‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 244 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XIX

a Mon Révérend Père , on ne peut pas être plus touché que je l'ai été de toutes les marques que vous m'avez données de votre amitié dans le voyage que vous avez fait à la Trappe. Quelque sentiment que vous puissiez avoir de ma reconnaissance, vous voulez bien que je vous dise qu'il serait beaucoup au-dessus de ce que vous l'avez, si vous aviez pu pénétrer dans les dispositions de mon cœur ; au reste , je regarde tout ce que vous me dites de notre maison comme un pur effet de votre charité , et j'en aurais meilleure opinion que je ne l'ai eue jusqu'à présent, si je la croyais digne de celle que vous me mandez que vous en avez. Je souhaite , Mon Révérend Père , que rien ne vous empêche d'exécuter le dessein où vous êtes de nous venir voir avec plus de temps et plus de loisir. C'est une grâce que j'attendrai avec beaucoup d'impatience et comme un moyen de vous témoigner, avec plus d'étendue que je n'ai pas fait , qu'on ne saurait vous honorer plus, ni être à vous avec une estime plus cordiale et plus sincère que j'y suis (I). »

Cette visite, on le voit, avait rendu heureux l'abbé de Rancé : il exprima son bonheur dans toutes les lettres qu'il écrivit alors. Il mandait à l'abbé Nicaise : « Le Père Mabillon est venu ici depuis sept ou huit jours seulement ; tout ce que je puis vous dire, c'est que l'entrevue s'est passée comme elle devait, avec tous les témoignages possibles d'amitié et de charité, et cela de tous les côtés. Le principal est que la sincérité a eu dans cette occasion toute la part qu'on pouvait souhaiter (2). Il faut convenir qu'il est malaisé de trouver tout ensemble plus d'humilité et plus d'érudition qu'il y en a dans ce bon Père (3). »

La duchesse de Guise avait toujours dit, comme nous l'avons vu plus haut , que les contestations entre l'abbé de Rancé et Mabillon ne finiraient que par une entrevue. Il lui paraissait impossible que ces deux grandes âmes fussent en présence sans se comprendre, sans s'aimer et se jurer une paix éternelle ; ce qu'elle avait prévu arriva : l'abbé de Rancé avait déjà prié M. le chancelier de lui désigner un docteur de Sorbonne pour lire son manuscrit. Mais après la visite de Mabillon, il renonça à le

(i) V. Thuillier, Œuvres posth. de MabilL, 1. 1, p. 400 et suiv.

(2) Il parlait de cette même visite à Mlle de Courcelles, en ces termes ! « 11 est vrai que le P. Mabillon s'est donné la peine de nous venir voir ; ce n'a pas été une simple cérémonie ni de sa part ni de la mienne, mais une entrevue toute sincère et toute cordiale, et la vérité est qu'il n'est pas possible d'y être plus sensible que je l'ai été.... Ce que vous me marquez des dispositions du P. Mabillon à mon égard m'a été confirmé par quantité d'endroits. »

(3) Gollect. Nie, lett. 79.

faire imprimer (1) ; seulement , il se contenta plus tard d'ajouter ces mois à la préface : « Quand le Révérend Père Mabillon eut la charité de me venir voir après la publication de son livre des Réflexions, j'avais déjà répondu à ce dernier ouvrage par un autre. Mais sa douceur et son honnêteté me gagnèrent tellement le cœur, que je n'eusse pas voulu dire une seule parole sur nulle matière qui eût été capable de lui déplaire. Comme il me parut tout à fait sincère dans les assurances qu'il me donna de son amitié, j'y répondis par des dispositions toutes semblables. Il se peut dire que la conversation que nous eûmes ensemble fut toute de cœur ; il en a parlé de la sorte, et je n'ai perdu aucune occasion de m'expliquer de la même manière.

«Cependant plusieurs personnes de vertu et d'érudition à qui j'avais fait voir cette réplique , crurent que je ne devais point la supprimer pour toujours, et que je ne pouvais avec conscience réduire un écrit de cette nature en cendre et en poussière. Je me suis laissé persuader par leurs raisons ; j'ai conservé cette réponse, elle subsiste dans son entier. S'il arrive dans la suite des temps qu'elle devienne publique, je suis bien aise que l'on sache qu'au cas qu'il s'y rencontre quelques expressions moins douces et moins dignes de la considération et de l'estime que j'ai pour le Révérend Père Mabillon , je les désavoue et les change en d'autres qui marquent des dispositions toutes contraires. Dans le fond, j'ai toujours eu du respect et de la charité pour lui ; mes sentiments se sont augmentés dans les rencontres, et je les conserverai jusqu'à la mort. »

Ces paroles par lesquelles devait finir une polémique de dix ans, qui avait été très animée et très irritante, étaient des paroles de paix, de douceur et de charité; elles respiraient je ne sais quel parfum d'humilité et de sainteté ; elles annonçaient ce calme serein qui, au milieu des contradictions et des orages , sied si bien à la science unie à la vertu.

Après les avoir écrites, il fit porter le manuscrit à la bibliothèque, et il ne le revit plus jamais. On conçoit un pareil sacrifice; mais on regrette que l'abbé de Rancé ait été alors obligé de le faire. Cependant, s'il a acheté la paix à ce prix, sans, toutefois, rien sacrifier de la vérité et de son devoir, il ne l'a pas payée trop cher, car elle vaut mieux que tous les volumes et toutes les écritures du monde. Nous devons nous consoler de la privation de ce livre quel qu'il soit, par le grand et

(1) Ce qui n'empêcha pas ses ennemis de faire courir le bruit que s'il ne l'avait pas fait imprimer, c'était parce que M. le chancelier lui avait déclaré qu'il ne lui en accorderait jamais la permission.

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