‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 225 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XV

Il fut atteint d'une fluxion sur la poitrine, accompagnée de la fièvre et d'une toux violente. Il dut aller à l'infirmerie. Un soir, le Père abbé étant venu le voir, il lui tendit les bras et s'écria : «Mon Père, il est temps de me mettre sur la cendre et la paille, ne différez pas davantage à me donner cette joie, de crainte que je ne sois surpris ! » On lui répondit que les choses n'étaient pas si pressées qu'il le croyait, et qu'il fallait attendre. Le lendemain, le Père abbé étant au réfectoire, sur le midi, on vint lui dire que Dom Albéric le demandait et qu'il le conjurait de ne point différer. Il quitta la table dans le moment même. Aussitôt que le malade l'aperçut, il lui dit : « Mon Père, il n'y a plus de temps à perdre, au nom de Dieu! de la cendre et de la paille ! Il faut aller et monter sur le trône de la paille. » Le Père abbé voyant que son visage était celui d'un mourant, fit la croix de cendre sur le pavé, et l'infirmier l'ayant couverte de paille, on l'y étendit. Toute la communauté étant venue, Dom Albéric la salua et la remercia comme s'il eût été près de partir pour un voyage ordinaire. Un des Frères à qui il adressait quelques paroles d'édification, se prit à pleurer; comme il s'en aperçut, il éleva la voix et lui dit : «Vous devriez avoir honte de pleurer sur moi; réjouissez-vous, mon Frère, voici le lemps de ma joie et de mon bonheur ! »

11 tint longtemps le crucifix dans ses mains et s'adressa à Jésus-Christ par quantité d'expressions tendres et amoureuses. Après avoir rempli d'édification tous ses Frères, cet homme qui, par la grâce divine, avait triomphé de lui-même, du monde et du démon, triompha des horreurs de la mort, et alla recevoir dans le ciel la couronne qu'il avait méritée (1).

Voilà, pour nous servir d'une expression de Mme deSévigné, voilà comme on vivait et comme on mourait en ce quartier-là !

Quelques mois après, le monastère perdit encore le Frère Dorothée, nommé dans le monde Jean-Baptiste de Vitry. Il était grand-chantre et chanoine de la cathédrale de Meaux, lorsque Dieu lui inspira le désir de quitter son canonicat et de se sauver dans la solitude. Un jour il vint annoncer à Bossuet qu'il allait partir pour la Trappe, afin de savoir si la vie qu'on y menait n'avait rien qui excédât ses forces.

Quoique ce prélat n'approuvât pas d'abord ce projet, il crut cependant devoir écrire quelques mots à l'abbé de Rancé : « Celui, disait-il, qui vous rendra cette lettre est le chantre de mon église, nommé M. de Vitry. C'est un des meilleurs sujets de tout ce clergé, et peut-être un des meilleurs prêtres qu'on puisse connaître. Il désire avec passion de communiquer

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avec vous, et il a même des desseins de retraite où je n'entre pas, car je suis persuadé que de bons prêtres comme lui ne sauraient mieux faire que de servir dans la milice cléricale et de mourir sur la brèche. Il s'expliquera davantage à vous si vous lui faites la grâce de l'entendre, comme je vous en supplie. J'aurai une singulière consolation qu'il vous rapporte ici dans son cœur et dans ses discours, en attendant que j'aille vous voir (1). »

Après quelques jours d'épreuve, l'abbé de Rancé conseilla à ce pieux chanoine de retourner à Meaux, lui recommandant d'étudier encore sa vocation et de déférer beaucoup aux sentiments et aux avis de son évêque. Celui-ci, tout éclairé qu'il était, resta longtemps sans oser se prononcer. Ce ne fut qu'après trois ans qu'il déclara à M. de Vitry qu'il croyait que son projet venait de Dieu et qu'il pouvait l'exécuter. Alors ce vieillard se jeta à ses pieds pour le remercier et recevoir sa bénédiction, et il s'en retourna à la Trappe (2).

Quoique dans l'Église il eut été revêtu d'une dignité qui lui donnait inspection et autorité sur les autres, dès qu'il se vit sous l'habit de la pénitence, il se regarda comme le dernier de ceux avec lesquels il vivait, les voyant toujours, comme il le disait, sur la cime des montagnes, pendant qu'il était dans le fond des vallées. Sa mort fut, comme sa vie, celle d'un saint. L'abbé de Rancé envoya le récit de ce bienheureux passage à Bossuet qui le communiqua aux amis que ce digne prêtre avait laissés dans le monde, et à Mme d'Albert de Luynes. Ceux-ci le remirent à d'autres.

Ainsi la Trappe ne gardait pas pour elle seule tous ses secrets ; elle en révélait de temps en temps quelques-uns au monde pour l'édifier et l'instruire. Ces saints exemples se propageaient de proche en proche, comme ces parfums du printemps que les vents apportent quelquefois du sein des prairies et des forêts en fleurs, et dont ils embaument au loin les airs.

C'est ainsi que les religieuses du monastère de Tart, en Bourgogne, ayant entendu raconter les merveilles de la grâce à la Trappe, désirèrent vivement participer aux prières et aux bonnes œuvres qui s'y faisaient. Leur abbesse, Mme Févret, demanda des lettres d'association qui lui furent assurées (3). Mme de la Michodière, qui lui succéda, continua ses relations; elle connaissait depuis longtemps l'abbé de Rancé. Ce dernier, quelques mois avant sa mort, écrivait à l'abbé Nicaise : « La joie que vous me mandez qu'a eue Mme l'abbesse de Tart, m'en donne une sensible, de voir

(1) Lettres, t. XXVII, p. 334.

(2) Voir Relation de la mort de Doin Dorothée de Vitry, insérée dans les Relation* publiées en 1696, ^partie, p. 87. (Paris, Delaulne.)

(3) Collect, Nicaise, lett. 75.

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