mais par pure obéissance, car c'était un religieux très humble, qui était effrayé de toute espèce de supériorité. Enfant de la Trappe, il regardait cette maison comme un paradis terrestre après lequel il soupirait sans cesse. Oh! combien de fois, du haut des montagnes, ne tourna-t-il pas ses regards vers elle ! Combien de fois ne lui jeta-t-il pas des cris d'amour et d'espérance ! L'abbé de Rancé lui répétait sans cesse : « Vous faites l'œuvre de Dieu où vous êtes; Tamié est la Trappe de la Savoie, restez , restez, restez! (1) »
M. l'abbé de La Forest de Saumont, à son retour d'Italie , avait été atteint d'un rhumatisme articulaire-goutteux qui l'avait réduit à la dernière extrémité. Les médecins que l'on consulta, après avoir essayé divers remèdes , le pressèrent d'acheter une ânesse et de boire de son lait. Mais un jour cette pauvre bête paissant dans une prairie tout près du bois, des loups se jetèrent sur elle et l'eurent dévorée en un instant. L'abbé à qui on vint le dire se contenta de répondre: « Les médecins m'avaient mis à la nourriture des ânons, les loups me remettent à la nourriture des hommes. » Il revint h son premier régime , et il s'en trouva bien, car il se sentit assez guéri au printemps pour pouvoir répondre à l'invitation de l'abbé de Citeaux qui l'appelait près de lui, afin de s'aider de ses conseils et de s'éclairer de ses lumières. Il alla de Citeaux à Paris , et de Paris à la Trappe, où il fut accueilli avec une grande joie. Il dut revoir lui-même avec bonheur ces lieux où la grâce avait changé son cœur et transformé sa vie.
« M. de Rancé, dit la Chronique deTamié, considérait M. de Saumontcomme l'appui et le soutien de la réforme non seulement par sa conduite exemplaire, mais par le crédit qu'il s'était acquis auprès de l'abbé de Citeaux, et par l'autorité qu'il avait dans les Chapitres généraux. M. de Saumont, de son côté, regardait M. de Rancé en général comme un homme suscité de Dieu, pour faire revivre dans l'Ordre de Citeaux l'esprit et la pratique de la Règle de Saint-Benoît, et en particulier comme sa lumière et son guide, et comme celui dont Dieu avait voulu se servir pour le faire rentrer dans son devoir. Aussi le consultait-il en toutes rencontres, pour prendre ses avis et ses instructions qui étaient la règle de sa conduite et pour lui-même et pour sa communauté: et Ton ne doit pas douter qu'ils n'aient profité de cette entrevue pour s'animer et se fortifier l'un et l'autre. »
(1) Il y a, dans le Manuscrit de Tamié qui nous a été envoyé, plusieurs lettres de Dom Cornuly à l'abbé de Rancé, pour lui demander la permission de revenir à la Trappe.