‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 243 sur 445 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Mabillon vient à la Trappe ; entrevue touchante ; réconciliation ; l'abbé de Rancé renonce à la publication de son Manuscrit (1693).

Les Pères Bénédictins de Saint-Maur avaient annoncé un Chapitre de tout l'Ordre à Marmoutiers pour le mois de mai de cette année ; Mabillon s'y rendit. Le Père Boistard , supérieur général , n'ignorait pas que Dom

(1) Le Manuscrit a plus de 400 pages petit in-folio; l'écriture nous semble être celle de M. Maisne.

Denis de Sainte-Marthe était l'auteur des dernières lettres publiées contre l'abbé de Rancé. Il lui ordonna de comparaître; et, en présence de tous les Pères réunis, il le somma d'avoir à déclarer de quel supérieur de la congrégation il avait reçu la permission d'imprimer son dernier écrit. Comme il ne répondait que par son silence, il lui ordonna d'en apporter trois exemplaires pour être examinés, et après l'examen, on supprima toute l'édition.

Malheureusement, il y en avait déjà un grand nombre d'exemplaires achetés ou donnés qui circulaient dans toute la France (1). L'auteur fut déposé de la supériorité de Saint-Julien de Tours, et il lui fut enjoint de se rendre à Paris où on lui confia le soin d'administrer les sacrements dans la paroisse de Saint-Germain-des-Prés. « Punition très douce, dit Vincent Thuillier (2) , car il y a bien des prieurs qui quitteraient volontiers leur place pour en avoir une de simple religieux dans cette maison. »

La duchesse de Guise ayant su que le Père Mabillon était à Marmoutiers, lui écrivit une lettre très pressante pour l'engager à passer parla Trappe. Le savant et pieux bénédictin désirait trop l'entrevue qu'on lui proposait pour ne pas l'accepter. Il promit donc à la duchesse et il manda à l'abbé de Rancé qu'il serait à la Trappe pour la fête du Saint-Sacrement qui, cette année, tombait le 28 mai. Mme de Guise y arriva, de son côté, le même jour. On croyait que Rossuet s'y rendrait aussi. C'est ce que l'abbé Ouvrard écrivait alors de Tours à l'abbé Nicaise : « Nous avons vu ici le Père Mabillon à l'occasion du Chapitre général des Rénédictins , et il nous a dit qu'il allait faire le voyage de la Trappe où l'on croyait que M. de Meaux se devait rencontrer. Le Père de Sainte-Marthe était parti avant la fin du Chapitre... Nous avons vu aussi l'incomparable M. Thiers maintenant curé de Vibraye dans le Maine (3). »

Le Père Mabillon était accompagné d'un religieux de sa congrégation; ils arrivèrent le mercredi, à cinq heures du soir. L'abbé de Rancé avait recommandé de les recevoir avec une distinction marquée et tout le cérémonial en usage dans l'ancien Citeaux. Le Père Hotellier voulut les embrasser; il alla quérir les deux Frères désignés d'avance, qui vinrent en habits de chœur se prosterner devant eux. Après une lecture édifiante, ils les conduisirent à la chapelle où ils adorèrent le Saint-Sacrement ; et de là ils allèrent à la cellule du Père abbé. Mabillon nous a laissé le récit de ce

(1) IWAioth. générale des écrivains de t Ordre de Saint-Benoit, t. Ht, p. 8.— Bildioth. littér. de la Congrég. de Saint-Maur, p. 449 et 450.

(2) V. Thuillier, Œuv. posth. de Mabillon, 1. 1, liv. IV.

(3) Lettre inédite de M. Ouvrard à l'abbé Nicaise. (Collect. Nie, t. II, p. U6. Biblioth, Imp., MS.)

qui se passa alors dans une lettre adressée à Dom Claude Estiennot de La Serre, l'un de ses confrères. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que de la reproduire :

« Vous avez su, Mon Révérend Père, que j'ai été au Chapitre général comme passe-volant , et qu'en revenant j'ai passé par la Trappe où j'ai séjourné le jour du Saint-Sacrement avec le Révérend Père prieur de Compiègne. Nous y avons reçu toutes les marques possibles de cordialité et d'amitié du Révérend Père abbé et de la communauté que l'on ne peut voir sans être édifié. Nous assistâmes à Matines qui durèrent quatre heures. Les pauses de cet office durent pendant un Ave et un Sancta entier. Aux autres heures de l'office, les pauses sont moins longues que les nôtres et le chant assez rond , à la réserve du Salve Regina de Complies qui dure un quart d'heure. On ne peut rien entendre de mieux chanté. Il y a de très bonnes voix entre les quatre-vingts religieux de chœur qui composent cette communauté, dont il y en a douze novices, Augustins, Cordeliers, Pères de l'Oratoire, enfin de plusieurs Ordres, et ils gardent avec l'habit de novice la tonsure qu'ils portaient dans leur premier état.

« Je parlai quatre fois à M. l'abbé : la première fois , sans dire un seul mot de notre contestation ; la seconde , M. l'abbé commença par dire qu'il ne savait pas si nous n'aurions pas été fâché de ce qu'il avait écrit contre moi : à ces mots , je l'embrassai, et lui, moi, tous deux à genoux , et je répondis que son écrit n'avait donné aucune atteinte au respect et à la vénération que j'avais pour lui. Il m'ajouta que lorsqu'on était pénétré d'une certaine vérité, on disait quelquefois les choses d'une manière un peu vive; mais qu'il me priait d'être persuadé qu'il avait pour notre congrégation , et pour moi en particulier, tous les sentiments d'estime et de cordialité qu'on pouvait avoir, et qu'il était bien aise de faire cette déclaration en présence du Père avec qui j'étais.

« Mme de Guise se trouva à la Trappe le même jour; mais je n'ai pas eu le temps d'avoir un long entretien avec elle. Elle s'attendait sans doute que je devais rester le lendemain qu'elle y devait revenir avec M&r l'évoque de Chartres pour y passer trois jours; mais nous en partîmes le vendredi matin , quelque instance qu'on nous fit d'y demeurer. Voilà en deux mots ce qui s'est passé dans cette entrevue dont M. l'abbé a témoigné être extrêmement satisfait (1). »

Le Père Mabillon , à peine sorti de la Trappe, se hâta d'écrire à l'abbé de Rancé pour le remercier de l'accueil qu'il lui avait fait, et lui exprimer combien il avait été édifié de sa pieuse communauté. Il lui répondit :

(1) Nous avons eu plusieurs copies de cette lettre, datée du 15 juin.

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