‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 229 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XVI

d'où pouvait lui venir une pareille lettre, reconnut, à ne pouvoir en douter, que c'était de M. Thiers; il l'apprit encore d'autre part. Alors, il lui fit directement une réponse très pressante, pour le prier d'arrêter l'impression de son livre, le conjurant de faire ce dernier sacrifice à l'amitié et à la paix. Il ne put rien obtenir d'un homme blessé et aigri, qui regardait comme un devoir de conscience de venger un ami et de se venger lui-même.

Quant au privilège ou à la permission d'imprimer, l'abbé Thiers savait bien qu'il ne l'obtiendrait pas. Il lui fallait un imprimeur complaisant, et il le trouva; mais le secret ne fut pas gardé.

Le 30 décembre de cette année, l'abbé de Rancé mandait à l'abbé Nicaise : « Il court un bruit, en ces pays-ci, qu'il va paraître un livre contre les Quatre Lettres. Gela alarme bien du monde; ce que je p uis vou dire, c'est que, au cas que cela soit, ce sera sans ma participation, et que si je tenais la main de celui qui s'y applique, je l'arrêterais tout court. La calomnie ne m'a fait aucun mal jusqu'ici : Dieu m'a donné en cela des grâces dont je n'étais pas digne. Je ne puis mieux les reconnaître que par la joie que j'aurai de me voir entre ses mains, sans que les hommes s'en mêlent. Avaler le calice tout pur, sans une goutte d'eau et avec plaisir, c'est un bien qu'on ne saurait trop estimer, c'est ce que la nature ne connaît point et ne veut point connaître : il n'y a que Dieu qui en donne le pouvoir à ceux qui sont à lui (1). »

M. Thiers, n'ayant pas cru devoir suivre les conseils de l'abbé de Rancé, en fut cruellement puni. Ceux qui avaient intérêt à ce que le livre ne parût pas, se mirent en quête, furetant si bien partout, qu'ils finirent par découvrir que l'impression se faisait secrètement à Lyon, chez Plaignard. Us en prévinrent M. le chancelier Boucherat, qui donna ses ordres à l'intendant de cette ville. L'affaire fut conduite avec tant de rapidité et d'adresse, qu'en un clin d'œil l'imprimerie fut cernée et fouillée : on mit la main sur les feuilles imprimées, et on les livra aux flammes (2). Nous retrouvons tous ces détails dans une lettre à l'abbé Nicaise, en date du 11 février 1694 (3).

(1) Gollect. Nie, lett. 84, t. V.

(2) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 99.

(3) « Il est arrivé, dit l'abbé de Raucé, une aventure au pauvre M. Thiers; vous le saurez sans doute à l'heure qu'il est. On avait su qu'il faisait un livre pour ma défense, on me l'avait mandé de quantité d'endroits, et mes amis n'étaient point d'avis qu'on le donnât au public. Je n'avais, Monsieur, non plus de part que vous à cet ouvrage; je lui écrivis avec beaucoup d'instance pour le prier de le supprimer et de ne le point publier. Le pauvre homme, qui est plein d'amitié et de zèle pour tout ce qui me regarde, ne put se laisser persuader h ce que je lui demandais, m'allèguent foulon le-

« Mon souhait, disait alors l'abbé de Rancé, a été accompli, en ce que le livre ne paraîtra point; mais je suis fâché du déplaisir qu'en a M. Thiers, et il ne se peut pas que je ne le ressente vivement, y étant obligé par justice et à titre de reconnaissance (1). » Il revint bien des fois , dans sa correspondance, sur cette triste aventure; il en était vivement affligé, non pour lui-même, mais pour celui qui s'était imprudemment sacrifié pour lui. « Je ne vous dirai rien, écrit-il encore, de la suppression du livre de M. Thiers , sinon que Dieu l'a permis ainsi , afin que mon innocence triomphât par elle-même de la malignité et de l'envie de ceux qui m'ont attaqué, et que je n'en eusse obligation qu'à sa pure bonté : c'était trop , en même temps, d'être soutenu de Dieu et justifié par les hommes; je ne laisse pas d'être vivement touché des marques d'amitié que m'a données M. Thiers dans une occasion de cette nature (2). » Et dans une autre lettre : « C'est un homme plein de cœur pour ses amis ; il ne faut pas douter que la chose lui ait paru dure (3). »

M. Thiers une fois engagé dans une voie ne savait pas reculer. Son livre avait été fait pour être publié, et il avait juré qu'il le serait en dépit de Louis XIV et de sa police. Deux ou trois ans plus tard, il prit si bien ses mesures que l'ouvrage pût être imprimé si secrètement que rien ne transpira. On le fit circuler clandestinement, sans date, sans nom d'auteur ni d'imprimeur (4).

Les Quatre Lettres n'étaient qu'une longue diatribe pleine d'animosité, d'aigreur et de fiel, il fallait les mépriser et les faire tomber par ce mépris même; c'était l'avis de l'abbé de Rancé. Si on voulait absolument les réfuter, il fallait opposer le calme à l'emportement, l'arme de la raison à

raisons qu'on pouvait imaginer dans une telle occasion. Ceux qui n'avaient pas envie qu'il vît le jour firent des diligences pour savoir en quel lieu le livre s'imprimait; on a découvert enfin que c'était à Lyon, et on en a enlevé tous les exemplaires par ordre de M. le chancelier. Vous jugez bien la peine qu'en a eue l'auteur. » — Dom Le Cerf, Biblioth. hist. et crit. des auteurs de la Congrég. de Saint-Maur, dit, p. 464, que ce libelle fut imprimé à Grenoble (ce qui est faux), et supprimé par le crédit du général des Chartreux. Maupeou dit pareillement que la suppression eut lien par les soins, le crédit, les dépenses du Général des Chartreux (t. II, p. 99), ce qui n'est pas vrai.

(1) Collect. Nie, t. V, lett. 85.

(2) Lettre inédite du Recueil de l'abbé Nicaise, datée du 5 mai 1694 (Bibl. Imp.), t.V.

(3) Même Recueil, lettre inédile du 8 mars 1694. — Voir encore lettre inédite du 6 juin 1694.

(4) Il n'existe que quelques exemplaires de cet ouvrage : nous en avons trouvé un à la Bibliothèque de Dijon. Il n'a qu'un titre volant. C'est un in 12 de 511 pages, sans y comprendre la Préface qui a dix feuillets non chiffrés. Dreux du Radier, dans ses Eloges hist. des hommes illustres du Thimerais, p. 52, fixe l'époque de l'impression vers l'an 1699; l'abbé Gouget la fixe au contraire à l'an 1694, dans le second supplément au Dictionnaire de Moréri : l'un, probablement, veut parler de la première impression, et l'autre de la seconde.

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