CHAPITRE XVI
M. Thiers veut prendre la défense de l'abbé de Rancé et réfuter le P. de Sainte- Marthe (1693 et 1694).
M. l'abbé Thiers était un de ces élèves distingués de l'ancienne Sorbonne, qui, après de longues et fortes études, rentraient dans le monde avec une abondante provision de science. Il était très versé dans la théologie, les saints Pères, la discipline ecclésiastique, et même dans la littérature profane. Les citations affluaient sous sa plume , et l'un des principaux reproches qu'on pût lui faire, c'était d'abuser de la richesse de son répertoire. Ses démêlés avec les chanoines de Chartres l'ayant forcé de se réfugier au Mans, Msr de la Vergne de Tressan, évêque de cette dernière ville, écrivait à celui de Chartres, en lui disant: « Je vous ai beaucoup d'obligation de m'avoir envoyé le Thiers de votre diocèse ; si les deux autres parties étaient du même prix, je m'en accommoderais bien (2).»
Malheureusement , ce célèbre abbé était d'un caractère trop ardent et trop satirique, cherchant à s'immiscer dans toutes les controverses, souvent plus par esprit de chicane que par un amour sincère de la vérité, capable, avec du talent et d'excellentes intentions, de perdre les meilleures causes par la passion qu'il apportait à les défendre, se donnant tort aux yeux du public par la manière dont il voulait avoir raison. Tel était le nouveau champion qui allait s'imposer à l'abbé de Rancé, et qu'il était forcé de subir, après avoir vainement essayé de s'en débarrasser.
(1) Tout ceci est extrait d'une copie du Manuscrit de Tamiéy dont l'original est entre les mains de M&r l'archevêque de Chambéry.
(2) Dict. hist., t. VIII, p. 845.
Au moment de l'apparition des Quatre Lettres, il n'avait réussi qu'à grand'peine à le retenir par le double frein du respect et de l'affection. « M. Thiers, écrivait-il alors à l'abbé Nicaise, n'a point de part à tout cela; ce que je puis vous dire, c'est qu'il sait bien que ce ne serait pas me faire plaisir que d'écrire en cette occasion, et qu'il vaut mieux laisser aller le torrent que de prétendre en arrêter le cours (1). »
Mais quand parut le Recueil de quelques Pièces, il ne fut plus possible de l'arrêter. L'auteur le provoquait en termes si blessants, que son âme, naturellement très irritable, devait s'enflammer. Il se jeta sur sa plume, la seule arme qu'il eût, pour demander à son rival, devant le public, satisfaction de l'insulte qu'il prétendait en avoir reçue. Voici quel était ce passage :
« On a mandé déjà plusieurs fois à l'auteur des Quatre Lettres, que M. Thiers travaille à lui répondre; cette nouvelle l'a un peu surpris, et lui paraît fort douteuse, parce qu'il croit que M. Thiers a résolu de se tenir désormais en repos. On dit même qu'un des articles de la paix qu'il a faite avec M. l'évêque de Chartres, est qu'il s'abstiendra d'écrire; et l'on a remarqué que, depuis ce temps-là, il n'a rien donné au public; au lieu qu'auparavant, on voyait tous les ans quelque chose de nouveau de sa part. Certainement, la prudence dit que lorsqu'on s'est sauvé avec beaucoup de peine d'un affreux naufrage, on ne doit plus tenter la mer et s'exposer aux tempêtes. »
L'abbé Thiers, peu endurant de son naturel , et comme dit le Tasse, en parlant d'Argant : Al sofferir poco uso, n'était pas homme à laisser tomber ces paroles provocatrices , et à ne pas leur donner un démenti public. Il se mit donc à l'œuvre, et il eut bientôt écrit un livre : ce fut comme un torrent qui s'échappa de son âme blessée. De même que les cris, que les larmes soulagent le cœur oppressé, de même cette imagination brûlante apaisait ses ardeurs en les livrant à leur propre impétuosité. Il voulut alors sonder l'abbé de Rancé à ce sujet; et il lui adressa une lettre anonyme, écrite par une main étrangère, où il s'efforçait de faire valoir les raisons qu'il avait eues de répondre pour lui. « Si, néanmoins, ajoutait-il, parlant en tierce personne, vous n'estimiez pas ces raisons bonnes, et que vous en eussiez de meilleures à lui donner, l'auteur vous conjure de lui procurer les moyens de se tirer de l'embarras où il se trouve, pour vaincre les difficultés qui combattent la passion violente qu'il a de vous plaire (2). »
L'abbé de Rancé, après avoir réfléchi quelques instants pour savoir
(1) Collect. Nicaise, t. V, lett. 76.
'2) Le Nain, Vie de M. de Ra?icé, 1. 1 , p. 330.