LIVRE X, CHAPITRE VI
Il y a des moments de péril suprême ;où un général d'armée doit parler à ses soldats pour les encourager à vaincre ou à mourir. L'abbé de Rancé était général d'un autre ordre, dans une autre milice : ses soldats allaient être exposés à de grands dangers, il crut devoir leur faire entendre sa voix pour les exciter, les enflammer d'une ardeur nouvelle. Il les réunit donc au Chapitre, et dans une chaleureuse allocution, il leur montra combien il leur était utile et nécessaire de renouveler leurs vœux.
. Il les avertit d'abord qu'il ne s'agissait point de prendre de nouveaux engagements et de se charger de nouveaux liens, mais seulement de raviver leur zèle et leur ferveur pour accomplir leurs anciennes promesses. « Un charbon quelque ardent, quelque embrasé qu'il ait été, disait-il, se couvre enfin de cendre; son feu se cache de telle sorte, qu'il ne parait plus, que la chaleur n'en est plus sensible et qu'il se consume peu à peu. Celui qui souffle sur cette cendre et qui la dissipe, rallume le charbon sans y ajouter un feu nouveau, il ne fait qu'exciter celui qui s'y était conservé, et lui rendre une vivacité nouvelle; de même quand nous renouvelons nos vœux devant la Majesté de Dieu, nous ne faisons qu'effacer la poussière du siècle qui atteint les âmes les plus saintes jusque dans les déserts, ternit leur pureté et refroidit leur ardeur.
« A celui qui prétendrait que sa vie est si exacte et si régulière qu'il n'a pas besoin de cette rénovation , je répondrai sans crainte : « Avez-vous aimé Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit, de toutes vos forces ? Avez-vous employé à l'accomplissement de ce précepte tout ce que vous avez de sentiment et de puissance ? Avez-vous aimé vos Frères comme vous-même et en la manière qu'il vous est ordonné par la Règle ? Avezvous gardé la régularité et la discipline dans toute l'étendue prescrite? Si vous me dites que vous ne vous sentez coupable de rien; je vous répondrai que votre confiance est plutôt un effet de votre propre aveuglement que de votre justice, que vous ne vous estimez sans fautes que parce que vous êtes sans lumières, et que cette innocence dont vous vous flattez est une production de vos ténèbres. »
Il leur montrait ensuite combien, malgré tous leurs efforts, ils étaient encore répréhensibles devant le Dieu trois fois saint qui juge les justices mêmes, combien il leur était nécessaire de prêter de temps en temps au Seigneur un nouveau serment de fidélité, afin de résister aux pentes de la nature, en marchant avec plus de fidélité et de courage sur les traces de ceux qu'ils appelaient leurs Pères, « Pourquoi, s'écriait-il, se vanter d'avoir des saints pour Pères, si on ne les imite ! Que nous servirait d'être les enfants de saint Bernard, si nous ne travaillions à vivre comme saint
422 HISTOIRE de l'abbé de rangé.
Bernard ? Nous serions semblables à ces enfants infortunés qui étant d'une illustre naissance, ont eu le malheur de dégénérer de l'éclat de leur origine et de la noblesse de leur extraction, de telle sorte que ce qui devrait les élever, les avilit et les rabaisse. »
Il passait ensuite en revue tous les instituts monastiques et les montrait tombant de relâchement en relâchement jusqu'à une entière dissolution. Jamais il n'a crayonné un tableau avec des couleurs plus vraies, plus sombres et plus effrayantes. Il finissait par ce foudroyant dilemme : « Ou nous nous renouvellerons dans l'esprit de notre première institution et nous y resterons, ou on nous comptera bientôt, à notre tour, parmi les dégénérés, les tombés, et nous irons grossir les ruines amoncelées de l'état monastique (1). »